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À Samos en Grèce : d’un camp insalubre à un « camp prison » ?

Ce 20 septembre, débute le transfert des résidents du camp de Vathy, ville principale de l’île grecque de Samos, vers un nouveau camp dans la zone excentrée de Zervou. Personnes réfugiées, demandeuses d’asile et responsables associatifs fustigent déjà un camp excentré et « carcéral ». Fragilisation de la santé mentale des personnes, restriction d’accès aux biens et services… nombre d’associations appellent ainsi à sortir d’une logique d’encampement.

Un article de Laëtitia Romain, notre correspondante sur place / Photos : DR.


Ce 16 septembre, Lucien*, une trentaine d’années, originaire du Mali, profite tant qu’il le peut de l’opportunité de suivre des cours d’anglais et de français dans l’un des centres communautaires géré par une ONG au cœur de Vathy, ville principale de l’île grecque de Samos.

A partir du 20 septembre, le transfert des résidents du camp de Vathy vers le « nouveau camp » débute. Et, les incertitudes demeurent quant au maintien de l’accès aux services et aux droits pour les personnes en demande d’asile.

«Vivre derrière des murs et sous une surveillance constante»

Samedi 18 septembre, le premier centre multi-usage de réception et d’identification, structure contrôlant et limitant la circulation de ses résidents, sera inauguré sur cette île de la mer Egée. L’ouverture de quatre autres camps du même type devraient suivre dans les prochains mois, à Lesvos, Chios, Kos et Leros, îles également situées à proximité de la Turquie. Il s’agit là de projets agréés et entièrement financés par l’Union Européenne, à hauteur de plus de 250 millions d’euros, selon un rapport publié en septembre 2021par 45 organisations non gouvernementales.

Ces mêmes ONG entendent alerter sur les conditions de vie des personnes en situation de migration : « Au lieu de dédier des fonds à la protection des personnes, l’Union Européenne dépense des millions d’euros pour financer ces camps, ne se contentant pas seulement de les approuver, mais favorisant un modèle qui oblige les personnes demandant une protection à vivre derrière des murs et sous une surveillance constante ».

A quelques jours de l’ouverture du nouveau camp de Samos, les critères de régulation des allées et venues ne sont pas encore confirmés. Mais, résidents comme ONG redoutent son caractère isolé.

Situés dans la zone excentrée de Zervou, à 8km du centre-ville de Vathy et à 3km du village le plus proche (Mitilinii), les containers qui feront office de logements sont entourés de clôtures surmontées de fils barbelés. Le tout est équipé d’un matériel de vidéo-surveillance et d’un système d’alarme, poussant Iorgos Karagiannis, le chef de mission de Médecins sans frontières (MSF) en Grèce, à comparer ce camp à une prison.

Le nouveau camp de Samos, Septembre 2021. crédit : Europe Must Act.

Des conditions de vie décriées

Jusqu’à présent, les personnes en demande d’asile ou réfugiées, vivaient à quelques minutes à pied du centre-ville de Vathy. Pour la plupart dans la jungle, campement informel insalubre entourant le centre de réception et d’identification, camp officiel.

Un jeune syrien résidant dans la jungle depuis deux ans explique : « La situation est très difficile : il y a du racisme, beaucoup de maladie, beaucoup de rats ».

Mihalis, grec vivant à Samos depuis 2016, raconte que la majorité de la communauté locale a développé une hostilité envers eux à partir de l’accord entre l’Union Européenne et la Turquie, le « EU-Turkey deal ». C’est à ce moment-là que « les gens ont réalisé que les migrants allaient rester [sur l’île] », abonde-t-il.

Si la location de Zervou a suscité quelques résistances parmi les résidents du village voisin, elles n’ont pas duré. Tant elles étaient minoritaires par rapport au contentement des habitants de Vathy de ne plus côtoyer de personnes exilées.

« Pour être honnête, c’était une très mauvaise idée d’installer le premier camp où il est actuellement. Mais, c’est aussi une très mauvaise idée d’installer le nouveau camp là où il se situe désormais », enchérit Mihalis.

Et de poursuive : « Le problème avec le camp précédent n’était pas tant l’emplacement que la qualité de vie. Vous ne pouvez pas avoir des gens dans des tentes dans une ville, mais vous ne pouvez pas non plus avoir un endroit avec des containers au milieu de nulle part. Le nouveau camp est bien meilleur pour dormir et cuisiner, mais les résidents ne peuvent aller nulle part. Ils n’auront probablement pas assez d’argent pour prendre le bus, ils seront complètement isolés. Les plus forts pourront marcher et aller à Mitilinii ou même à Vathy. Mais combien de fois peut-on le faire dans la semaine, qui plus est quand il pleut ou qu’il fait froid ?»

D’après nos informations, un système de transport en bus géré par une coopérative d’entreprises privées sera mis en place, au prix de 3,20€ l’aller-retour,. L’aide financière des demandeurs d’asile s’élève, elle, à 75€ par mois.

Camp et jungle de Vathy, septembre 2021. Crédit : Laëtitia Romain.

« Desconséquences néfastes sur la santé mentale»

Alors que Notis Mitarakis, le ministre grec de l’Immigration et de l’Asile, soutient que les camps contrôlés et fermés permettraient d’alléger les communautés locales et d’améliorer les conditions de vie des réfugiés, Dunja Mijatovic, Commissaire aux Droits de l’Homme au Conseil de l’Europe s’est dite, elle, préoccupée par « une privation à long terme, et à une grande échelle, de la liberté (…) qui a des conséquences très néfastes sur leur santé mentale, en particulier pour les enfants ».

La dégradation de la santé mentale des personnes en demande d’asile à Samos, dont beaucoup sont présents depuis environ deux ans sur l’île, est antérieure à l’annonce de l’ouverture du nouveau camp (dont la date est restée imprécise jusqu’à fin juillet). Pourtant, elle semble bien avoir été accentuée par son approche.

Forutan, un jeune afghan demandeur d’asile est bénévole dans un centre médical, s’alarme de la fragilité psychologique des résidents : « Nous voyons beaucoup de personnes qui se mutilent, beaucoup de patients ayant des problèmes de santé mentale à cause de la situation, du fait d’un niveau élevé de stress. Ils se sentent déprimés au sujet du nouveau camp. C’est dévastateur d’être coincés ici pendant des années, puis d’être transférés dans un nouveau camp ».

Le jeune bénévole déplore le manque d’accès aux informations et aux services. « Pour les réfugiés sur cette île, il n’y a rien à faire. Aucune possibilité d’étudier à l’université par exemple. Bien sûr que vous êtes déprimé, vous n’avez rien à faire de vos journées. Vous vous inquiétez de l’avenir, et de tout le reste. C’est vraiment injuste. Ce qui ajoute encore du stress, c’est bien le manque d’information sur ce nouveau camp. Nous sommes très inquiets, parce que nous n’avons aucune idée de ce qu’il va se passer. Tout le monde est convaincu que cela va être une prison ».

« On vient en Grèce pour être sauvé, mais le pays nous traumatise »

Au cours de l’été 2021, nombre de personnes ont reçu des réponses positives à leur demande d’asile après des mois, voire des années d’attente. Cependant, pour celles et ceux dont le processus d’asile n’est pas achevé, les incertitudes liées au manque de communication sur les conditions de vie dans le nouveau camp amplifient les angoisses.

Quand on lui pose la question, Lucien* secoue la tête et perd son sourire. Il partage son anxiété avec deux compatriotes maliens :

« Le nouveau camp, je n’en veux pas. Je suis arrivé à Samos il y a un an et huit mois. Certains sont là depuis plus longtemps encore. S’il y a un nouveau camp, on va en sortir quand ? […] Il n’y a pas de droits humains ici.[…] On ne sait pas s’ils vont nous laisser là-bas, sans nourriture, sans docteur. On va mourir », insiste, tétanisé Lucien.

« Notre vie est en danger. Dans notre pays, on a fui la guerre. On vient en Grèce pour être sauvé, mais la Grèce nous traumatise. […] Ce nouveau camp, ça ne peut pas bien se passer, ils ne peuvent pas nous enfermer. On ne sait pas comment on va vivre », ajoute Chris.

« Si quelqu’un tombe malade, qui va le soigner ? Ici quand tu vas à l’hôpital, c’est comme si tu n’étais pas un corps humain. L’autre jour, j’avais une douleur au ventre, […] on m’a maltraitée, on m’a considérée comme une moins que rien », s’emporte, émue Fatoumata*.

Le nouveau camp de Samos. Crédit : capture d’écran d’une vidéo réalisée par MSF, juin 2021.

Vers une fragilisation du droit d’asile ?

Pour signifier leur désaccord avec l’invisibilisation et l’isolement induits par le nouveau camp, un groupe vivant à Samos, rassemblant des personnes en demande d’asile, des locaux, et des volontaires européens, manifestera à Vathy ces 17 et 18 septembre. Leur plaidoyer ? Insister sur la responsabilité de l’Union Européenne et sur la fragilisation du droit d’asile qui va grandissante selon eux.

Ils citent notamment la décision ministérielle du 7 juin dernier, reconnaissant la Turquie comme « pays sûr » pour les personnes originaires de Syrie, d’Afghanistan, du Bangladesh, de Somalie et du Pakistan. Une décision rendant ainsi la Turquie responsable de leur demande d’asile, alors qu’Ankara n’autorise pas leur retour sur son territoire depuis mars 2020 et que ces personnes ne sont pas protégées par la convention de Genève de l’autre côté de la mer Egée.

Les ONG plaident pour sortir d’une logique d’encampement

De la même façon, Athènes a décidé depuis juillet 2021 d’arrêter d’octroyer un soutien financier aux personnes en demande d’asile qui ont réussi à regagner un peu d’autonomie en vivant dans des logements privés. Or, cela les incite en réalité à retourner dans les camps arguent les associations de terrain.

Pourtant, les camps ne sont pas une fatalité. Cecilia Sanfelici, coordinatrice du plaidoyer pour Europe Must Act, un mouvement demandant une meilleure politique européenne sur les migrations, l’affirme. « Bien que des camps fermés et contrôlés existent déjà de facto en Grèce, et que des murs en béton entourent plusieurs camps, l’ouverture du camp de Samos représente symboliquement le début d’une nouvelle étape des politiques migratoires européennes, qui entravera l’intégration des réfugiés».

Et de poursuivre :« les politiciens nationaux et européens doivent reconnaître que partout en Europe, les citoyens et la société civile sont solidaires des réfugiés, et que plus de 600 municipalités se sont déclarées villes accueillantes afin d’accompagner les réfugiés relocalisés depuis la Grèce. Les camps ne seront jamais une solution d’accueil humaine et durable, peu importe la qualité des conditions de vie ».

D’après Cecilia Sanfelici, l’accueil des demandeurs d’asile et des réfugiés ne peut se faire qu’au niveau local, afin d’oeuvrer pour une intégration sociale, culturelle et économique pérenne des personnes.

*Prénoms d’emprunt choisis par les personnes interrogées.