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Informer et mobiliser, l’objectif de l’Observatoire des camps de réfugiés

Alors que se profile en Europe un nouveau drame migratoire, la question d’un accueil digne des personnes en situation d’exil se pose à nouveau. Les camps de réfugiés en sont l’exemple emblématique. C’est dans le dessein d’enquêter et de sensibiliser sur les conditions de vie des personnes, que l’Observatoire des camps de réfugiés s’est créé, en septembre 2019. Rencontre avec sa fondatrice, Rima Hassan, qui envisage son ONG comme un contre-pouvoir aux institutions étatiques.

Laetitia Romain et Adam Jibril


Guiti News : Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est l’Observatoire des camps de réfugiés ?

Rima Hassan : L’Observatoire des camps de réfugiés est une ONG qui a trois missions principales. D’abord, elle étudie les camps. Cela se concrétise par l’élaboration de fiches explicatives sur les camps de réfugiés installés dans le monde. Nous élaborons une fiche par camp. C’est un support d’information et de communication qui est très pédagogique et synthétique. Il s’agit d’un travail de recherche basé sur des sources publiques disponibles. L’idée est de présenter chaque camp au grand public, afin que cette information soit accessible pour tous.

Ensuite, il s’agit de mener des enquêtes de terrain indépendantes sur la manière dont sont gérés et administrés les camps. Les rapports de ces missions de terrain seront ainsi beaucoup plus fournis que les fiches, pour s’adresser plus aux acteurs humanitaires qu’au grand public.

Enfin, nous entendons sensibiliser aux conditions de vie des réfugiés dans les camps. Cela peut se traduire par la mise en avant de défaillances en termes de gestion. Comme par exemple dans un camp de réfugiés, où il y aurait énormément d’enfants et pas assez d’infrastructures scolaires. Il s’agit aussi de mobiliser autour d’atteintes avérées aux droits humains que l’on aura pu constater, comme des mariages forcés et des viols. Ces dernières années, des syriennes ont pour beaucoup été soumises à des mariages forcés par leur entourage.

Un volet recommandation va progressivement être mis en place, à destination des gestionnaires des camps. Le but ? Qu’ils puissent prendre en compte les observations et les recommandations que nous pourrions avoir sur des camps spécifiques. Pour le moment, cette mission de plaidoyer n’est pas très avancée : nous attendons de combiner nos fiches et nos rapports d’enquête de terrain. L’idée n’est pas seulement de dénoncer, il s’agit aussi de mettre en avant des bonnes pratiques.

Comment définissez-vous les camps ?

La diversité des disciplines est un principe que j’essaye d’appliquer sur ce projet car selon moi pour comprendre un camp, il faut le voir comme un lieu de vie, une société à part entière. Et une société, on peut pas la comprendre si on ne l’analyse qu’à travers une discipline. Il faut croiser les approches pour saisir comment fonctionnent les camps.

C’est pourquoi nous sommes répartis sur cinq pôles géographiques : Moyen-Orient et Afrique du Nord, Asie, Europe, Amériques, Afrique. Et que nous bénéficions également d’un comité d’honneur, composé de quinze experts de domaines très variés (politologues, chercheurs, médecins, avocats, journalistes…) pour participer à la réflexion stratégique de l’Observatoire.

Afin de garder votre indépendance, comment vous financez-vous ?

Nous ne pouvons absolument pas nous adresser aux Etats. Puisque ce sont parfois eux qui financent et gèrent ces camps. Nous ne pouvons pas non plus nous référer aux ONG internationales qui ont également un rôle d’administration. Nos cibles, ce sont les fonds privés, les fondations d’entreprises, les entreprises qui ont des politiques de RSE.

Il existe déjà des initiatives. Pourquoi avoir ressenti le besoin de créer cet Observatoire ?

Cet Observatoire a de multiples raisons d’être. La première étant qu’il existe des informations sur les camps de réfugiés, mais qu’elles sont très dispersées. On a le sentiment d’être noyé dans une masse d’information qui n’est pas traitée et actualisée sur la question des camps. Il n’existe pas de liste facilement accessible sur internet quant au nombre de camp installés dans le monde. Pas plus que de visibilité sur la typologie de ces camps ou de statistique officielles.

Le deuxième constat, c’est que toutes les informations ou presque, émanent des gestionnaires des camps : du Haut-Commissariat aux réfugiés, de l’Organisation internationale pour les migrations, de l’Office de secours et de travaux pour les réfugiés de Palestine dans le Moyen-Orient, ou bien encore d’institutions étatiques. Or, il faut savoir que ces gestionnaires sont financés par les Etats, et sont placés sous les consignes directives de ces Etats qui accueillent les camps de réfugiés. Ils vont en conséquence recevoir des consignes très précises en termes de gestion et d’administration. Concernant l’approche scientifique, demeure un manque de transparence sur la manière dont sont traitées les informations sur les camps. L’Observatoire offre une analyse qui va au-delà des chiffres donnés par les gestionnaires. C’est un contre-pouvoir d’une certaine manière.

La troisième raison renvoie à la durée de vie d’un camp de réfugié, qui est aujourd’hui estimé en moyenne à 11,7 ans. Le camp n’est donc pas un lieu d’exil temporaire, mais un espace de vie pour les réfugiés. Nous essayons d’informer sur ce point-là : ce n’est pas un lieu de transit, Aujourd’hui, il n’existe pas d’institution qui en fasse un objet d’étude sur tous les volets : économique, anthropologique, humanitaire… On ne peut pas se baser que sur des ONG qui ont des fonctions humanitaires pour comprendre comment fonctionne un camp .

La dernière raison d’être de l’Observatoire correspond à un manque de travaux sur les alternatives à l’encampement des populations. Les derniers chiffres du HCR montrent qu’il y a de plus en plus de personnes en situation d’exil qui fuient ce mode d’accueil. Car pour beaucoup, c’est un lieu d’enfermement, un lieu de contraintes et d’obligation. C’est parfois considéré comme une prison et donc beaucoup de personnes préfèrent y échapper ou en sortir.

Le manque de solutions alternatives fait qu’il y a énormément de personnes en situation d’exil qui échappent de facto à toute la logistique humanitaire. On parlait récemment avec la Croix-Rouge qui nous disait que pour eux ce travail-là serait très important, parce qu’ ils éprouvent des difficultés à recenser sur le terrain les personnes qui refusent de s’installer dans les camps, à savoir où elles sont installées et comment elles vivent. Dans les faits, ils ne peuvent pas ainsi leur venir en aide. Il existe un besoin de repenser les modes d’accueil des réfugiés, d’avoir une cellule de réflexion sur la façon de repenser le camp en tant que tel.

Justement, est-ce que vous avez pu identifier une demande de la part de certains acteurs ?

Oui il y a eu cet échange avec la Croix-Rouge et également quelques ONG en Afrique. Elles nous ont dit avoir besoin d’un regard le plus complet possible.

Mais, c’est aussi une expérience personnelle : j’ai grandi dans le camp de Nerab en Syrie. Quand je suis arrivée en France j’avais très peu d’information sur la manière dont ce camp était géré. En tapant son nom sur internet, je tombais systématiquement sur la même fiche, non actualisée depuis une dizaine d’année. Celle-ci expliquait quand le camp avait été ouvert et dans quel contexte. Ceci dit, rien sur la vie au quotidien. Qu’en es-il pour les réfugiés qui y vivent toujours – dont des membres de ma famille – ?

Ce camp est un camp de réfugiés palestiniens dans la banlieue d’Alep. Ma famille s’y est installée dans la foulée du mouvement d’exil des palestiniens en 1948. J’y suis née en 1992 et j’en suis partie dix ans après, pour rejoindre la France.

Est-ce que l’idée d’agir pour les réfugiés dans les camps vous est venue à ce moment là ?

J’avais dix ans quand j’ai quitté le camp. Je ne pensais pas du tout à ça. Je me souviens simplement de la brutalité du changement. C’est ce sur quoi je veux sensibiliser. On ne se rend pas compte du poids de l’enfermement. Ça peut être très brutal d’en sortir.

Car, lorsqu’on est avec des gens comme nous, on ne se rend pas compte de nos différences. Avant de quitter le camp, je trouvais que j’avais une vie normale. Ces normes qui étaient miennes, j’imaginais qu’elles étaient celles de tout le monde. Mais en arrivant en France, j’ai eu l’impression de sortir d’un trou du monde. On m’a mise dans un avion, trois semaines après j’étais scolarisée dans une école avec des gens que je connaissais pas, et une langue que je ne maîtrisais pas.

L’envie d’agir est venue plus tard. Tout d’abord, dans ma construction identitaire. Au collège et au lycée, on commence à se rendre compte qu’on est un peu différent. Lorsqu’on nous questionne sur nos origines, nous n’avons pas de réponses toutes faites.

Moi, je n’étais pas palestinienne. Pas syrienne non plus. Je n’ai aucun souvenir de la Palestine, je suis née en Syrie, Pourtant, je ne me sentais pas non plus légitime à dire que j’étais syrienne, car je n’en détenais pas la nationalité. En ma possession, un titre et un numéro de réfugié. C’est ainsi que j’ai commencé à me questionner sur qui était ma famille, notre parcours, et pour finalement arriver au camp de Nerab.

Je me suis demandée comment vivaient les autres réfugiés. Ce qui est parti de mon vécu, j’ai essayé de l’élargir à la situation de tous les réfugiés. J’ai réalisé que l’on était des millions à vivre dans des camps. Que les réfugiés palestiniens n’étaient pas les seuls à être condamnés à vivre dans des camps.

Après mon bac, j’ai fait un master en droit international, puis deux ans de thèse sur le droit applicable dans les camps de réfugiés. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience que mon analyse de la question était limitée, parce que j’étais juriste. Je me suis ouverte à d’autres analyses. Et, comme je me suis rendue compte que ce n’était pas suffisant, j’ai arrêté ma thèse et fondé l’Observatoire.

Selon vous, comment peut-on améliorer la situation des réfugiés dans les camps ?

Les sortir, fermer les camps et les insérer dans les sociétés hôtes.

C’est ce qu’essayent de faire les gestionnaires, je pense. Depuis 2014, le HCR a ouvert un volet d’étude sur les alternatives au camp. Elles ne sont pas encore très concrètes, mais ils essaient de mettre en avant tous les avantages du paysage urbain, par rapport aux camps.

La meilleure chose serait de ne plus considérer les camps comme une solution viable d’accueil pour les réfugiés. C’est très utopiste et malheureusement l’Observatoire à une longue vie devant lui, tant le camp reste considéré comme une solution caractéristique de l’exil. Si demain on est confrontés à une population qui fuit un Etat, la solution privilégiée va être de la placer dans un camp.

De façon pragmatique, il faut s’assurer que le camp ne pénalise pas les réfugiés dans le retour à une vie en société, que ce soit dans leur pays ou dans l’Etat hôte. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Les niveaux d’éducation sont beaucoup plus faibles dans les camps que dans les villes par exemple. Les années dans les camps sont des années gâchées en termes de développement et d’autonomie personnelle.

On a l’impression que le camp vient écraser tout espoir de vie “après”. Et, pour certaines personnes qui y sont restées longtemps, elles finissent par s’approprier le camp. Elles s’y sont tant investies, qu’elles ont du mal à en sortir. L’enjeu ici, c’est bien l’autonomie. Le camp devrait être une zone d’accueil, mais aussi de reconstruction pour permettre aux individus de rebondir et de se préparer à l’après.

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