« Accident du travail : silence, des ouvriers meurent » le compte Twitter contre l’invisibilisation des travailleurs

Depuis le début de l’année, un compte Twitter répertorie les accidents graves et/ou mortels du travail survenus en France. Le but : dénoncer la précarisation des nouveaux modes de travail et humaniser les ouvriers blessés ou tués.

Par Ludivine Aurelle et Mortaza Behboudi


Les accidents du travail sont majoritairement relayés dans la presse quotidienne régionale. Crédits : DR

Bonjour Mathieu Lépine, vous êtes derrière le compte twitter @DuAccident depuis janvier 2019. Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez décidé de répertorier les accidents du travail ?

J’avais commencé à faire ce travail il y a deux ans sur ma page Facebook. A l’époque, il y avait eu une polémique après des propos d’Emmanuel Macron. Il avait dit que la vie de l’entrepreneur était plus dure que celle d’un salarié. Mais ce qui m’a poussé à créer mon compte Twitter, c’est la mort de Franck Page. Il était livreur UberEats et il a été renversé par un camion pendant son service. Son décès m’a particulièrement marqué.

Je voulais parler des accidents du travail car c’est un sujet qui est absent du débat public ou que l’on considère simplement comme une fatalité. Pourtant, quand on regarde les chiffres officiels 600 000 personnes sont touchées par les accidents du travail. Il y a entre 600 et 1000 morts chaque année. C’est aussi une manière de lutter contre l’invisibilisation des victimes. J’essaie de donner le plus d’informations possibles pour les humaniser. On ne pense pas aux conséquences de ces accidents, au fait qu’il y a des familles derrière. 

A chaque tweet, vous interpellez la ministre du travail Murielle Pénicaud, votre compte a-t-il une portée politique ?

Je me suis inspiré de ce que fait David Dufresne sur Twitter [Ce journaliste indépendant interpelle le ministère de l’Intérieur sur le réseau social à chaque signalement de violences policières, ndlr]. Je mène une démarche citoyenne pour informer et dénoncer. Ce compte a pour but de mettre en lumière la précarité des travailleurs. Elle est due aux nouvelles conditions de travail : un recours important à la sous-traitance, avec peu de moyens, et la multiplication des auto-entrepreneurs. Si à chaque tweet j’interpelle Murielle Pénicaud, c’est pour qu’elle prenne en compte ce que les acteurs du monde du travail ont à lui dire. Aujourd’hui, le gouvernement voudrait déresponsabiliser les patrons et faire peser les enjeux de sécurité et de santé sur les salariés. Pour le moment, je n’ai pas eu de contact avec le ministère. En revanche, je reçois régulièrement des messages d’inspecteurs du travail ou d’ouvriers qui me remercient. Certains formateurs m’ont dit qu’ils conseillaient ma page Twitter à leurs élèves, pour les sensibiliser aux respect des consignes de sécurité. 

Vous menez un travail quotidien. Avez-vous remarqué un profil type de victimes d’accidents du travail ? Est-ce que les travailleurs sans-papiers sont particulièrement exposés ?

Je repense à ces deux travailleurs marocain et algérien tués à Epinay-sur-Seine dans l’effondrement d’un échaffaudage. Les morts des travailleurs sans-papiers sont encore moins visibles. Les accidents les concernant sont parfois cachés ou maquillés par les entreprises.

En général, les ouvriers du BTP (Bâtiment et Travaux Publics) sont les plus touchés. En été, les agriculteurs sont aussi concernés, comme c’est la haute saison. Il y a beaucoup de chauffeurs de poids lourds aussi. Je recense énormément de sous-traitants, surtout dans les accidents les plus grave. Parfois, ils sont trois ouvriers pour faire le boulot de cinq personnes. Ces choses-là doivent nous amener à réfléchir davantage à la réglementation. Pour le premier semestre 2019, j’ai constaté que 40% des victimes d’accidents mortels étaient des hommes de plus de 50 ans. Pour l’année en cours, j’ai comptabilisé plus de 287 accidents mortels. Aujourd’hui, il y a moins d’accidents qu’il y a 20 ans, heureusement. Mais ils sont liés aux conditions d’évolution du travail, à l’ubérisation qui est du salariat déguisé, selon moi.


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