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Carnet de bord des Cinq Toits #2 : Des femmes qui se font discrètes

Nichée dans le très cossu 16e arrondissement parisien, une ancienne caserne de gendarmerie a été réaffectée pour abriter 350 personnes en situation d’exil ou en grande précarité. Avec un pari : la mixité des publics. Non seulement le lieu se veut ouvert sur le quartier, en proposant des activités ouvertes au public (ateliers de bricolage, réparation de vélos, foires), mais il met aussi à disposition des espaces de travail pour quelque 35 entreprises et associations*. Alors, à quoi ressemble le quotidien aux Cinq toits, côté résidents comme côté équipes encadrantes ? Ce deuxième épisode est consacré à la place des femmes, seules ou mariées, qui vivent dans la caserne. Rencontre.

Une série de Rachel Notteau et de Firas Abdullah


Dans la cuisine commune, la musique zouglou (un genre musical populaire né en Côte d’Ivoire) se mêle aux crépitements des escalopes. Derrière les fourneaux, Mahawa Diaby arbore un sourire béat. « Je ne vous entends pas !», nous lance-t-elle d’une voix forte, mais enjouée lorsque nous la rencontrons pour la première fois un samedi ensoleillé du mois de mai. 

Celle qui vit aux Cinq Toits depuis novembre 2018 prépare alors un repas pour l’anniversaire d’une amie résidant également sur le site. Mahawa Diaby s’active dans cet espace dédié exclusivement aux femmes, situé à l’entrée du bâtiment de Centre d’hébergement d’urgence (CHU) réservé aux familles.

La caserne des Cinq toits. Crédit : Al’Mata.

« C’est un endroit plus libre où les femmes peuvent venir comme elles veulent. Sinon, beaucoup d’entre nous sont voilées et sortent peu », nous raconte-t-elle.

Dans la pièce voisine, plusieurs femmes bavardent avec entrain autour d’une grande table à manger sur laquelle sont posés des bols de bonbons et de chips. Toutes attendent l’arrivée de leur amie pour célébrer son anniversaire.

Autour, une ribambelle d’enfants courent entre le salon et le jardin, séparés par une baie vitrée.

L’ouverture de cette partie commune en 2020 a changé le quotidien des femmes des Cinq Toits. « Avant elles ne se connaissaient pas, étaient recluses dans leur appartement et ne participaient pas aux événements collectifs. On pouvait croire qu’il n’y avait pas de femmes », expose Béhija Benameur, travailleuse sociale au Centre d’Hébergement d’Urgence (CHU) des Cinq Toits.

D’autant plus que la plupart des résidentes cohabitent avec une autre famille dans un appartement séparé en deux. La colocation est donc parfois difficile à vivre. « On voulait que les femmes soient tranquilles et se sentent plus libres », complète la travailleuse sociale.

Cet espace a donc été créé en vue de répondre à ce besoin. Et ce, malgré les réticences de maris, parfois peu conquis par l’idée de savoir leur épouse en dehors de l’appartement, sans eux. 

Mais progressivement « nous avons gagné leur confiance », se souvient, satisfaite, Béhija Benameur.  « Et l’espace commun se trouvant au rez-de-chaussée du bâtiment des familles, ils se sont détendus », reconnait-elle. 

 

Un espace créé avec elles et pour elles

A leur demande, des cours de français sont même organisés deux fois par semaine. « Cela leur permet d’avoir une petite activité, de se sentir valorisées et de sortir la tête du quotidien, plutôt que d’être à la maison à ne rien faire », estime Béhija Benameur. 

Des ateliers d’art-thérapie sont également animés par l’association 4A (Association d’accompagnement et d’aide aux artistes), afin de travailler le rapport au corps et à l’image de soi. 

Dans cet espace, les femmes se retrouvent, discutent, cuisinent. Ne font rien parfois. Mais elles se sentent libres de leur mouvement. « C’est un espace qui nous permet de souffler », confie Mahawa Diaby. Dans la cour des Cinq Toits, la majorité des personnes à occuper les nombreuses tables et chaises mises à disposition, sont des hommes.

Certains passent des coups de fil, d’autres discutent en groupe… Pour les femmes de la résidence, la cour de cette ancienne caserne se résume ainsi souvent à un lieu de passage.  « Parfois, ça m’arrive de m’asseoir dans la cour. Mais dès qu’il y a trop d’hommes, je rentre dans l’espace femme », livre Mahawa Diaby.

D’aveu des résidentes, elles préfèrent observer les mœurs de leur pays d’origine pour éviter de se mélanger aux hommes. « On fait cela à cause du regard des autres. On veut éviter la provocation entre les hommes et les femmes, car ici il y a des hommes non mariés », développe Mahawa Diaby, qui a quitté la cuisine pour s’occuper de sa fille Zaïnab Fleur, âgée de deux ans.

Momentanément posée dans la cour,Hamda Abdoula Arhmed, est une jeune mère originaire de Somalie. Elle vit aux cinq toits avec son mari et ses deux enfants. Elle les surveille du coin de l’oeil en discutant avec d’autres résidents. « Il n’y a pas de différences entre les hommes et les femmes en France, mais dans nos cultures, en Somalie par exemple, les femmes restent à la maison avec les enfants », rapporte-t-elle.

Avant de poursuivre : « Mais, nous pouvons sortir si nous le voulons, notamment quand nos enfants viennent jouer », expose-t-elle en les pointant du doigt.

Un espace pourtant loin d’être interdit aux femmes

Quelques mois plus tard, en jour de semaine cette fois-ci, l’occupation de la cour diffère. Assises sur une grande table en bois, sous un soleil timide en ce 31 août, Lou Kiana Leite et Marie Latapie, sont en réunion. Sur ce bureau improvisé, les deux jeunes femmes qui travaillent pour le restaurant le Récho, ont apporté leur ordinateur, carnet de notes et stylos.

« C’est agréable d’être dehors et puis on ne se fait jamais embêter. Bien au contraire, les résidents viennent nous dire bonjour », raconte d’une voix enjouée Marie Latapie, responsable de la mission sociale du restaurant.  Si les résidantes veillent à leur tenue, ce n’est pas le cas de ces deux Françaises : «  Au début on s’est demandé si on pouvait venir en short, mais maintenant on s’habille comme on le souhaite et nous n’avons jamais eu de remarques déplacées », assure-t-elle.

Les deux jeunes femmes constatent également la faible présence des femmes dans la cour, lieu pourtant central des Cinq Toits : « La seule fois que je vois des femmes dans la cour, c’est en fin d’après-midi lorsque les enfants rentrent de l’école et qu’ils veulent jouer dehors ou lorsqu’il y a un événement organisé par Aurore (l’association gestionnaire du lieu ndlr) », développe Lou Kiana Leite.

« Elles sont moins visibles que les hommes », complète sa collègue Marie Latapie, qui travaille au Récho depuis deux ans. « Même au niveau de notre association solidaire, c’est compliqué de capter ce public. Elles doivent souvent s’occuper des enfants », conclut-elle, avant de replonger dans le boulot.

À l’image de Maty Thiongane, qui travaille tous les jours de la semaine dans une cantine municipale, de 9h30 à 17h30, et élève seule ses cinq enfants. Une fois la journée terminée, elle s’attelle aux besoins familiaux : aller les chercher à l’école, préparer le repas, faire le ménage…

Heureusement, son aîné de 17 ans, l’épaule dans les tâches domestiques. « Je n’ai pas le temps pour aller aux ateliers », raconte-t-elle en balayant un doux regard en direction de sa fille âgée de neuf ans, qui traduit en wolof (langue sénégalaise), certaines de nos questions.

Maty Thiongane se réserve seulement deux heures par semaine, le week-end, pour des cours de français, aux Cinq Toits. Est-ce qu’elle a des devoirs, comme sa petite écolière au visage malicieux ? « Oui, mais je les fait dès que je peux » , tance-t-elle, avant de rentrer dans chez elle, sans perdre de temps. 

Certaines autres résidentes traversent la cour pour s’exercer à la couture à La Bricole (atelier pour les activités artisanales) à l’instar de Nogokongnon Ouattara. Cette mère de trois garçons âgés de 5 mois, 3 ans et 7 ans passe ses journées à s’occuper de ses bambins, mais aussi à « coudre des sacs et des tabliers au sein de l’atelier couture », raconte-t-elle d’une voix timide.

« Le but n’est pas de créer un espace pour qu’elles se renferment », insiste la travailleuse socialeBéhija Benameur.

« Ici, les femmes sont mes sœurs et les hommes sont mes frères »

Même si les femmes se font discrètes, elles disent se plaire aux Cinq Toits.

« Je suis heureuse ici, j’ai des cours de français, les enfants peuvent sortir jouer, il y a des bus pas loin et des gens pour nous aider si on a besoin », confie Hamda Abdoula Arhmed.

« Ici, tout le monde est gentil et courageux. Que ce soient les bénévoles ou les résidentes », renforce Ndeye Ndiaye, vêtue d’un tee-shirt vert et d’un jean. Âgée de 46 ans, elle quitte bientôt les Cinq Toits pour un logement social à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne).

Une bonne nouvelle en somme. Puisque la vocation de ce centre est bien d’héberger les résidents de façon provisoire, avant l’octroi d’un logement plus pérenne et spacieux. Mais à l’approche du départ, Ndeye Ndiaye est triste de quitte ses amis.

Elle a donc décidé d’organise une petite fête avec ses voisines mais aussi ses voisins, dans la cour des Cinq Toits. « Ici, les femmes sont mes sœurs et les hommes sont mes frères. Je comprends que certaines femmes préfèrent rester entre elles, mais moi ça ne me pose pas de problème d’être avec des hommes »,  développe-t-elle.

La maman de cinq enfants se dirige ensuite vers un groupe d’hommes agglutinés autour d’un barbecue, duquel se propage une odeur de maïs grillé. «  Ils vont venir à ma fête », lance-t-elle ravie, avant d’entamer la discussion avec eux.

*La rédaction de Guiti News y a installé ses locaux.

Retrouvez ici le premier épisode de notre série sur les Cinq toits : Cartographie d’une utopie

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