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Carnet de bord des Cinq Toits #1 : cartographie d’une utopie

Nichée dans le très cossu 16e arrondissement parisien, une ancienne caserne de gendarmerie a été réaffectée pour abriter 350 personnes en situation d’exil ou en grande précarité. Avec un pari : la mixité des publics. Non seulement le lieu se veut ouvert sur le quartier, en proposant des activités ouvertes au public (ateliers de bricolage, réparation de vélos, foires), mais il met aussi à disposition des espaces de travail pour quelque 35 entreprises et associations*. Alors, à quoi ressemble le quotidien aux Cinq toits, côté résidents comme côté équipes encadrantes ? Immersion en six épisodes.

Une série de Rachel Notteau et de Firas Abdullah, avec Justine Segui. Dessin : Al’Mata


« Une utopie est une réalité en puissance », plaidait le ministre d’État sous la IIIe République Édouard Herriot (Parti radical). Une citation comme miroir de l’ambition des Cinq toits, la « caserne des possibles ».

Le dessein du site ? Créer des espaces propices à la rencontre, afin de sensibiliser les citoyens à la thématique migratoire en même temps qu’au développement durable.

Tout un programme, qui mise sur la mixité des publics, à contre-courant d’une tendance où « les imaginaires autour de l’étranger se détériorent considérablement », constatait récemment le Labo de la solidarité. Dans son dernier baromètre annuel de la fraternité en France, le Labo soulignait en effet que 71% des français ne voulaient pas accueillir.

Niché au coeur du 16e arrondissement, les Cinq toits font le pari de la mixité sociale.

Alors, quid de cette utopie au cœur du très cossu 16e arrondissement parisien ? Comment s’organise-t-elle ? Comment vivent les résidents ?

Nous y retournons un dimanche matin brumeux du mois de mai. Des bribes de vie quotidienne résonnent dans la cour sereine de cette ex-caserne de gendarmerie. Juché en haut d’un bâtiment, un homme aux cheveux noirs se brosse les dents à sa fenêtre, observant les résidents qui s’affairent à leur occupation. En contrebas, un autre âgé d’une trentaine d’années quitte la cour en petites foulées, paré pour son footing dominical, tandis que quelques habitants squattent un banc en bois, les yeux rivés sur leur téléphone. Nombre d’appartements affichent des volets clos. Seul le linge pendant au balconnet figure une présence humaine.

Quelque 23 familles vivent sur le site.

Célibataires ou familles, dans cette ancienne caserne réhabilitée en logement d’urgence, vivent près de 350 personnes. Au quotidien, ce sont trois structures qui encadrent l’hébergement. L’HUDA (Hébergement d’urgence des demandeurs d’asile) opère auprès de 150 hommes isolés en demande d’asile, quand un CPH (Centre provisoire d’hébergement) s’occupe d’une centaine de personnes ayant obtenu son statut de réfugié et un autre de 25 familles sans domicile fixe.

S’offrir un peu de répit

Le site des Cinq Toits a été créé en 2018 par l’association Aurore, en partenariat avec la coopération d’urbanisme Plateau Urbain. « C’est un lieu de mixité et d’inclusion sociale. Des publics différents se rencontrent, cohabitent, vivent et y travaillent », développe Roxana Rejai, responsable du site pour Plateau Urbain et référente des structures partenaires.

Chaque centre déploie une équipe avec des travailleurs sociaux pour encadrer les résidents. Les équipes sociales, réparties dans chaque bâtiment d’accueil, assistent les résidents dans leurs démarches administratives, depuis l’obtention de papiers jusqu’à l’insertion professionnelle.

Sont également présents douze agents de médiation et une équipe responsable des animations. Sous les guirlandes couleur pastel installées au-dessus de la cour, la promesse pour les habitants et habitantes, d’un brin de répit et de sérénité, pour tenter de s’insérer dans la société française.

C’est le cas de Ndeye Ndiaye, qui passe le porche des Cinq Toit, traînant derrière elle un chariot de courses foncé rempli de provisions. « Je me plais bien ici. Les gens qui travaillent sur le site et les bénévoles sont gentils avec nous et courageux », raconte, dans un grand sourire, cette mère de famille nombreuse qui vit sur le site depuis deux ans, avec ses cinq enfants.

Un lieu de mixité et d’inclusion sociale

Ce projet d’innovation sociale a également pour dessein de favoriser le vivre-ensemble. En plus des logements d’urgence, le site des Cinq Toits accueille 35 structures et une quarantaine de salariés et travailleurs, qu’ils soient artisans, entrepreneurs sociaux, bénévoles d’une association ou artistes.

« L’un des buts de la présence des structures est de favoriser la professionnalisation des résidents », complète Roxana Rejai. C’est notamment le cas du Récho, un restaurant solidaire.

Depuis novembre 2020, le restaurant situé au fond de la cour, est une entreprise d’insertion. Sept personnes y ont été embauchées via le Dispositif Premières heures. « Sur ces sept, deux ont fait une sortie positive », se félicite Alix Gerbet, co-fondatrice du Récho.

Derrière ses longs cheveux noirs jais qui lui tombent sur les yeux, Mohammed Nader Salehi réfléchit. Le jeune homme de 24 ans a quitté l’Afghanistan pour gagner la France en 2018. Il tente de se souvenir. Il vit aux Cinq Toits depuis un an et demi voire plus… Il lève les yeux, l’air perdu pour finir par « je ne sais plus très bien », avant de tirer sur son mégot, éteint depuis un bon moment.

Le jeune homme dit sa motivation à rester en France sur un temps long, pour s’y intégrer. Alors, il livre des repas à domicile pour se faire un peu d’argent. En parallèle, Mohammed Nader Salehi suit une formation pour devenir mécanicien. « Je suis sûr que je vais trouver du travail », affirme-t-il, tout en surveillant frénétiquement son téléphone. Ce dernier vibrera quelques minutes plus tard. Il s’éloignera alors, enfourchant son vélo à toute vitesse, direction le Mc Donald du coin pour une nouvelle livraison.

Entre les petits boulots et les occupations, il s’agit aussi de passer le temps.

Passer le temps

Entre les petits boulots et les occupations, il s’agit aussi de passer le temps. Sajad Izadi, un Iranien de 31 ans suit les cours de français organisés au sein des Cinq Toits. Une activité, qui à l’instar de la salle de sport du site, est particulièrement plébiscitée par les résidents. Le cafard se fait vite ressentir sinon. Sajad Izadi a quitté l’Iran il y a six ans sans sa famille. La nostalgie et le manque des siens le gagnent souvent. « Je n’aime pas rester dans la chambre, je m’ennuie », confie-t-il, morose. Alors pour faire passer le temps, il court tous les matins dans Paris.

Adnan, un ressortissant afghan de 20 ans, participe également de façon récurrente aux activités organisées sur le site. Croisé dans un cours de théâtre, il nous dit combien il fait tout pour éviter les journées en intérieur.

Pour les enfants présents sur le site, diverses activités sont proposées. Dans le jardin caché derrière l’un des bâtiments, les plus jeunes font de la balançoire, d’autres jouent au ballon. Des craquètements de poules se mêlent à leurs gazouillements.

Au fond de l’aire de jeux, un poulailler a été créé par une équipe des Cinq Toits pour que les bambins s’occupent des poules.

Mais pour favoriser le vivre-ensemble, le site encourage aussi la participation des riverains : les habitants du 16e arrondissement.

« Beaucoup de bénévoles du quartier donnent des cours de français, d’autres ont lancé une AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) aux Cinq Toits », s’enthousiasme Roxana Rejai.

En plus du bénévolat, certains riverains s’activent pour participer à des activités. Tels les ateliers de cuisine proposés par le Récho. Une fois par mois, les habitants du quartier et de la caserne préparent des plats pour les manger tous ensemble.

« L’objectif est de faire revenir les gens dans la caserne. Et, c’est également un vrai partage entre la cuisine française et la cuisine des personnes réfugiées », développe d’une voix satisfaite Alix Gerbet.

Une chose est sûre, dans le 16e arrondissement, le site des Cinq Toits ne passe pas inaperçu. Les guirlandes couleur pastel qui dansent avec le vent et les bancs en bois peints de couleur vives attirent l’oeil. Pénétrer sous le porche, c’est bien oser faire le pari de la rencontre.

• La rédaction de Guiti News y a installé ses locaux.

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