“Claque ottomane”, revers historique pour Erdogan aux municipales d’Istanbul

Ekrem Imamoglu, le candidat de l’opposition, a remporté les élections municipales d’Istanbul face au parti du gouvernement ce dimanche 23 juin. C’est une claque historique pour Erdogan. Analyse de Beraat Gökkuş, journaliste turc en exil à Paris.

Beraat Gökkuş


Une foule en liesse a célébré la victoire d’Ekrem Imamoğlu à la mairie d’Instanbul de 23 juin. Crédit : capture d’écran du compte twitter d’Ekrem Imamoğlu.

Une gifle. Une “claque ottomane” pour le camp Erdogan. Le président autoritaire turc Recep Tayyip Erdogan essuie une deuxième défaite en l’espace de deux mois à Istanbul, la capitale économique et culturelle de son pays.

800 000 voix d’avance pour l’opposition

Ekrem Imamoğlu, le candidat de Alliance Nation, l’union des partis d’opposition, a remporté la mairie d’Istanbul comme il l’avait fait déjà le 31 mars dernier. Mais cette fois avec une très large de différence : plus de 800 000 voix d’avance sur son concurrent principal, M. Yildrim. M. Imamoglu a obtenu 54,03 % des voix contre 45,09 % pour le candidat d’Erdogan. Les Stambouliotes ont infligé “une claque ottomane” au président turc islamo-nationaliste, qui se plaît à référer à l’Empire Ottoman dès qu’il le peut.

Ces nouvelles élections municipales se tenaient après que celles de mars dernier ont été annulées, à la demande du gouvernement. Le président Erdogan avait interpellé le Conseil électoral supérieur de la Turquie (YSK) pour contester la victoire de l’opposition, à 13,700 voix près.

Le Conseil avait assuré que les élections avaient été entachées par des irrégularités. En cause, le statut de certains responsables des bureaux de vote. Conformément à la loi, ils auraient tous dû être des fonctionnaires d’Etat, mais cela n’a pas été le cas. Or, il s’agissait du même fonctionnement que lors de la présidentielle. L’élection, remportée par Erdogan, n’avait quant à elle pas été contestée.

Une défaite cinglante pour Erdogan…

L’un des éléments clés de la démocratie reste le vote du peuple. Si vous ne pouvez pas changer le pouvoir par les urnes, vous ne pouvez pas décemment parler de démocratie. Après les élections de mars dernier à Istanbul, la Turquie s’acheminait un peu plus encore vers la dictature, où les votes étaient apparus complètement vains. La (ré)élection de M. Imamoglu ce dimanche vient changer la donne.

Afin de se rendre aux urnes, nombre de Stambouliotes ont interrompu leurs vacances d’été. Les gares routières au sud du pays ou proches de la mer Egée grouillaient de monde. Le taux de participation, reste quasiment inchangé par rapport à mars dernier, avec 84,44 % de votants. Un électorat jeune également, qui exhorte au changement. Un tiers des votants a moins de 30 ans, selon Bekir Ağırdır, le directeur général de l’institut de sondage Konda.

Dans la vie politique turque, il existe une tradition à laquelle Erdogan s’est prêtée à l’envi : se victimiser. Pour une fois, il n’a pas endossé ce rôle.

Les électeurs ont quant à eux bien acté qu’il s’agissait là d’une injustice envers Imamoglu. Ils ont envoyé une réponse forte à Erdogan. Le président turc goûte ainsi, pour la deuxième fois consécutive, à la plus grande défaite de sa carrière depuis 25 ans.

… qui s’explique par une dérive idéologique historique

Devenir maire d’Istanbul a été un tremplin pour Erdogan. Il était en place de 1994 à 1998. Depuis, son parti, l’AKP, a toujours géré la municipalité. 25 ans plus tard, c’est désormais de l’histoire ancienne. Comment l’expliquer ?

Erdogan a co-fondé le parti de l’AKP (Parti de la justice et du développement) après une peine de prison. Arrêté pour avoir lu un texte engagé, il est devenu un héros du pays dans les années 1990. L’AKP était le mouvement des citoyens qui se sentaient lésés par la politique en place. Il ne s’agissait pas, à l’époque, d’un parti islamiste et nationaliste. Parmi les soutiens du parti, on trouvait des libéraux, des socio-démocrates, des Kurdes et des intellectuels en faveur de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

Seulement, l’AKP est aujourd’hui au pouvoir depuis plus de 15 ans, devenant le statu quo de la politique turque. La dérive autoritaire d’Erdogan a eu raison de ses anciens électeurs. Il s’est mis la communauté kurde à dos, en se montrant favorable aux interventions militaires au Sud du pays, ou encore en arrêtant des députés kurdes après le coup d’Etat manqué de l’été 2016. Dans les années 2000, il était pourtant ouvert sur la question kurde. Preuve de son changement de paradigme, l’AKP est aujourd’hui allié du parti d’extrême-droite MHP (le Parti nationaliste).

Qui est Ekrem Imamoglu, le nouveau maire d’Istanbul ?

Selon Erdogan, gouverner Istanbul revient à gouverner la Turquie. Istanbul est en effet une ville hautement stratégique, qui tient un rôle décisif lors des élections législatives, et qui englobe environ 40% de l’économie du pays. Si Imamoğlu, entré en politique il y a 10 ans, réussit son mandat, il aura des chances d’être le futur président de la Turquie.

Crédit : compte twitter d’Ekrem Imamoğlu.

Le nouvel édile a 49 ans, marié avec Dilek Imamoğlu, ils ont 3 enfants. Il a étudié la gestion à l’Université d’Istanbul et parle anglais. Ancien maire de Beylikdüzü, un quartier en périphérie d’Istanbul, Imamoğlu est membre du parti CHP (Parti Républicain du Peuple), celui d’Atatürk, le père fondateur de la Turquie moderne.

Pendant la campagne, M. Imamoğlu était simultanément accusé d’être le candidat de la Grèce ou celui des terroristes. Force est de constater que les électeurs n’ont pas adhéré à ce discours.

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