Cannes 2019 : “EVGE”, sur les traces du peuple Tatar de Crimée

Le festival met à l’honneur une histoire d’exil et de difficile retour sur la terre natale. Pour son premier long métrage sélectionné à Cannes dans la catégorie “Un certain Regard”, l’ukrainien Nariman Aliev révèle l’histoire d’un conflit jusque-là méconnue du grand public.

Leïla Amar et Mortaza Behboudi


Akhtem Seitablaev et Remzi Bilyalov dans « Evge » de Nariman Aliev.

Alim, etudiant en journalisme à Kiev, vient de perdre son frère, mort au front dans le Donbass, depuis que la guerre avec la Russie a frappé l’Ukraine. Son père, Mostafa, vit en Crimée, et décide de venir chercher la dépouille de son fils aîné en voiture afin de l’enterrer sur leur terre, selon le rite musulman, religion des tatars. 

Lui-même tatar de Crimée, le réalisateur Nariman Aliev a tenu à faire ce film pour attirer l’attention du grand public sur la situation que vit son peuple depuis la seconde guerre mondiale. Bien que l’intrigue repose sur l’histoire entre un père et son fils essayant de se comprendre, les thématiques de l’exil, du retour à la terre et des sacrifices pour la conserver sont omniprésents à travers le long métrage.

Accusés par Staline d’avoir collaboré avec le régime nazi durant la seconde guerre mondiale, les tatars de Crimée, minorité dans la péninsule (15% de la population locale), ont été déportés en Ouzbékistan actuel et en Sibérie. Si un décret supprima ces accusations contre les tatars de Crimée en 1967, ce n’est qu’après la chute du mur qu’ils commencèrent à revenir en masse. “A travers Mostafa et Alim, je parle d’une histoire humaine, universelle, avec cette spécificité que cela se passe au sein d’une famille tatar de Crimée. Je me fiche de qui a raison ou tort. Ce qui m’intéresse, c’est d’aborder le sujet”, insiste ainsi Aliev, interrogé sur la portée politique de son film.

Les tatars et Moscou : entre le marteau et l’enclume

L’une des scènes marquantes du film met en lumière la situation ardue des tatars, soutenant la souveraineté de l’Ukraine, mais vivant dans un environnement russe.Quand Mostafa est arrêté par la police lors d’un contrôle routier en Ukraine, l’un des policiers trouve une plaque et des papiers russes. “Essayez de vivre en Crimée sans papiers russes, et dites moi comment vous aurez trouvé l’expérience!”, scande Mostafa.

Le regard empathique du policier envers Mostafa indique instantanément la situation dans laquelle se trouvent les tatars de Crimée et le positionnement qu’ils doivent adopter en termes d’identité. “Ce film vise à faire connaître l’existence des tatars d’une part, car même en Ukraine, l’ignorance à notre sujet est grande, et à déconstruire ce cliché que la Crimée serait russe d’autre part, ce qui est faux”, poursuit Aliev.

Je n’ai pas la compétence de juger qui que ce soit. J’ai évidemment mon opinion sur la situation en tant que citoyen, mais je ne veux en aucun cas être dans la propagande. Ce qui m’intéresse c’est qu’on sache qui sont vraiment les tatars”.

Majoritairement russophone dû à leur déportation post guerre mondiale, les tatars revenus en Crimée continuent de se battre pour conserver leurs valeurs et leur culture, à commencer par la langue de leurs ancêtres, largement effacée de Crimée après des décennies de déportation.

En 2014, deux mois après l’invasion russe en Crimée, Vladimir Poutine signe un décret concernant la réhabilitation des tatars de Crimée, en tant que peuple réprimé sous Joseph Staline. Ce décret leur permet de prendre des mesures de développement socio-économique importantes. Les tatars de Crimée sont aujourd’hui autorisés à développer leur autonomie culturelle, linguistique et économiques à travers l’artisanat notamment. Une avancée d’après le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, mais assurément intéressée si l’on en croit les propos des tatars, majoritairement pro-Ukrainiens.

Nariman Aliev interviewé par Guiti News au palais des festivals de Cannes.

Nous avons été accusés de traîtrise à l’époque de Staline alors que nombre de tatars s’étaient battus pour l’Union soviétique. Cette grande injustice est encore présente au sein de la communauté, qui a été l’une des premières à dire non à l’invasion il y a cinq ans et à se battre pour que l’Ukraine conserve sa souveraineté”, ajoute Aliev. “Les tatars ne savent que trop ce qu’il se passe lorsque nos droits sont bafoués. Aujourd’hui encore, beaucoup d’entre nous sont en prison car pro-ukrainien”, termine le réalisateur.

“Officiellement, nous n’existons pas”

La communauté tatar de Crimée, aujourd’hui estimée à 250 000 personnes, fait face à multiples obstacles, à commencer par la ghettoïsation. Une réinstallation précaire et douloureuse donc. “C’est difficile d’être tatar en Ukraine, en partie parce que l’idée que nous avons collaboré avec les nazis subsiste encore. Beaucoup pensent que la Crimée n’est pas notre terre natale, alors que pour nous, c’est notre Jérusalem! »

Et de poursuivre : « Aujourd’hui, nous nous battons pour conserver notre identité, parler notre langue et l’enseigner. La complexité désormais réside dans le manque de règles établies en Crimée, le régime russe s’ingérant dans la vie des individus. Rien n’est sûr au niveau politique ou religieux. Prenez le cas du réalisateur Oleh Sentsov, qui a écopé d’une peine de vingt ans de réclusion pour avoir défendu le régime ukrainien, et qui a pris parti pour les tatars détenus dans les prisons russes”.

Quelque 60% de la population tatar de Crimée se trouve désormais au chômage et peine à avoir accès aux soins. L’organisation en charge de la défense des intérêts tatars, appelée Mejlis, est régulièrement prise pour cible par les autorités russes. En avril 2014, peu après l’invasion russe en Crimée, l’une des figures politiques des tatars, Moustafa Djemilev, fut interdit par Vladimir Poutine d’entrer sur le territoire de la Crimée. 

“Ce qu’il se passe aujourd’hui constitue une réelle violation du droit international. Même si nous pouvons vivre en Crimée, il n’existe aucun développement réel possible. Nous aspirons à l’autonomie, afin de maintenir notre culture. Cela est très difficile de ne pas avoir de terre… Officiellement, nous n’existons pas. Pour inscrire la langue du film au festival, l’option tatar n’était pas disponible!”, raconte Nariman Aliev.

La dernière scène d’ »Evge », certainement l’une des plus puissantes de ce festival, montre le jeune Alim épuisé, arrivé en Crimée après une traversée de nuit sur une barque de fortune, répétant sans cesse une prière musulmane. Tournée au soleil levant sur une étendue immense ne laissant place qu’a l’horizon. “Quoi qu’il arrive, il faut continuer d’avancer et de garder espoir”, insiste Aliev.


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