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Tchad : l’impossible retour?

Le 20 avril dernier, le président Idriss Déby, à la tête du Tchad, en Afrique centrale, depuis 1990, est mort des suites de blessures reçues sur le front contre des rebelles. Chez les ressortissants en exil en France, la disparition du « Maréchal » rime, pour la première fois depuis longtemps, avec un retour envisagé à N’Djamena. Des espoirs rapidement douchés par un conseil militaire de transition, qui a dissous le Parlement et le gouvernement pour placer à la tête du pays Mahamat Idriss Déby, le fils d’Idriss Déby. De quoi provoquer l’ire de l’opposition comme celle de milliers de tchadiens et tchadiennes installés dans l’Hexagone. Rencontre.

Un article de Rachel Notteau et d’Abdallah Hassan/ Photos : Laetitia Romain


Parée de bleu, de jaune et de rouge, la statue de la République, sur la symbolique place parisienne, s’affiche aux couleurs du drapeau tchadien. Autour, les manifestant.es s’amassent dans une ambiance conviviale et déterminée. « L’arrivée du fils Déby au pouvoir, c’en est trop. Il faut faire quelque chose. Même si je ne dois en arriver à ne plus pouvoir retourner au pays », martèle Brigitte Adoum*, qui a quitté le Tchad « pour suivre un homme ».

Pourtant, battre le pavé n’a rien d’un acte politique ni anodin ni habituel pour cette tchadienne. « En 54 ans, je n’avais jamais manifesté et là, c’est la troisième fois que je descends dans la rue depuis la mort d’Idriss Déby », poursuit-elle.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase ? La formation du Conseil militaire de transition, plaçant à sa tête Mahamat Idriss Déby, dans la continuité de son père.

C’est l’arrivée de Mahamat Idriss Déby au pouvoir qui a poussé Brigitte Adoum à vouloir battre le pavé pour la première fois.

Une répression progressive

En 1990, Idriss Déby arrive au pouvoir, après avoir chassé le président Hissène Habré (inculpé pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et actes de tortures) « grâce à un soutien décisif de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) des alliés dans l’appareil d’État français qui sont très forts », développe Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po et spécialiste du Tchad.

Un climat politique qui s’est progressivement détérioré argue Roland Marchal : « Le régime n’était pas immédiatement répressif. Mais petit à petit, il a commencé à faire assassiner une partie de ses opposants ». Issu du Mouvement Patriotique du Salut (MPS), Idriss Déby sera toutefois réélu à six reprises en muselant l’opposition. Ce dernier avait d’ailleurs été réélu lors des élections présidentielles du 11 avril 2021.

« La tête est partie mais le corps reste »

Lorsque de nombreux tchadiens et tchadiennes ont appris la mort d’Idriss Déby, beaucoup ont soupiré de soulagement. Après plus de 30 ans, le « Maréchal » était tombé. Mort de ses blessures au combat.

Avec la fin du règne du « père Déby », les tchadiens espéraient la mise en place d’une transition démocratique. En vain. « La tête est partie mais le corps reste. Il y a encore le système avec nous », résume Abakar Assileck Halata, exilé en France depuis 2005. Ce dernier a fui le Tchad en 1998, lorsqu’il n’avait que 23 ans après avoir été torturé pour avoir distribué des tracts contre le camp d’Idriss Déby.

Depuis, il n’a jamais cessé de lutter contre le régime Déby, même en exil. Abakar Assileck Halata ne s’est pas réjoui de la mort du « Maréchal », arguant « on ne peut pas être soulagé par la disparition d’un être humain », mais ce départ a évidemment fait mûrir le désir de retourner au pays. « Ma famille m’a tout de suite appelé pour savoir quand j’allais rentrer et ce que je voulais manger ! », se souvient-il. Un espoir vite envolé avec l’arrivée de Mahamat Idriss Déby.

Pour Makaïla Nguebla, journaliste tchadien et réfugié politique installé en France depuis 2013, la lutte pour l’indépendance du Tchad s’organise aussi depuis Paris.

« Il faut poursuivre notre combat »

Dans les rues parisiennes, en ce mois de mai, des voix s’élèvent donc contre la junte militaire. « Il faut poursuivre notre combat, car c’est bien la continuité du pouvoir qui est mise en place », alimente Makaïla Nguebla, journaliste tchadien et réfugié politique, installé en France depuis 2013. Une phase « décisive » est enclenchée selon le peuple tchadien. D’aveu de Makaïla Nguebla, la lutte s’organise sur place, comme à l’étranger. Le reporter dit avoir rencontré des personnes qui ont manifesté leur désapprobation, pour la première fois.

Et ce sont notamment les femmes, à l’image de Brigitte Adoum*, qui ont investi les rues, alors que « ce n’est pas dans les mœurs des femmes tchadiennes de manifester », pose Sohomti Ejangue Lottin, qui a fui le Tchad en 1979 après la guerre civile. Cette dernière avait appelé toutes les tchadiennes en exil à battre le pavé. Et de se réjouir : « Il y en a même qui prennent la parole », raconte-t-elle d’une voix satisfaite, avec au loin un air dansant et fédérateur de musique traditionnelle.

Une diaspora qui s’organise depuis Paris

« Quand Déby était vivant, il terrorisait beaucoup de tchadiens qui craignaient les actes de représailles de la part des forces de l’ordre », développe Makaïla Nguebla. Même installés dans l’Hexagone, la plupart des ressortissants exilés craignait encore de sortir pour manifester.

D’après Sohomti Ejangue Lottin, de nombreux tchadiens et tchadiennes exilés aspirent à retourner à N’Djamena: « Si aujourd’hui le pays devient libre, démocratique et indépendant, je pense que la France va se vider de 70% des tchadiens qui vont repartir au pays », s’enthousiasme-t-elle. C’est dans ce dessein que depuis Paris, la diaspora s’organise pour participer à l’instauration d’un régime démocratique, tout en faisant pression sur la France.

Cependant, pour Roland Marchal, il est difficile de prédire ce qui va se passer sur le plan politique : « Je ne conseillerais pas aux gens de rentrer sans avoir pris des précautions pour être sûrs qu’ils ne soient pas enfermés ».

Abakar Assileck Halata, quant à lui, ne se décourage pas. « Tant que le régime se poursuit, je suis prêt à mettre encore 23 ans de ma vie dans cette lutte », clame-t-il, d’une voix déterminée.

Cependant, pour Roland Marchal, il est difficile de prédire ce qui va se passer sur le plan politique : « Je ne conseillerais pas aux gens de rentrer sans avoir pris des précautions pour être sûrs qu’ils ne soient pas enfermés ».

Regard d’Abdallah Hassan, journaliste tchadien à la rédaction de Guiti News :

« Quand j’ai appris la mort de Déby, j’ai soufflé ! Comme si un grand poids avait disparu. Mais rapidement, je me suis posé plusieurs questions : quand est-ce que je vais pouvoir rentrer chez moi pour retrouver ma famille ? Quand est-ce que les responsables politiques vont accepter une alternance démocratique ? Qui va mettre fin à la guerre civile au Tchad ? Toutes ces questions, je me les pose car je veux le meilleur pour mon pays. Le Tchad est désormais en première ligne pour combattre le groupe terroriste de Boko Haram. C’est à dessein que la France soutient les intérêts de ce régime mis en place depuis 1990. Ce n’est toujours pas un pays sûr : il est dangereux d’y vivre pour de nombreux concitoyens. Si je ne fais pas confiance au fils Déby et à la junte militaire qui a pris le pouvoir, je n’attends pas plus la démocratie et la mise en place d’une liberté d’expression… En réalité, je souhaite surtout y voir la sécurité. J’espère sincèrement voir l’avènement au pouvoir d’un nouveau président, qui ne serait pas issu du clan Déby. Étant né en 1991, sous l’autorité du père Déby, j’aimerais voir le Tchad sous un autre jour. J’aurais aimé connaître quelque chose de positif de mon pays natal, au lieu de m’enfuir et d’être forcé à vivre loin des miens. En France, je vis avec le manque de mes proches, la souffrance, la solitude, la honte. Mais, je me sens aussi redevable envers mon pays d’accueil. Même si ça fait cinq ans et demi que j’y suis installé et que j’ai un travail, je vis dans l’incertitude. Suis-je à ma place ? Vais-je retourner un jour au Tchad ? Ou dois-je me projeter définitivement dans ce nouveau pays ? En somme, je me retrouve nulle part. C’est ça être exilé ».

*Nom d’emprunt