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Comment la Chapelle est devenue une seconde maison pour les exilés soudanais

Situé dans le 18ème arrondissement de Paris, le quartier de la Chapelle, parfois surnommé Kartoum City par les exilés eux-mêmes (en référence à la capitale soudanaise ndlr), concentre des espaces de sociabilité, avec la possibilité de s’exprimer dans sa langue, de retrouver la nourriture du pays mais surtout des ami.e.s perdus de vue sur les chemins de l’exil.

Un article écrit par Abdallah Hassan et Laure Playoust – Photos : Laure Playoust / Hans Lucas


C’est Walkala Mahamat, qui le premier nous a parlé de la Chapelle comme un refuge, un lieu de réconfort pour nombre de personnes en transit dans la capitale française. 

Walkala a 30 ans, il a vécu en Libye pendant cinq ans après avoir quitté son Tchad natal, en Afrique centrale. En juin 2015, il traverse la Méditerranée pour arriver en France quatre mois plus tard. Depuis, il vit à Paris et fréquente souvent le 18e arrondissement. Il est notre guide en cette froide journée d’hiver, et nous raconte les dessous solidaires de ce quartier mal connu.

Rejoindre Paris

L’arrivée à Paris est la dernière étape d’un voyage plus qu’éprouvant. Les personnes qui viennent du sud de la France, rejoignent souvent la capitale via un train ou un bus. Elles se préparent à un environnement hostile, prévenues qu’il leur faudra dormir dans la rue et se rendre directement à la Chapelle pour obtenir toutes les informations qui leur permettront de s’y retrouver dans la jungle urbaine qu’est Paris. 

« En entendant les langues  – Four, Zaghawa, Somali, Marignan, Amharique, en goûtant la nourriture et en voyant les magasins et les restaurants. En regardant les autres autour de toi. Tu commences à te sentir comme chez toi et cela te motive à venir tous les jours. Tu te dis : ‘tiens, à cet endroit je peux trouver tout ce dont j’ai besoin’. C’est pour ça que les exilés sont toujours là », explique Walkala Mahamat, en habitué du lieu. 

« La solidarité se joue sur le fait d’être à l’aise sans se poser de questions »

Que ce soit pour recevoir un cadeau, une aide ou des informations : « tu préfères que ça vienne d’un ami ou d’une personne de la même culture. On se pose moins de questions, on est moins méfiant. Ce qui m’a marqué quand je suis arrivé la première fois, c’est le lien de solidarité entre les gens du quartier et les exilés, y compris les anciens migrants », se souvient Walkala, enjoué

Certains produits soudanais sont impossibles à trouver en dehors du “Dukan” de la Chapelle – Laure Playoust / Hans Lucas

De fait, le lien est très fort entre les personnes exilées installées en France depuis un certain temps et les nouveaux arrivants. « Ce qui est capital, c’est de pouvoir donner les informations qui leur permettent de savoir comment ils vont faire leur demande d’asile. Il n’y a que les personnes à l’extérieur qui peuvent aider, car les procédures changent tout le temps. Il faut absolument donner des informations qui sont d’actualité », explique Walkala sur un ton concerné. 

C’est aussi pratique pour le coiffeur par exemple: «On peut avoir un rendez-vous, mais sans avoir d’argent à ce moment-là. Aucun souci : le coiffeur sait que je lui rendrai la prochaine fois. Même s’il ne me connait pas, je connais quelqu’un qui peut se porter garant », poursuit le jeune homme de 30 ans, qui s’est fait couper les cheveux la veille.

Walkala et son ami à l’intérieur du “Dukan” soudanais – Laure Playoust / Hans Lucas

Trouver ses marques

Au cœur du 18ème arrondissement parisien, c’est dans le triangle formé par les rues Pajol et Philippe de Girard que se concentrent les points de rendez-vous. 

Tout commence par un repas « Quand une personne arrive, on l’invite ici pour manger et on lui donne toutes les infos », poursuit Walkala. Pouvoir se retrouver dans un lieu où on peut commander dans une langue qu’on connaît, apprécier des plats familiers et prendre le temps d’échanger sur ses démarches administratives, c’est essentiel. 

Devant le restaurant Barwaaqo, qui sert habituellement de lieu de retrouvailles – Laure Playoust / Hans Lucas

Pourtant, avec le Covid-19 et les successifs confinements, cette première étape a été plus compliquée à réaliser. 

En ce moment, c’est le jardin d’Éole – un parc du 18ème arrondissement-, habituellement utilisé pour prolonger le repas au restaurant, qui tient ce rôle de lieu d’échange.  « Les restaurants, les cafés, ça coûte cher et on ne peut pas y rester longtemps. Maintenant, on ne peut plus y aller du tout, donc le jardin d’Éole permet de se poser et de discuter un peu ». Chaque matin à 8h30, des petits déjeuners solidaires y sont également distribués. 

Entrainement sportif au jardin d’Éole – Laure Playoust / Hans Lucas

Le sujet de l’hygiène – douches et lessive – est également un point abordé lors des premières rencontres. Bien que quelques douches publiques soient accessibles, ainsi que des espaces d’accueil de jour, les places sont limitées. «Ceux qui ont des logements proposent parfois aux nouveaux de venir se laver chez eux. Comme ça, ils peuvent aussi laver leurs vêtements sous la douche. C’est quelque chose que je propose parfois », explique Walkala. 

Passer la nuit

La question fondamentale reste : où passer la nuit ? A l’époque où le campement se trouvait à Saint-Denis, le rendez-vous était donné à la Chapelle entre 19h et 21h pour que les personnes vivant dans le camp montrent le chemin aux nouveaux arrivants, en bus ou à pied. 

Quand le budget le permet, il arrive que Walkala achète une tente ou un téléphone à un de ses concitoyens : « j’achète un téléphone à 10 euros par personne, il n’y a pas de crédit dessus, mais au moins ils peuvent être appelés. Et pour pouvoir appeler la préfecture, il faut qu’ils trouvent un moyen d’acheter du crédit ». La possibilité de communiquer est essentielle, le téléphone servant également de radio-réveil et de montre. 

Pour ce qui est des repas, des distributions s’organisent à Jaurès et à la Villette, dans le 19ème arrondissement, tous les jours en fin d’après-midi. « L’idée, c’est d’y amener les nouveaux arrivants pour qu’ils repèrent le lieu, le trajet et puissent se débrouiller de façon autonome ensuite », renseigne Walkala.

Garder le contact

La question de l’électricité est aussi primordiale, comment rester joignable et honorer ses rendez-vous sans avoir son téléphone chargé ? 

C’est ce qui fait de la bibliothèque Vaclav Havel, située derrière le jardin d’Eole, un espace de rencontre connu. « Ils sont plus tolérants et c’est le seul endroit où ils peuvent charger leur téléphone. En plus, il fait froid en ce moment, donc c’est important d’avoir un lieu où on sait qu’ils laissent toutes les personnes rentrer ». 

Walkala devant la bibliothèque Vaclav Havel qui permet aux exilé.e.s de recharger leurs téléphones – Laure Playoust / Hans Lucas

Il faut garder en tête qu’à l’arrivée en Europe, les personnes exilées se retrouvent fréquemment séparées de leurs amis. Séparations qui ont notamment lieu lors d’évacuation de campements. « Tu peux rester ensemble tout le long du trajet mais le jour de l’évacuation du camp, très souvent on ne te laisse pas le choix du bus dans lequel tu vas monter et avec qui. À la Chapelle, il y a 50% de chances que tu retrouves ton ami, c’est une bonne raison pour venir ! », se souvient Walkala, heureux.

Passer la main

Irrémédiablement, cela fait naître des questions autour de l’intégration : «Je me disais que l’inconvénient dans ce cas, c’est que je ne m’intègre jamais si je suis toujours avec mes compatriotes. Je parle avec eux, je mange la nourriture de mon pays, je me dis c’est bien je ne suis pas perdu. Pour être bien intégré dans la société, il faut un guide: celui qui est arrivé avant toi ! »