« À quoi rêvent les maknines », une histoire d’amour tragique à l’algérienne
Sarra Ryma, réalisatrice algéroise installée en France nous parle de son court-métrage en compétition à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2026. Un chant d’oiseau qui raconte l’errance existentielle de deux meilleurs amis à Alger, leur rêve d'avenir et une rupture presque amoureuse qui marque le début de la tragédie de l'exil.
Un oiseau en cage au chant perçant et sublime qui se vend à prix d’or, symbole d’une liberté fragile mais inestimable, symbole de l’Algérie. C’est à partir de cette image, à la fois tendre et cruelle, que la cinéaste algérienne Sarra Ryma a construit son court-métrage À quoi rêvent les Maknines en compétition officielle de la Semaine de la Critique, au 79e Festival de Cannes. Le maknine, qui désigne le chardonneret en dialecte algérien, y devient bien plus qu’un animal : il est la métaphore d’une jeunesse coincée dans un entre-deux, tiraillée entre l’attachement à sa ville et le désir d’ailleurs, entre ce qu’elle ressent de tout son coeur et ce qu’elle ne parvient pas à avouer…
Dans l’entretien qu’elle nous accorde, Sarra Ryma revient sur les choix qui ont façonné son récit : le silence comme langage amoureux, Alger comme personnage à part entière, et cette position singulière qu’elle occupe depuis plus de vingt ans, le cœur loin de sa terre natale mais l’Algérie chevillée au cœur. Un regard précis porté de loin, au service de l’amour et d’une jeunesse, qu’elle refuse de réduire à la seule question migratoire.
1. Le chardonneret est un oiseau considéré comme un trésor culturellement en Algérie, il incarne à la fois l’âme et un certain prestige. Était-ce un choix délibéré de travailler avec cet animal précis, ou s’est-il imposé naturellement pendant l’écriture ?
Tout est parti du maknine. Je voulais parler de cette relation particulière que certains jeunes Algériens entretiennent avec cet oiseau. Je trouvais qu’il représentait bien les Algériens, dans ce rapport à la liberté, à l’empêchement, à la migration. C’est un oiseau migrateur qu’on enferme dans une cage et qui chante sa tristesse. Donc, la beauté de son chant le condamne. On dit souvent que plus il est triste, plus son chant est beau. Le maknine fait l’objet d’un véritable culte en Algérie. On croise des cages dans toutes les rues. Son chant évoque le pays, surtout pour ceux qui l’ont quitté. C’est aussi une passion masculine qui permet à beaucoup d’hommes d’exprimer une forme de douceur et de sentimentalité qu’ils refoulent habituellement. Très vite, j’ai compris que cet oiseau pouvait devenir une métaphore de mes personnages. Comme eux, il rêve d’ailleurs. Comme eux, il est coincé dans un entre-deux. Comme eux, il porte en lui une forme de nostalgie. J’aime beaucoup cette phrase de l’autrice Seham Boutata[1] : « Le chardonneret est l’allégorie de l’Algérien, qui n’est plus dans la cage coloniale mais demeure les ailes brisées. » Elle résume assez bien ce que je cherchais à raconter. Seham Boutata est l’autrice de La Mélancolie du maknine, publié au Seuil en 2020, né de sa rencontre avec des membres de la « confrérie du chardonneret ».
[1] Seham Boutata est l’autrice de La Mélancolie du maknine, publié au Seuil en 2020, né de sa rencontre avec des membres de la « confrérie du chardonneret »
2. Vous décrivez le film comme une histoire d’amour qui n’a pas besoin de se nommer. Comment avez-vous travaillé avec vos acteurs pour habiter cet espace entre la pudeur et le débordement sans jamais le résoudre ?
Je voulais raconter une histoire d’amour amical à l’algérienne. Un amour pudique, mutique, cryptique. Un amour qui existe mais qui ne trouve pas forcément les mots pour se dire. Avec les acteurs, nous avons beaucoup travaillé sur les gestes plutôt que sur les dialogues. Les regards, les silences, les corps qui s’effleurent, la manière d’occuper l’espace, d’être toujours un peu trop près ou un peu trop loin de l’autre. J’avais envie que les regards écrivent davantage le film que les dialogues. Je crois profondément que ce que l’on tait, le corps l’exprime. Le regard le dicte. L’art le révèle. Il était important pour moi de ne jamais définir précisément la nature de leur relation. Parce que dans la vie aussi, certaines histoires existent dans cet espace flou. Entre l’amitié, le désir, la dépendance affective, l’amour. Je voulais laisser au spectateur la liberté de ressentir plutôt que de nommer.
3. Le désir d’exil que vous explorez dans ce court-métrage n’est pas unidimensionnel, il est fait d’attachements et d’hésitations. Comment avez-vous évité le piège du discours sur la harqa, qui réduirait vos personnages à une question migratoire ?
J’ai quitté Alger à 17 ans et depuis je m’interroge sur les questions d’exil et d’horizon. Mais je n’avais pas envie de faire un film sur la harqa [phénomène de migration clandestine appelé en arabe « harqa » signifiant « brûler » et traduisant l’action de brûler ses papiers pour passer illégalement des frontières sans avoir de pièces d’identité. Certaines personnes ont été jusqu’à se brûler le pouce pour modifier l’empreinte digitale et éviter d’être identifiées.] Ce qui m’intéressait, c’était cet instant très particulier qui précède le départ. Ce point de rupture où l’on ne sait plus très bien si l’on doit rester ou partir. Pour moi, cet instant ressemble beaucoup à une rupture amoureuse. On ne quitte jamais seulement un pays. On quitte aussi une ville, des habitudes, une langue, des gens qu’on aime, des odeurs, des sons, une certaine idée de soi-même. Je voulais raconter l’amour de l’autre, l’amour de la ville, l’amour des oiseaux, l’amour de la musique. La migration est présente dans le film, évidemment. Mais elle est surtout le révélateur d’une question plus universelle : qu’est-ce qu’on est prêt à abandonner pour devenir la personne qu’on rêve d’être ? Je voulais raconter ces jeunes Algériens dans toute leur humanité. Leurs rêves, leurs doutes, leurs passions, leurs histoires d’amour, leurs oiseaux, leur musique. Ne pas les réduire à la migration. Parce qu’avant d’être des harragas [celles et ceux qui pratiquent la harqa] ce sont des êtres qui aiment, qui espèrent, qui hésitent et qui cherchent leur place dans le monde.
4. Kacim dit peu et aime fort. Comment avez-vous écrit un personnage aussi silencieux sans que le silence devienne opaque pour le spectateur ?
Kacim, celui qui vend les maknines, est quelqu’un qui a tendance à s’oublier pour faire plaisir aux autres. Il aime fort mais il parle peu. Je crois avoir rencontré beaucoup d’hommes comme lui en Algérie. Des hommes touchants, aux regards doux, qui ont du mal à exprimer leurs émotions. Pour moi, le silence de Kacim n’est jamais vide. Il est traversé par des choses qu’il ne parvient pas à formuler. C’est aussi pour ça que les maknines sont si importants dans sa vie. Quand il parle à ses oiseaux, il ouvre son cœur. Chose rare chez lui. J’ai essayé d’écrire un personnage dont les gestes racontent davantage que les mots. Son amour se lit dans les attentions qu’il porte aux autres, dans les sacrifices qu’il accepte de faire, dans sa manière d’être toujours légèrement en retrait. Parfois un mille-feuille offert au mauvais moment dit davantage qu’une grande déclaration.

5. Alger sonne comme une symphonie dans votre film. Quel a été votre processus de travail avec le son ?
Le son était essentiel dès l’écriture. J’imaginais une réalisation sensorielle où se mélangent les chants des maknines, le brouhaha des marchés, les moteurs, les voix, les appels à la prière, mais aussi le silence des nuits algériennes. Je voulais qu’Alger soit un personnage du film. Une présence à part entière. Quelqu’un que l’on aime et que l’on s’apprête à quitter. Je voulais lui donner une voix. Que ses silences expriment sa tristesse, ses blessures, et que ses sons deviennent une forme de chant d’amour adressé à ceux qui vont partir. Le spectateur devait presque pouvoir sentir la ville à travers le son. Nous avons travaillé à partir de prises de son directes, mais aussi beaucoup construit et enrichi la matière sonore en post-production afin de retrouver cette sensation de mémoire. Quelque chose qui oscille entre le réel et le souvenir. Comme lorsqu’on repense à une ville quittée depuis longtemps et que certains sons deviennent plus présents que les images. Dans le film, les personnages disent au revoir à Alger. Le travail sonore devait permettre à Alger de leur répondre. J’aime les formes qui débordent. L’écriture nourrit la fiction. La fiction nourrit la performance. Et la performance nourrit à son tour l’écriture. Mes films sont très écrits, mais je laisse toujours une place aux accidents, aux respirations et à ce qui surgit sur le plateau. Je travaille beaucoup à partir du corps, du mouvement et de la présence des interprètes. À la fin du film, lors de l’ultime au revoir, je ne voulais justement pas avoir recours à la parole. Avec les acteurs, nous avons travaillé cette scène comme une sorte de chorégraphie. Une danse faite d’étreintes, de rejets, d’élans contrariés. Je voulais qu’ils expriment cette séparation uniquement par leurs corps. Pendant les répétitions, c’était très beau de les voir chercher comment raconter une si grande douleur sans prononcer un mot. Il y avait quelque chose de très fragile et de très physique à la fois. Je trouvais que cela racontait davantage que mille phrases. Comme souvent dans le film, ce que les personnages n’arrivent pas à dire, leurs corps le révèlent. Quand nous avons tourné la scène, il y avait un silence très particulier sur le plateau. Je crois que toute l’équipe avait envie de pleurer. Voir ces deux corps qui s’attirent, se heurtent, se retiennent puis se laissent partir était extrêmement émouvant. C’est probablement là que la fiction, l’écriture et la performance se rejoignent le plus dans mon travail. J’aime l’idée qu’un geste, un regard ou une présence puissent parfois porter davantage d’émotion qu’un dialogue parfaitement écrit.

6. Vous êtes franco-algérienne. Dans quelle mesure votre double position, à la fois dedans et dehors, conditionne-t-elle le regard que vous portez sur la jeunesse algérienne ?
Je suis arrivée en France à 17 ans. Je suis partie. Se sont tus alors les chants des maknines et des muezzins. Cela fait plus de vingt ans que je vis dans cet entre-deux. Je suis suffisamment loin pour regarder l’Algérie avec nostalgie, mais suffisamment proche pour continuer à ressentir ses contradictions. Cette position me permet peut-être de voir certaines choses que l’on ne voit plus lorsqu’on est complètement dedans, et d’en comprendre d’autres que l’on ne peut pas saisir lorsqu’on est complètement dehors. Ce qui m’intéresse surtout, c’est de montrer une jeunesse algérienne complexe, contemporaine, multiple. Une jeunesse qui écoute du raï, du rap, du métal et Celine Dion. Qui navigue entre plusieurs langues, plusieurs références, plusieurs imaginaires. On parle souvent de cette jeunesse à travers ses problèmes. Moi, j’avais envie de filmer sa beauté, sa tendresse, son humour, sa créativité et sa mélancolie. Cette mélancolie à l’algérienne. Celle d’un peuple dont les blessures sont encore vives, mais qui continue malgré tout à rêver.
Le film sera projeté à la Cinémathèque française, à Paris le 8 juin à 20h45. Il sera disponible en ligne en fin d’année après un parcours dans plusieurs festivals.
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