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Au Centre L. : une année pour se reconstruire

Niché entre les très chic Galeries Lafayette et l’Opéra Garnier, en plein cœur du cossu 9e arrondissement de Paris, un ancien hôtel de luxe cinq étoiles (le W) a été transformé  de façon temporaire en un centre d’accueil d’urgence pour des femmes en exil.

Séverine Sajous et Sofia Belkacem

Son café est déjà froid. Son téléphone n’arrête pas de retentir. D’un pas pressé, Tiphaine fait du porte-à-porte pour rappeler aux femmes inscrites à la session de massage de s’y présenter à midi. Elle descend ensuite au réfectoire, situé au rez-de-chaussée, où certaines femmes sont déjà attablées. Et s’enquiert de savoir comment s’est passée leur matinée.

Cheffe d’orchestre du Centre L, administré par le Centre d’action social protestant (CASP), Tiphaine Bouniol coordonne le quotidien de cette structure d’hébergement temporaire, ouverte en mai 2021. Une structure qui a pour spécificité d’accueillir des femmes en situation d’exil. 138 personnes vivent ici, dont 59 enfants.

Faisant face à l’Opéra Garnier, le Centre L. est ouvert depuis mai 2021.

« La plupart des résidentes ont des longs parcours d’exil. Et ont expérimenté des traumatismes multiples : mariage forcé, excision… Beaucoup d’entre elles ont des enfants restés au pays », raconte Tiphaine.

Au quotidien, elle accompagne, oriente les femmes dans leurs démarches administratives (demande d’aide financière, octroi de la complémentaire de santé solidaire…), appuyée par une équipe de six travailleurs sociaux.

Plus qu’un centre d’hébergement d’urgence, le « L » se veut être un espace de répit. Comme une bulle hors du temps pour permettre aux femmes de souffler, quelques mois durant.

Et dans cette lente reconstruction, le confort a son importance. Les chambres, pour majorité individuelles, sont spacieuses, lumineuses, et équipées de lits king size moelleux – l’un des vestiges laissés par feu l’hôtel de luxe-.

« Nous souhaitons démontrer l’importance d’installer des personnes dans des lieux adaptés et convenables, où elles peuvent bénéficier d’intimité. Mais aussi de proposer des projets autour du bien-être, grâce à des session de yoga, de manucure ou de coiffure par exemple », ajoute Tiphaine.

L’ex-hôtel de luxe est devenu la maison de 59 enfants.

Théâtre de la sororité

Assises sur l’une des banquettes rembourrées du réfectoire, Mariama, 35 ans et Sadhana, 31 ans se racontent leur journée. Pour ces deux voisines de chambre, les temps communs au réfectoire sont essentiels : ce sont eux qui permettent de tisser des liens.

Terminant son poisson, Mariama confie combien elle se plaît au « L » :

« Je me sens bien ici. D’abord, c’est très propre et calme. Et puis, c’est convivial. J’aime participer au yoga, au karaté et suivre les cours de maquillage. Cela permet de se détendre, de plaisanter. J’oublie mes problèmes ».

Et Sadhana de corroborer : « Je n’en reviens pas de vivre ici ». Elle nous emmène ensuite dans sa chambre, offrant une vue plongeante sur les avenues haussmanniennes. « Paris est une ville magnifique, elle mérite sa réputation de ville-lumière », sourit-elle doucement. Pour cette ancienne esthéticienne, rien ou presque dans sa chambre, n’affiche les vestiges de sa vie en Inde. Au mur, sont placardés des fiches mémo pour apprendre le français. Ici, l’alphabet. Là, les chiffres.

Allongée sur son lit pour contempler la vue plongeante sur le Palais Garnier, Sadhana confie :« Je n’en reviens pas de vivre ici »

Deux étages plus haut, la session hebdomadaire de shiatsu s’achève. Émilie, la praticienne de cette technique manuelle japonaise de relaxation, est ravie de cette séance. Avant d’élaborer : « J’apprécie de donner du temps à celles qui en ont besoin. Nous faisons un travail sur le stress notamment. J’aime la confiance que l’on nous donne. Nous sommes véritablement dans le partage, la communion ».

Arborant un large sourire, Sabrina sort de la séance, visiblement apaisée. Son nourrisson a été gardé par une voisine de chambre, Rahma, devenue une amie proche. « Alors, ce massage ? », s’enquiert-elle, affable. Avant de filer à un entretien d’embauche.

Tandis qu’elle s’éloigne, Sabrina se confie, émue. Reconnaissante de cette amitié privilégiée. « Peu après mon accouchement, Rahma a pris des jours de congés pour m’aider à m’occuper de mon bébé ».

Aux yeux de Sabrina, cette sororité est symbolisée par les soirées festives du vendredi. « Quand on écoute la musique à fond, et qu’on danse toutes ensemble ». Le groupe de discussion whatsapp des résidentes recèle de ces vidéos et photos d’allégresse.

Les séances de massage, un rendez-vous incontournable pour Sabrina, jeune mère célibataire.

L’importance de la thérapie par l’art…

C’est ainsi que les jours s’écoulent, parfois résolument semblables, au sein du centre. Si la structure ne propose pas d’accompagnement psychologique, les résidentes peuvent, via l’appui de leur assistante sociale, bénéficier de consultations gratuites.

Outre les ateliers de bien-être, le centre « L » propose également des sessions d’art-thérapie. C’est ainsi que tous les jeudis, elles se retrouvent pour une initiation à la peinture. D’aveu des animatrices, cela ne nécessite pas de prérequis. Le but affiché reste de passer un « bon moment », et pourquoi pas de se découvrir une âme d’artiste.

Une médiation artistique, qui passe aussi par un échauffement du corps. Avant de manipuler pinceaux et gouaches laissés à disposition sur une immense table. Là, s’affichent les croquis, d’un trait plus ou moins assuré, sur une palette plus ou moins éclatante. 

Pour les animatrices de l’atelier, Alexandra et Jenna, étudiantes à l’Inecat (institut national d’expression, de création, d’art et thérapie) à Paris, il s’agit avant tout « d’ouvrir les champs du possible ». « Nous cherchons toujours à expérimenter, à voir si ce que nous avons mis en place à fonctionner ». Alexandra est en reconversion professionnelle. Elle a choisi de s’orienter vers l’art-thérapie pour « concilier le social et l’art. Cela a du sens d’être vers l’autre ».

Thelma* n’assiste pas à ces ateliers. Pourtant, à 19 ans, cette autodidacte est une passionnée d’art, et plus précisément de photographie. « Cela permet de me distraire, de penser à autre chose », confie-t-elle. « Peu de personnes en dehors de cet hôtel savent ce que ma famille a traversé, ce que l’on a dû surmonter ».

Dans sa chambre, qu’elle partage avec sa sœur jumelle et sa mère, ses trésors trônent sur une étagère : un appareil photo argentique, un numérique et un polaroid. Sur l’un de ses appareils, elle nous montre, avec fierté, des photos de sa sœur postée sur un bateau, regardant l’horizon. Toutes ou presque respectent la règle des tiers, soit une aide de composition picturale, qui apporte du dynamisme à l’image.

Après l’obtention de son bac l’an passé avec mention, Thelma a débuté des études d’anglais. Sans conviction. La jeune femme souhaite dès 2022 se réorienter, pour étudier la photographie sous toutes ses coutures.

Fanny-Angèle est l’autre fana d’art du centre « L ». Elle, son dada, c’est les chants liturgiques en particulier, et la musique en général. Elle est à l’initiative de l’activité de danse.

« La musique me réconforte. C’est cela que je voulais partager avec les autres femmes, qui ont également été traumatisées. Et puis, nous vivons à côté de l’Opéra, ça fait sens de danser ! », s’enthousiasme-t-elle.

Ce vendredi-soir, son enthousiasme est un temps compromis par un problème technique. Pas de wifi. Elle s’active alors, de concert avec d’autres résidentes. Jusqu’à ce que les premières sonorités de dancehall résonnent enfin. Une poignée d’enfants débarque sur la piste de danse, pour se balancer en rythme, hilare.

Cette activité de danse est le corollaire d’une autre que Fanny-Angèle a particulièrement à cœur. Elle intervient régulièrement auprès d’autres femmes multi-traumatisées. « Le but là encore est de les réconforter, de leur dire que ça va aller, qu’il faut s’armer de patience et surtout savoir s’entourer ». Ce plaidoyer pour le courage, la résilience, résonne particulièrement ce vendredi soir aux oreilles des résidentes. 

« Nous souhaitons démontrer l’importance d’installer des personnes dans des lieux adaptés et convenables, où elles peuvent bénéficier d’intimité », explique Tiphaine Bouniol, qui coordonne le quotidien du Centre.

… Pour vivre avec les traumatismes

Car, le quotidien au centre « L » est éprouvant. Mi-octobre, au cours d’une même journée, les équipes ont ainsi dû gérer deux urgences. D’abord, la venue d’un ex-mari violent et abusif devant le « L », faisant le pied de grue pour attendre une résidente. Ne souhaitant faire courir aucun risque à la résidente – en procédure contre son ancien époux-, le « L » a décidé de l’extrader promptement dans un autre centre d’hébergement d’urgence.

L’équipe a ensuite dû réagir à la crise de décompensation (rupture de l’équilibre psychique d’une personne se caractérisant par une sortie du réel ndlr) d’une autre résidente, ayant également subi de multiples sévices et violences par le passé. S’en étant pris physiquement à des travailleurs sociaux, la femme a été brièvement placée dans un service psychiatrique. Et ses enfants momentanément placés.

Au « L », ce sont bien des trajectoires personnelles douloureuses et traumatiques qui s’entrechoquent. Et cela, Madnty Kohn, femme de ménage au centre depuis cinq mois, en est consciente. « Quand je travaille, je croise les résidentes, je veux toujours rigoler, plaisanter avec elles. Je suis là comme une comédienne, parce que leur vie, sans papiers, sans maison, eh bien ce n’est pas facile ».

« Quand je travaille, je croise les résidentes, je veux toujours rigoler, plaisanter avec elles», insisteMadnty Kohn.

Parmi les résidentes, certaines sont venues en France avec leur enfant, malade. C’est le cas de Mariama.

Cette mère de famille originaire des Comores a entrepris un long voyage pour tenter de trouver un traitement à son fils de 5 ans. D’abord, la Tanzanie, où son bambin a été opéré à trois reprises du fait de polypes. « Quand les médecins m’ont dit qu’il n’y avait pas d’issue, nous sommes ensuite partis à Mayotte. Là-bas, pendant la traversée sur un kwassa kwassa (canot de pêche) bondé, j’ai cru qu’il allait mourir ».

Elle s’arrête, des trémolos dans la voix, avant de reprendre. « Il ne respirait plus. J’ai beaucoup pleuré, et puis il s’est rétabli ». Après un énième transit par la Réunion, Mariama arrive en France avec son fils où il est pris en charge. « Aujourd’hui, il va beaucoup mieux, mais il doit prendre des médicaments à vie ».

Une peluche Simba dans les mains, doudou favori de son fils, Mariama se remémore le chemin parcouru.

La violence des hommes

Les récits de nombreuses résidentes sont marqués par la violence. Celle des hommes. Victimes de mariages forcés, d’agressions sexuelles, de mutilations.

Leur temps au « L » coïncide avec un temps de réparation des corps, en même temps que de l’esprit. D’aucunes ont ainsi entamé des chirurgies réparatrices après avoir été excisées. A l’image d’Inaya*, 24 ans.

Originaire de Guinée Conakry, elle a été arrachée à l’enfance quand son père, opposant politique, a été assassiné. Une tragédie intime qui a abouti à une succession d’errances et de douleurs nouvelles. A l’entrée de l’adolescence, sa mère l’éloigne du domicile familial, invoquant un danger trop grand. Inaya est alors confiée à sa tante.

« J’avais à peine 16 ans quand ma tante a décidé de me marier. A l’ami de son mari. Un homme de plus de 40 ans. Dès que j’ai emménagé avec lui et sa famille, il a commencé à me frapper, à me torturer. Ça n’arrêtait jamais. Avec l’argent et l’aide de sa première femme, je me suis enfuie. J’ai atterri au Maroc, puis en Espagne. Là, on m’a dit de chercher refuge en France, car le pays prenait en charge les femmes victimes de violence », explique-t-elle.

Accompagnée par la maison des femmes à Saint-Denis, elle se concentre désormais sur sa reconstruction. « En France, je suis bien. Je peux me soigner ». 

L’accompagnement des femmes au centre constitue une charge émotive, reconnaît Gabrielle, 20 ans, éducatrice spécialisée en stage. Devant tant de douleurs, « il est important de savoir prendre de la distance. Avec plus d’expérience professionnelle, je vais gagner en hauteur. Mais, évidemment nous n’avons pas un cœur de pierre. Nous créons un lien avec les hébergées, et ce n’est pas toujours facile à gérer », confie la jeune femme pour qui l’expérience au « L », bien que récente, ne fait que confirmer sa vocation.

Vestiges d’un temps passé. Au « L », les récits de nombreuses résidentes sont marqués par la violence. Celle des hommes. Victimes de mariages forcés, d’agressions sexuelles, de mutilations.

Tournées vers le futur

Trotte chez toutes, dans un coin de leur tête, la question de l’après et avec elle une date butoir : mai 2022. A compter de quoi, le centre « L » fermera ses portes.

Régularisation du statut administratif, emploi et logement pérennes… Le futur se conjugue pour beaucoup des résidentes avec incertitude.

A l’instar de Sabrina. Elle possède la nationalité algérienne et un emploi en CDI. Elle est dans l’attente d’un logement social pour pouvoir s’installer avec son nourrisson. Sa demande est suspendue à l’octroi du Dalo (droit au logement opposable ndlr), ultime recours administratif pour obtenir un appartement lorsqu’une personne n’est pas en capacité d’accéder, par ses propres moyens, à un bien dans le privé.

Rahma se prépare. Un travail, la promesse d’une nouvelle vie.

En cette fin du mois d’octobre, son amie Rahma est, elle, soulagée. Son entretien d’embauche a abouti à une proposition de travail en CDI, en tant qu’auxiliaire de vie dans une maison de retraite. De formation, la jeune femme de 29 ans est biologiste. Miroir du déclassement socio-professionnel qui concerne nombre de personnes exilées, elle n’a pas pu trouver un emploi équivalent dans l’Hexagone. Mais, ce job à mi-temps, elle s’y accroche. C’est peut-être la promesse d’une nouvelle vie. La possibilité, enfin, de faire venir son fils de 5 ans, resté en Algérie, en France.

Dans la cuisine commune, au rez-de-chaussée, Samira, 16 ans, est adossée au plan de travail. En bambara, elle converse avec une autre résidente à propos de la préparation du repas du soir. Elle rentre à peine de l’école : un lycée spécialisé dans le quartier de Ménilmontant à destination des ados, qui ont été peu ou prou scolarisés dans leur pays d’origine. Elle concède que la compagnie de ses camarades de classe maliens et ivoiriens rend le déracinement moins brutal. Samira a quitté Abidjan il y a moins de trois mois pour rejoindre sa mère dans ce centre.

Si elle trépigne d’être majeure pour pouvoir profiter de Paris, de ses virées nocturnes, son horizon professionnel est clair : devenir aide-soignante. De quoi rendre sa mère fière.

Faith attend ses papiers pour pouvoir travailler à nouveau comme infirmière.

Faith, 30 ans, passe quant à elle devant la cuisine, pour s’installer au réfectoire et pianoter sur son smartphone, dans un déshabillé élégant argenté et de confortables mocassins. Elle dit aussi son impatience de jours meilleurs. Exaltée, elle partage : « J’attends mes papiers. Quand ils arriveront, j’espère que je pourrais travailler à nouveau comme infirmière. J’aime ça être infirmière, j’adore ça prendre soin des autres ». Faith a la foi de son prénom : les lendemains qui chantent seront bientôt là.

*Les prénoms ont été changés

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