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24 heures avec Amadou : le quotidien d’un enfant à la rue

A Paris, l’association Utopia56 essaye chaque nuit de reloger des mineurs isolés. De l’attente à la chambre d’hôtel, en passant par les transports et les repas, nous avons suivi Amadou pendant 24 heures. Ce mineur âgé de 15 ans est arrivé en France il y a moins d’un mois, depuis son Sénégal natal.

Rachel Notteau et Federico Iwakawa


18 heures : Amadou est assis sur un banc près de l’Hôtel-de-Ville (1er arrondissement)

Même si c’est un grand gaillard, les traits de son visage harassé et son regard d’agneau rappellent qu’il est mineur. Ce vendredi 20 février, quand nous le rencontrons pour la première fois, Amadou se rend pour la troisième fois sur le parvis de l’Hôtel-de-Ville, en espérant passer la nuit à l’abri. Car depuis son arrivée en France, Amadou est sans domicile.

Épuisé, sans repère, et tenaillé par le froid hivernal, Amadou se met à errer dans la « ville lumière », jour et nuit. Une femme l’envoie à Créteil (95) afin d’être pris en charge par France Terre d’Asile (association de soutien aux demandeurs d’asile). Mais sans statut juridique, Amadou reste sans domicile. Jusqu’à ce qu’il entende parler de l’action de relogement d’Utopia56.

22 heures : Amadou se rend à l’Hôtel de la Paix (18ème arrondissement)

Les bénévoles lui ont trouvé une place pour dormir. Amadou acquiesce, sans réaction. Il repart comme il est arrivé : avec son sac à dos, contenant toutes ses affaires : des vêtements, une brosse à dent, du gel douche et quelques sachets de thé et de café.

Dans un hôtel nord parisien (18ème arrondissement), il partage une chambre vétuste avec un autre jeune exilé. Il en profite pour laver quelques affaires au lavabo.

Puis, il s’affale sur son lit. Amadou regarde sur son téléphone le dessin animé “Avatar, le dernier maître de l’air”. Captivé par les images, il s’évade. Des rires enfantins s’échappent même de sa bouche. Mais, au moment de s’endormir, les souvenirs traumatisants de la traversée de la Méditerranée en Zodiac (canot pneumatique) refont surface.

Aux alentours de 9 heures, Amadou se réveille

Quand il ouvre les yeux, Amadou est inquiet. « Comment va se passer la journée ? Est-ce que je vais manger ? Est-ce que je vais avoir des problèmes avec la police ?… ».

Ces peurs, ce sont ses premières pensées de la journée.

10h45 : Amadou quitte l’hôtel

Les personnes exilées relogées doivent quitter l’hôtel dans la matinée. Amadou enfile son bonnet couleur caramel -qu’il porte tout le temps- et s’en va. Il se fond dans la foule, qui grouille, avant de prendre le métro à Château Rouge. Au fil des stations qui défilent, son esprit divague et s’éloigne de plus en plus de la frénésie parisienne.

Les mains croisées, le regard absent, Amadou est ailleurs.

Après quarante minutes de transport, il arrive à Porte de la Villette, où une cinquantaine de personnes, s’amasse autour de trois bénévoles de l’association Solidarité Migrants Wilson. Amadou récupère deux clémentines et un café sucré, qu’il déglutit en deux gorgées.

Et il s’en va. Aussi vite qu’il est arrivé.

11h50 : Amadou reprend le métro, direction Belleville

C’est reparti pour un tour de métro.

Il se fond dans la masse, en évitant les contrôleurs. Et pourtant, certaines associations lui donnent des tickets de transport pour se déplacer et aller manger à l’autre bout de la ville.

Mais, il décide de les revendre. Une économie souterraine qui lui permet de gagner quelques pièces. Agrippé à la barre métallique de la rame, Amadou ressasse le passé :

« Je voulais aller à l’école, je voulais devenir quelqu’un ».

Mais son beau-père en a décidé autrement, préférant lui donner des coups plutôt qu’une éducation. Un jour, il est allé plus loin dans la violence en le frappant gravement au visage. Et lorsqu’Amadou enlève son masque chirurgical, son incisive manquante le confirme.

Son oncle l’a pris sous son aile et, ensemble, ils ont quitté le Sénégal.

Ils ont traversé la Mauritanie, puis le Maroc. Son oncle est resté là-bas, mais a décidé d’envoyer Amadou en Europe, dans l’espoir d’un avenir meilleur. Amadou a été forcé de traverser la Méditerranée à bord d’un canot pneumatique, menacé avec des couteaux. Il a eu très peur et en reste traumatisé.

Il se souvient encore du bruit des vagues menaçantes, déferlant autour des passagers et du canot submergé par l’eau. Il se souvient encore de la sûreté maritime espagnole venue les secourir. « L’Espagne m’a sauvé », conclut-il d’une voix blanche, en espérant désormais que la France l’accueille.

Il attend son rendez-vous, le 1er mars prochain, qui déterminera ou non sa minorité, pour lui permettre d’être pris en charge par l’État. Il nous confie son appréhension : « Les gens de là-haut peuvent dire que tu as inventé un scénario, alors que c’est ta vie. Ça fait mal », raconte-t-il.

En attendant, Amadou est seul, avec peu de nouvelles de sa famille. « Je ne connais personne ici, je n’ai pas ma maman, je n’ai pas de famille », nous dit-il d’une voix en détresse.

Lorsqu’il songe à sa mère, son regard s’assombrit et sa gorge se noue. « Elle me manque beaucoup ».

12h30 : un repas dans le parc de Belleville

Une odeur de curry titille ses narines. Posés sur une table de ping-pong du parc, quelques plats lui font de l’œil. Préparés par les bénévoles de l’association Les Midis du Mie, ces plats attirent de nombreux mineurs isolés. Ce jour-là, ils sont une cinquantaine.

« En France il n’y a pas de présomption de minorité. Seulement 30% des jeunes migrants sont acceptés, le reste est à la rue », se désole Sylvie Brugnon, bénévole.

L’adolescent, une assiette mafé vegan au curry en main, s’écarte du groupe pour aller s’asseoir sur un banc. Amadou est solitaire. Il n’aime pas traîner avec les jeunes qu’il ne connaît pas, par peur de s’attirer des problèmes. Alors, c’est la musique qui lui tient compagnie.

Durant tout l’après-midi, il restera assis sur ce banc délabré, à écouter les titres qui défilent. Au gré de ses périples, Amadou a ramassé sur son chemin les musiques populaires de ces pays. Et sur ce banc, les paroles de rap et de chansons françaises, espagnoles et sénégalaises se mêlent aux sifflements des oiseaux.

Son visage s’illumine lorsqu’il évoque son joueur préféré, Kylian Mbappé. Lancé sur le foot, Amadou débite toutes ses connaissances, le sourire aux lèvres.

14 heures : Amadou attend

Assis sur ce banc qui lui fait mal au coccyx, le jeune croupit. Il attend que le temps passe. Il attend que parmi ses quelques amis, certains viennent dans le coin. Ce samedi, aucun visage familier ne s’est pointé.

Cependant, Amadou a fait d’autres rencontres. Un jeune sénégalais lui tape la discute en wolof (langue sénégalaise). Il est venu, lui aussi au parc pour manger un repas cuisiné par l’association. Mais, il arrive trop tard. Sans hésiter, Amadou lui donne un plat encore chaud qu’il avait gardé dans son sac (l’association a donné les restes de la nourriture aux personnes restées sur place). Son visage s’illumine.

Une générosité naturelle qui rythme les journées d’Amadou. Dans la rue, il aide les personnes âgées ou en difficulté à porter leurs sacs, en refusant leur monnaie. Auprès de ses compères en exil, il partage toujours sa nourriture. Plus tard, Amadou rêve de devenir pompier, pour aider les autres.

L’après-midi s’écoule, les rayons de soleil qui le réchauffaient disparaissent. Il est temps de partir.

18 heures : Amadou est de retour à l’Hôtel-de-Ville

Attendre sur le parvis de l’Hôtel-de-Ville en espérant passer la nuit à l’abri. C’est désormais la routine d’Amadou. Mais ce soir-là, Utopia56 ne lui a trouvé aucune chambre disponible.

Il a passé la nuit dehors, dans une tente, près de gare de l’Est.

Au loin, la voix monocorde de la SNCF répétant en boucle : « Vous êtes à Paris, bienvenue ».