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A Oman, la mer a un goût amer pour les pêcheurs Bangladais

Après 40 jours de deuil national décrétés à la suite du décès du Sultan Qabus Ibn Saïd, son cousin Haitham Ben Tarek peut finalement prendre les rênes du Sultanat. Affecté par une baisse de la production pétrolière, la « Suisse du Golfe » à l’importante façade maritime compte se concentrer sur le secteur de la pêche pour diversifier son économie. Un secteur encore très largement artisanal, à l’ombre duquel œuvrent principalement des petites mains : celles de Bangladais éreintés, pour beaucoup sans-papiers. Leur avenir est en question.

Chloé Sartena


Seul un léger clapot sur la coque et la voix roque qui s’échappe du poste radio rythment les gestes des sept pécheurs originaires de Dacca (Bangladesh). Assis en tailleur sur le pont central du navire amarré au large de l’île Masirah (côte oriental), un bout de filet logé entre deux orteils et une aiguille à ramender entre leurs doigts, ils s’emploient sous un soleil écrasant à remettre en état des mètres de filets.

Dans un silence de plomb, le regard dans le vague, ils tissent machinalement et avec vélocité jusqu’au coucher du soleil. Alors, la dizaine de navires de pêcheurs en ligne se rapprochent les uns des autres et s’engouffrent vers des eaux plus profondes. Une nouvelle longue nuit fraîche d’hiver les attend. Une de plus.

Un manque de travailleurs omanais qualifiés

Avec une population totale de 4.6 millions d’habitants, Oman compte 2.1 millions d’ expatriés, dont 0.7 millions de Bangladais. (Le reste étant principalement des Indiens et des Pakistanais). « Ceux qui n’ont pas la chance de trouver un emploi dans la construction ou la restauration finissent pécheurs », raconte Amin Tania, Bangladais quadragénaire qui se dit très chanceux de pouvoir être un électricien indépendant. « Je peine à trouver des missions, mais je gagne 40 Rials (95 euros) de plus que la plupart de mes concitoyens », murmure celui qui sillonne chaque jour la ville de Duqm à la rencontre de nouveaux clients.

Grâce à 3165 kilomètres donnant sur la mer d’Arabie, la pêche a longtemps constitué la principale activité économique du Sultanat, avant la découverte du pétrole dans les années 1960. Exportateur net de poissons (avec un taux d’autosuffisance de 176 %), et dans un contexte budgétaire dégradé, le pays a élu le secteur de la pêche et de l’aquaculture comme prioritaire pour diversifier une économie fondée exclusivement sur l’exploitation de la rente pétrolière.

Un objectif d’accroissement des exportations piscicoles qui se heurte à la difficile modernisation du secteur (99 % des prises étant effectuées de façon artisanale) source, ainsi qu’au manque de travailleurs omanais qualifiés.

Les Bangladais comme main d’oeuvre pas chère

Car désormais, plus aucun Omanais ne veut sillonner la mer. « C’est trop difficile. Il faut partir plusieurs mois. On occupe tous des hauts postes au sein du gouvernement ou dans des compagnies privées. Alors, on emploie des Bangladais et des Indiens, qui ont une bonne culture de la pêche, et qui sont surtout une main d’oeuvre qui ne coûte pas cher ! Pour nous, la pêche n’est qu’une source de revenus supplémentaires », pérore Ahmed al Oraimi, dont le père était pécheur.

« Il a fini par acheter trois bateaux et des camions pour transporter les poissons à travers le pays. Et maintenant, il dort », lance fièrement le jeune homme de 25 ans. Chargé de superviser la société familiale basée à Sour (capitale de la région Ash Sharqiyah), il dirige d’un œil attentif et sévère le chargement dans les cales des navires des sacs de glace et de provisions alimentaires Tous partent pour trois mois en mer au large de Salalah (capitale de la région du Dhofar).

Départ pour trois mois en mer. Port de Sour.

Des arrestations qui s’intensifient

Si certains Bangladais ont légalement le droit d’être embauchés par d’importantes compagnies pour pêcher à bord de ces navires de douze mètres de long, nombreux sont ceux qui œuvrent pour des Omanais propriétaires de bateaux de six mètres. Une pratique pourtant illégale. « Des “sponsors” omanais nous font venir travailler en tant que cuisinier, chauffeur, ou encore agriculteur. Le coût de ces visas, d’une durée de deux ans, est très faible. Mais ils sont un leurre. Dans les faits, on est tous pêcheurs », révèle Sukumar Das, 55 ans. Il habite depuis trois ans à Sharbathat. Dans ce petit village côtier de la région du Dhofar, le « quartier Bangladais » – aux abris de fortunes excentrés du reste des habitations – y est particulièrement bien délimité.

Chaque jour, son “sponsor”, propriétaire de huit petits bateaux, scrute terre et mer avec des jumelles pour déceler la présence de la marine royale ou de la police. « Si le champ est libre, alors il nous envoie immédiatement en mer avec mes amis, souffle l’homme originaire de Chittagong. Pour l’instant nous sommes chanceux, mais les arrestations s’intensifient à travers le pays. Les sponsors doivent juste payer une amende, mais pour nous c’est six mois de prison et l’expulsion du territoire », soupire le marin sans dissimuler sa frayeur.

« Récemment, j’ai raté le mariage de mon fils »

Depuis plusieurs jours, la force armée multiplie ses passages. Cloué au sol, le groupe passe ses journée à réparer les filets, à l’abri des regards. Les mines sont grises, les estomacs, vides. « Les retards de paiements sont fréquents. Alors nous mangeons que du riz pendant plusieurs semaines d’affilée. C’est très dur, et nos relations avec les sponsors omanais sont très tendues. Mais que peut-on faire ?, s’emporte Sukumar. Nos familles restées au Bangladesh ont besoin de nous. Je suis le seul de la famille à avoir trouvé un travail. Je leur envoie chaque mois près de 60 rials (144 Euros). Je vis avec les 30, ou 40 Rials (70-90 euros) restants. »

Souvent, ces travailleurs doivent reverser 70% des bénéfices à leur employeur, et se partager les 30% restants. À la mention de ses proches, des larmes jaillissent dans ses yeux. « Je ne peux rentrer que tous les deux ou trois ans, lorsque je réussis à payer le billet d’avion. Récemment, j’ai raté le mariage de mon fils. »

À 260 kilomètres au sud, dans le petit port du village de Sadaah, Muktar Hussein, 38 ans, tient quotidiennement les registres des prises (nombre de kilos, type de poissons) obtenues par sa dizaine de confrères. Tous sont envoyés en mer par leur “sponsor” jusqu’à six heures par jour. « Ils sont venus car ici, nous gagnons en moyenne 40 Rials de plus par mois qu’au Bangladesh. Nous n’aimons pas enfreindre la loi. Mes amis risquent très gros. Même leur vie, s’ils tombent à l’eau », souffle ce superviseur arrivé il y a deux ans à Oman, après avoir passé dix ans en Arabie Saoudite.

Faire baisser les activités illégales

Il arrive aussi que les Omanais ne payent pas le renouvellement des visas (vrais ou faux), de leurs employés. « Impossible pour eux d’aller voir leur famille pour des vacances. Ils ne pourraient pas revenir dans le pays. Ils sont coincés ici. »

Selon les ministères de l’Agriculture et de la Pêche et du Travail (Ministry of Manpower), cette situation de pêche illégale pose aussi problème pour la gestion et la préservation des ressources halieutiques. C’est la raison pour laquelle ils travaillent main dans la main avec la police pour faire évoluer la situation.

« Pour encourager la baisse de ces activités illégales, et faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’Etat, les pêcheurs bangladais vont être de plus en plus traqués, il y a aura des taxes lors de la vente des poissons péchés, et des contrôles fréquents », explique Juma Albthari, 30 ans, inspecteur à Salalah (Capitale de la région du Dhofar) du Ministère du Travail.

« L’idée est aussi de sophistiquer notre flotte avec des embarcations à la technologie plus développée, pour nous tourner vers une exploitation plus industrielle des fonds marins. Nous voulons avoir de nouveau des omanais à bord. »

La flotte, bientôt remplacée. Port de Sour.

Réconcilier les omanais avec la mer

Doctorat en Recherche médicale à l’Université Sultan Qaboos de Mascat en poche, Mohammed Al Siyabi, 25 ans, est persuadé que sa génération pourrait de nouveau considérer comme envisageables ces emplois liés à la mer. « Si le secteur est mieux réglementé, les postes offerts à responsabilités, les salaires, élevés; alors je suis persuadé que les jeunes omanais répondront à l’appel. »

Reste à voir si le nouveau Sultan suivra la volonté du prince défunt de valoriser le développement d’une industrie navale, et de suivre cette politique d’omanisation des emplois. (Ce qui semble être le cas, puisque celui-ci a annoncé lors de sa première déclaration, le 20 février, que les contrats des expatriés en poste dans le Ministère de l’Éducation ne seraient pas renouvelés.)

Avec un contexte budgétaire dégradé, et une attractivité encore très limitée du Sultanat dans ce domaine, reste à voir si la volonté gouvernementale de faire porter plus de 90 % des efforts d’investissement au secteur privé sera réalisable. Une chose est sûre, l’avenir de ces travailleurs bangladais est menacé.

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