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    [Tribune] Le vrai monde : honorer les artistes en exil

    Haro sur la menace envers la création artistique. Dans cette tribune, Ferdinand Richard, bassiste et compositeur français, revient sur l'importance de protéger les artistes déracinés.

    « Nous ne vivons pas réellement dans le cycle de l’actualité 24h/24, nous vivons aux frontières du temps. Les journaux et les médias sont totalement démunis et incapables de gérer ce que nous expérimentons. Où est le langage ? Quels sont les gestes et quelles sont les images qui pourraient nous permettre d’appréhender les profonds glissements et les ruptures drastiques que nous vivons ? Comment pouvons-nous transmettre le contenu immédiat de nos vies, non comme un article de presse mais comme une expérience vécue ? (…)

    Nous sommes si certains de ce que nous regardons et de la façon dont nous le regardons que nous sommes incapables de voir et de ressentir des réalités alternatives, de nouvelles possibilités, des approches originales, des relations invisibles et des liens intemporels.  »

    Peter Sellars, metteur en scène de théâtre américain, à l’occasion de la journée mondiale du théâtre, le 27 mars 2022 / International Theatre Institute

    Depuis six mois, dans certaines parties du monde, la menace envers la création artistique vire au cauchemar totalitaire. Après la violente répression des « Printemps arabes », où les artistes et les acteurs culturels étaient en première ligne (et ils le payent cher aujourd’hui), la crise afghane, puis la biélorusse, et maintenant l’ukrainienne (sans oublier nos collègues Ouïgours, Birmans et Palestiniens) nous rappelle que notre confort européen a des limites, que nous autres artistes et acteurs culturels sommes aussi des citoyens ordinaires, protégés par un bouclier de valeurs démocratiques… Pour l’instant.

    « Nos collègues en danger comptent plus que tout (…) et nous n’avons pas le droit à l’erreur »

    Le complaisant discours anti-système, la posture individualiste, touchent là à leurs limites. Concernés ? Certes, si l’on constate en Europe la multiplication des initiatives de soutien, d’entraide, la compassion du plus grand nombre, la vague d’émotions qui submerge chacun d’entre nous.

    Efficaces ? Organisés ? Même si l’on ne saurait jeter la pierre à la générosité, la réponse est moins péremptoire… Gérant le Fonds Fanak, initiative de la société civile dont l’une des missions depuis plusieurs années est de venir en aide aux artistes et opérateurs culturels exilés dans des zones proches des conflits, je reconnais nos erreurs, nos échecs, nos carences souvent liées à l’urgence, à l’émotion, et notre manque de formation.

    Mais l’émotion n’est pas incompatible avec le recul. Puisque nos collègues en danger comptent plus que tout, il nous faut perfectionner nos approches. Chaque minute compte, nous n’avons pas droit à l’erreur. Au risque de passer pour arrogant, le modeste opérateur de terrain que je suis souhaite attirer l’attention et la réflexion de nos généreux militants sur quatre éléments qui, me semble-t-il, ne sauraient être ignorés si l’on veut aller vers plus d’efficacité, vers plus de constance, dans le respect des droits humains. Ils posent des questions auxquelles il conviendrait de répondre avant que chacun d’entre nous s’engage durablement dans le feu de l’action.

    1) D’un caractère « exceptionnel », l’urgence passe à la routine ;

    Ukraine, mais aussi Afghanistan, Biélorussie, Myanmar, Chine, Asie Centrale, Indonésie, certains pays africains, etc… , nous devons prendre conscience que les « artistes en danger » ou « artistes en exil » font maintenant partie de notre quotidien pour longtemps. Et, nos mécanismes de sauvetage, d’accompagnement, doivent passer du stade de « salle des urgences » à celui de « force d’intervention en alerte permanente ».

    Mais cela n’est pas gratuit, et ne s’improvise pas. Les grandes associations humanitaires en savent quelque chose. Qu’elles s’attellent à la défense de la bio-diversité, à celle de la diversité culturelle, ou à celle du pluralisme politique, ces luttes globales d’ores et déjà convergentes, doivent mutualiser leurs forces autant que possible.

    Quelles sont les conditions requises, les savoirs-faire nécessaires ? Où pouvons-nous acquérir ces derniers ? Comment nous rassembler, répartir les ressources humaines, définir les priorités ? Comment éviter l’écueil de la discrimination liée à la nationalité ? Cette « structuration » doit-elle être à l’initiative des institutions publiques ? De la société civile ? Qui la financera ?

    2) Au-delà de l’urgence, il faut saisir le danger, à court terme, de la déconstruction des forces intellectuelles des pays concernés, et à (très) long terme la nécessité de préparer la reconstruction du capital créatif de ces peuples, condition indispensable de leur retour à une place respectée dans le concert des nations.

    Malheureusement, nous retournons aujourd’hui vers un monde politiquement bi-polaire: « les démocraties intellectuellement développées » d’un côté, accueillant les créatifs en fuite, dans un aller sans retour, et « les dictatures brutales » » de l’autre, pressées de se débarrasser des contestataires gênants, et elles aussi bien satisfaites de cet « aller sans retour ».

    Cette bi-polarité est en contradiction permanente avec un monde économiquement globalisé (pour le pire ou le meilleur, c’est un débat connexe). Celle-ci entretient un « générateur de crises » permanent et auto-alimenté. Alors que les nations, y compris les plus puissantes, démontrent aujourd’hui qu’aucune n’est en capacité de répondre seule aux grands défis actuels de dimension planétaire, la refonte de la gouvernance mondiale est le seul objectif politique raisonnable pour les générations futures, quelqu’en soient la durée, la difficulté, l’énormité.

    Un débat supra-national, sans droit de véto, sans vote unanime, devra un jour sanctionner les états-voyous Comment aider nos amis exilés (ou leurs descendants) à reconstruire leurs pays ? Comment transformer/remplacer l’ONU ? Devons-nous attendre la fin d’une troisième guerre mondiale pour la reconstruire ? À cet égard, la construction européenne peut-elle considérée comme un exercice préliminaire « grandeur nature » ? Si oui, pourquoi ? Si non, pourquoi ?

    Musicien
    © Al’Mata

    3) Paradoxalement, la crise ukrainienne a le mérite de rendre à nouveau visibles aux yeux du plus grand nombre les grands principes fondateurs de l’Europe.

    Ceux-ci, lentement mais inexorablement réduits à l’état de bouillie quasi-indigeste par des décennies de « novlangue » politique, quasiment hermétique aux oreilles des citoyen/ennes ordinaires, réapparaissent dans leur signification essentielle, dans leur majesté primitive.

    Nous battre aujourd’hui pour l’Ukraine, nous battre pour l’Europe, nous battre pour nos collègues afghan/es, c’est nous battre pour les droits humains, qui priment sur toute directive européenne, sur tout programme de la Commission, sur toute redistribution financière, sur tout « Conseil de Sécurité », sur toute paranoïa sécuritaire.

    Ces droits restent notre seule ligne de force dans la reconstruction mondiale précédemment évoquée. Comment, au sein des institutions européennes, inscrire dans la durée cette « re-vitalité » des principes fondateurs de l’Europe ? Quelles nouvelles règles communes édicter pour ne pas les escamoter à nouveau sous des compétitions internes égoïstes et stériles ? Comment les protéger de toute instrumentalisation politicienne ?

    4) Comme chacun sait (« nul n’est censé ignorer la Loi »), dans notre pays la loi Nôtre du 7 août 2015 et son volet « droits culturels » font obligation, y compris aux autorités publiques, de garantir à chaque individu le droit à construire tout au long de sa vie, en toute indépendance, sa propre « culture », fruit d’un mélange personnel entre héritage, influences, révélations, expérimentations, etc…, fût-elle en totale contradiction/opposition avec sa « communauté d’origine », son « identité nationale », son genre.

    « Tous les êtres humains sont égaux en dignité et en droit » (art.1 de la Déclaration universelle des droits humains). En l’espèce, « être égal en dignité » exclut d’entrée le fait de domination culturelle. Incidemment, la position de « l’expert-sachant-ce-qui-est-beau-ou-pas » devient de plus en plus inconfortable au regard du Droit.

    En théorie, chaque citoyen français ou résident dans ce pays peut désormais ester en justice, y compris contre l’administration publique, s’il/elle considère que ses droits culturels ne sont pas respectés. À juste titre, lors de ses interventions dans l’arène du droit international, la France peut se prévaloir de ces avancées démocratiques lorsqu’elle réclame la liberté d’expression et de création pour chacun, lorsqu’elle soutient le développement créatif de chaque individu.

    Y compris chez elle ? Nos politiques culturelles actuelles nous les garantissent-elles ? Sommes-nous sûrs d’aider tous les artistes en danger, sans discrimination, que leur oeuvre soit considérée « majeure » ou « mineure » (et par qui) ? Avons-nous mis en place les dispositifs propres à combattre l’exil intérieur, celui qui empiète sur le droit à l’expérimentation artistique de chacun d’entre nous, y compris les plus humbles ?

    « Les artistes en exil sont nos nouveaux shamans »

    Dans son essai sur l’interaction entre musique et société, intitulé « Bruits », Jacques Attali propose une extraordinaire parabole au sujet de la naissance de la musique, naissance dont il n’existe aucune trace scientifique: À l’aube de l’Humanité, lorsque les êtres humains ne disposaient pas de langage, à l’exception de quelques cris et grognements, l’une des personnes d’un couple de chasseurs meurt subitement lors d’une partie de chasse.

    Le survivant, choqué par cette disparition brutale, essaie de ramener à la vie son/sa partenaire, parle au corps du défunt, et, dans sa grande émotion, ses cris et grognements commencent à moduler une sorte de complainte. La musique est née.

    De ce symbole, je comprends que l’art est le médium entre l’ici et l’au-delà, entre les parties visibles et invisibles, « le dit et le non-dit » que porte chacun d’entre nous. De fait, le shaman qui nous connecte avec cet espace d’une indescriptible complexité (que Peter Sellars pourrait appeler « le vrai monde »), ce shaman est « l’artiste » dont la fonction précise est de révéler, par divers langages, cette part cachée de nous-même, aussi émotionnelle qu’elle puisse être.

    Parce qu’il/elle voit au-delà des murs, l’artiste est autonome et universel, ne saurait prendre ses ordres de quiconque, ignore les frontières. Qu’ils/elles soient de grands professionnels reconnus ou des « émergences incontrôlables » (et même s’ils ne figurent pas au registre de l’establishment artistique français), les artistes en exil sont aussi nos nouveaux « shamans ». Ils/elles sont prêt/es à partager avec nous des perspectives inouïes.

    Nous avons de la chance.

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