MENU
Recevoir la Newsletter

La France et la Grande-Bretagne face à leur passé colonial : quelle Histoire enseigne-t-on aux jeunes?

La mort de George Floyd aux États-Unis est venue raviver, en France et en Grande-Bretagne, comme dans plusieurs autres nations occidentales, de nombreuses tensions relatives à l’histoire coloniale de ces anciens empires. Face aux tensions qui traversent aujourd’hui nos sociétés, une question fondamentale se pose : quel enseignement est donné aux jeunes générations du fait colonial ? Et, en quoi celui-ci peut-il ou non, selon ce que comprennent les programmes scolaires, aider à mieux vivre ensemble ? Pour répondre à nos interrogations, nous sommes parties à la rencontre d’étudiants, d’activistes et de professeurs d’histoire des deux côtés de la Manche.

Texte : Cécile Massin, Melis Omalar ; Illustration : Al’Mata


Lors de son – attendue – allocution télévisée du 14 juin dernier, le président français Emmanuel Macron a affirmé que « la République ne déboulonnera[it] aucune de ses statues ». Les statues en question, elles ne sont aucunement anodines, puisque ce sont celles de personnages historiques qui, à travers le monde, ont été directement impliqués dans l’histoire coloniale de leurs pays respectifs.

La déclaration du Président français s’inscrit, elle, directement en réaction aux événements qui bouleversent actuellement la France et la Grande-Bretagne, au même titre que de nombreux autres pays occidentaux. En effet, à la suite de la mort de George Floyd aux États-Unis ont (ré)émergé dans l’espace public différents mouvements contestataires, en tête de fil desquels le mouvement « Black Lives Matter ».

De Black Lives Matter aux bancs de l’école, il n’y a qu’un pas, ou presque

Celui-ci a un message clair : il est grand temps que la vie des personnes noires soient enfin considérée et que la question des violences policières soit prise au sérieux. Ces revendication ne datent pas d’hier. Bien au contraire, elles s’inscrivent directement dans l’histoire coloniale et migratoire de ces pays qu’il apparaît aujourd’hui plus que jamais nécessaire de regarder dans les yeux.

Or, pour ce faire, cela démarre avant tout dans un des lieux les plus symboliques de la République : les bancs de l’école. Aux jeunes générations, quelle est donc l’histoire coloniale qui est enseignée ? Quel rôle l’école peut-elle et doit-elle avoir face aux tensions qui imprègnent aujourd’hui nos sociétés ? Des questions dont il semble aujourd’hui difficile de faire l’économie.

De l’autre côté de la Manche, en Grande-Bretagne, nombreux sont ceux à s’impliquer au sein du mouvement « Black Lives Matter ». Ainsi, dans des villes du Royaume-Uni telles que Bristol et Londres, les manifestants sont descendus dans la rue déjà depuis plusieurs mois. Parmi eux, Antonia, âgée de 18 ans et membre du mouvement étudiant « Fill in the Blanks », a été particulièrement impliquée.

Crédit : Gaspard Njock

Ce groupe d’activistes, composé d’étudiants issus des anciennes colonies britanniques, cherche à rendre obligatoire l’enseignement de l’histoire coloniale à l’école. « Il est essentiel que nous réfléchissions à la façon dont la Grande-Bretagne en est arrivée là où elle en est aujourd’hui », souligne ainsi Antoine, un autre membre. Face au manque de moyens politiques mis en œuvre par le gouvernement britannique pour répondre à la problématique du fait colonial, les mouvements de protestation ont aujourd’hui pour ambition de réinterroger l’histoire de l’Empire britannique.

En ce sens, l’élément déclencheur a eu lieu il y a six semaines à Bristol, où a été renversée la statue d’Edward Colston. Depuis lors, Sadiq Khan, le maire de Londres, a demandé à ce que soit réexaminé l’ensemble des statues, noms de rue et noms des bâtiments publics de la ville. Et l’édile d’assurer qu’il ferait enlever ceux ayant des liens directs avec l’esclavage. « Les statues ne sont pas utilisées pour enseigner l’histoire », insiste Antonia, « bien au contraire, elles représentent les figures dont nous sommes fiers ». Remettre en question quels sont les symboles qui peuvent ou non avoir une place au sein de l’espace public, en France comme en Grande-Bretagne, n’est qu’une des premières étapes pour tenter d’interroger, en profondeur, l’histoire coloniale des deux pays…

Raconte moi l’histoire coloniale de ton pays, je te dirai qui tu es

Il est peu de pays au monde où parler de son passé colonial est chose aisée, ni où l’enseignement qui en est fait demeure entièrement hermétique aux idéologies qui caractérisent alors les modes de pensée de l’époque. À ce titre, la France ne fait aucunement figure d’exception et, selon les périodes historiques, la façon d’aborder ce sujet resté tabou a profondément évolué.

Comme l’a notamment montré l’historienne Laurence de Cock, qui a consacré une thèse à l’enseignement du fait colonial, (Dans la classe de l’homme blanc, L’enseignement du fait colonial en France des années 1980 à nos jours), entre le début et la fin du XXe siècle, il n’a pas été donné à entendre aux élèves français la même histoire. Bien que les faits historiques demeurent inchangés, l’éclairage qu’on en a donné a, lui, largement varié.

Alors qu’au début du XXe siècle et ce jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, l’enseignement de la colonisation française a principalement eu pour objet de la présenter comme un devoir moral qu’aurait eu la France auprès de populations alors considérées comme inférieures, il y a eu, après la guerre, un profond changement dans les mentalités et donc dans les programmes scolaires. En effet, après le traumatisme de la guerre, comment continuer à raconter l’histoire de la même façon ? On a alors introduit le concept de civilisation pour repenser le rapport à la différence et donc aux immigrés en France.

Mais, le changement le plus radical est celui qui intervient dans les années 80 : une partie de la société française opérant alors un tournant marqué à l’extrême droite. Si une partie de la classe politique ne peut entièrement imposer sa vision de la société en infléchissant de façon drastique l’enseignement du fait colonial dans les programmes scolaires, celui devient néanmoins, à partir de là, un sujet politique à part entière.

Aujourd’hui, la question de l’enseignement de l’histoire coloniale français s’est largement ancrée dans les débats publics. Et, diverses propositions de loi, émanant de différents bords politiques, ont été faites. Alors qu’en mai 2001 est adoptée la « loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité », aussi appelée « loi Taubira » ; en 2004, l’article 4 de la loi Mekachera proposait, lui, que soit enseigné dans les programmes scolaires le « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Cette proposition a finalement été abandonnée face aux vives réactions suscitées.

Néanmoins, elle témoigne d’une chose : en France, l’enseignement du fait colonial s’est progressivement inscrit pleinement dans les débats politiques,montrant ainsi des différentes visions de la société qu’on souhaite ou non inculquer aux futurs citoyens de la Nation.

« L’histoire de la France et de la Grande-Bretagne, c’est aussi notre histoire et pourtant, ça ne se voit pas »

Après nombre de remaniements, les programmes scolaires français actuels traitent en différents aspects de la question de la colonisation, ainsi que de l’esclavage, ces problématiques étant abordées au collège comme au lycée. À titre d’exemple, au collège, en classe de quatrième, le premier thème du programme permet de traiter de la question des « traites négrières au XVIIIè siècle » ainsi que de « l’économie de plantation dans les colonies » ; tandis que le second traite lui des « conquêtes et sociétés coloniales » en envisageant « les logiques de la colonisation à partir de l’exemple de l’empire colonial français ».

Au lycée, en classe de seconde, le deuxième thème aborde notamment « la constitution d’ Empires coloniaux » et « l’esclavage avant et après la conquête des Amériques », tandis qu’en classe de première, l’on étudie « la politique coloniale de la IIIe République, les raisons sur lesquelles elle s’est fondée, les causes invoquées par les républicains ». Enfin, en terminale, le deuxième thème permet d’envisager « comment la France de l’après-guerre cesse d’être une puissance coloniale et retrouve un rôle international ».

À priori, les intitulés de ces programmes semblent prometteurs. De multiples efforts ayant effectivement été faits pour que l’histoire coloniale de la France ait une place non négligeable dans les programmes scolaires. Pour autant, ces derniers, tels qu’ils sont actuellement conçus, sont-ils satisfaisants ? Permettent-ils de répondre aux attentes des jeunes générations auxquels ils sont adressés ? Que nous disent-ils du rapport actuel de l’Hexagone à son histoire coloniale ? Ce sont les questions que nous avons posées à Baptiste, professeur d’histoire dans un lycée d’Île-de-France, pour qui il demeure aujourd’hui un certain nombre de lacunes et écueils difficile de passer sous silence.

Crédit : Al’Mata

Pour Baptiste, il est, avant toute chose, un problème de fond : celui d’adresser ce qu’a été, en tant que système, la colonisation. En effet, si l’on parle effectivement des événements coloniaux dans les programmes actuels, on peine à mettre en évidence ce qu’a été en tant que tel le processus de la colonisation, à savoir un processus d’exploitation et de discrimination structurelle envers les populations locales.

« La question de l’oppression, de ce qu’a été le système esclavagiste en tant que tel n’est jamais vraiment posée. On s’en tient à l’analyse d’événements historiques spécifiques sans se demander ce qui les lie », fustige Baptiste.

Or, comment envisager ces événements sans se demander quelle en est la logique structurelle sous-jacente ? De la même façon, comment raconter la colonisation sans raconter celle des colonisés ? C’est là, pour Baptiste, un second problème et non des moindres : le point de vue des anciens colons, de la métropole sur ses anciennes colonies, reste largement prédominant, tandis que le point de vue des colonisés compte parmi les grands absents du programme, et ce sur des sujets pourtant toujours aujourd’hui particulièrement sensibles.

La vision des faits racontés est donc largement unilatérale et ne permet que bien peu de prendre la mesure, pour les populations colonisées, des bouleversements induits par la colonisation. Pour Baptiste, les programmes d’histoire tels qu’ils sont actuellement construits ne répondent pas aux attentes des élèves, et encore moins aux élèves dits issus de l’immigration.

« L’histoire de ces élèves, de leurs parents… c’est-à-dire l’histoire non seulement des anciennes colonies mais aussi des mouvements migratoires qui se sont ensuite développés, qui font partie intégrante de leur histoire comme de celle de la France, tout cela, est très peu traité. Du coup, ces élèves ont l’impression que l’histoire qu’on leur raconte, ce n’est pas la leur, qu’ils sont perpétuellement laissés de côté ».

Cet écueil des programmes actuels, Baptiste a choisi de l’aborder de front avec ses élèves, plutôt que de passer cette question sous silence. Il déclare ainsi, malicieux, introduire son cours sur la colonisation en citant le rappeur Kalash Criminel qui, lui-même né au Zaïre, dit dans l’un de ses titres phares : « Ma prof d’histoire connaissait pas Thomas Sankara, J’trouve ça regrettable ».

Face à cet problème, la Grande-Bretagne n’est pas en reste. En effet, au Royaume-Uni, si les « valeurs britanniques » telles que la démocratie et la liberté font pleinement partie du programme scolaire, celui-ci nie pourtant avoir violé ces exacts mêmes droits aux Noirs et aux minorités. Plus largement, au sein des écoles britanniques, on n’enseigne aucunement aux jeunes générations les horreurs et les réalités du « Grand Empire britannique ».

Face à ces lacunes majeures, les organisations éducatives telles que « Fill in the Blank » souhaitent alarmer l’opinion publique sur le fait que le gouvernement britannique ne dépeint, selon eux, qu’une « version bien particulière de l’Histoire ». Ainsi, de nombreux étudiants se sont mobilisés afin que la décolonisation soit inscrite au programme national et que son enseignement soit systématiquement assuré dans toutes les écoles du pays.

« Beaucoup d’entre nous ont quitté l’école confus, ne comprenant pas l’histoire de nos propres ancêtres et se voyant dans l’impossibilité de comprendre nos propres identités » écrivent ainsi d’anciens élèves du Park High School de Londres.

Face à cette situation, les étudiants mais aussi les parents d’élèves veulent faire en sorte que l’enseignement de la décolonisation permette d’éduquer les jeunes générations aux réalités complexes et violentes qui ont construit l’histoire de la nation britannique et en ont fait ce qu’elle est aujourd’hui. « Le programme britannique consacre beaucoup d’attention à la violence des autres, mais ne vous apprendra rien sur la brutalité de la colonisation britannique elle-même » ont déclaré les étudiants.

En ce sens, la jeune activiste et cinéaste Jemmar Samuels a également appris bien peu de choses de l’histoire coloniale britannique sur les bancs de l’école. « Je devais m’instruire moi-même » raconte la jeune femme de 23 ans qui a notamment puisé au sein du « groupe des femmes noires de Brixton » et des « archives culturelles noires » pour s’instruire. En tant que « Responsable des minorités noires et ethniques » à l’Université Brunel de Londres, Jemmar est devenue une source de savoir pour les autres jeunes gens qui, comme elle, cherchent à s’instruire de façon alternative aux programmes officiels.

« Maintenant, ce qui est bien, c’est que les informations vont être plus accessibles, plus largement disponibles. » Malgré ces avancées, Jemmar Samuels s’inquiète du fait que ce soit au sein des écoles qu’on enseigne la dimension systémique du racisme, alors même que celles-ci font partie intégrante du système : « Ce qui me fait le plus peur, ce n’est pas que la police nous tue, mais que les gens trouvent des façons de le justifier. » Sans changements profonds dans l’éducation et la politique, de nombreux militants et militantes telles que Jemmar et Antonia, mais aussi de professeurs d’histoire, comme Baptiste, estiment que les idéologies et injustices ne pourront pas disparaître.

Vers de nouvelles histoires ?

Bien souvent, il est un décalage important entre le contenu des programmes scolaires et les débats qui agitent nos sociétés. Quand le point de vue des anciens colonisés sera-t-il pris en compte dans les programmes scolaires en France et en Grande-Bretagne ? Quand fera-t-on une place, dans les programmes d’histoire, aux jeunes générations issues des anciens empires coloniaux qui cherchent, tant bien que mal, à se retrouver dans l’histoire qu’on leur enseigne ?

Ces questions sont aujourd’hui encore en suspens mais, depuis une trentaine d’années, différents mouvements de pensée tel que celui de l’histoire connectée se développement, afin de penser l’histoire non plus d’un point de vue européocentré, mais en incluant le point de vue de l’Autre. Contrairement à ce qu’affirmait le Président français, mais aussi Boris Johnson, Premier ministre britannique pour qui enlever certaines statues et changer des noms de rues serait « mentir sur notre histoire et appauvrir l’éducation des générations à venir », il s’agit bien moins de demander à la République d’effacer une quelconque « trace ni aucun nom de son histoire », mais bien d’envisager et enseigner celle de la France et de la Grande-Bretagne en prenant enfin en compte les revendications des jeunes générations, parfois immigrées et qui, qu’on le veuille ou non, en font pleinement partie.

« S’il y avait un changement profond dans l’éducation », déclare Antonia, « j’aurais l’espoir d’avoir un avenir meilleur.» En attendant que ce soit enfin le cas, les militants et militantes, des deux côté de la Manche, sont prêts à continuer à se battre pour que dans les salles de classe, en France comme en Grande-Bretagne, on enseigne l’histoire des deux pays en donnant enfin à l’histoire coloniale, à la décolonisation, et aux jeunes générations issues de l’immigration la place qui leur revient.

mattis venenatis in dapibus commodo ipsum quis efficitur. odio