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Douze ans d’errance : le quotidien de la famille Matei

« Ce n’est pas une vie qu’on a en France ». A la suite d’un parcours d’exil, les époux Matei et leurs trois enfants sont arrivés en région parisienne. Après douze ans dans l’Hexagone, la famille vit toujours dans la rue. Un quotidien fait d’angoisses, d’errances et de violences.

Justine Segui et Anderson D. Michel


À Saint-Denis (Île-de-France), au bord de la Nationale, les vrombissements des moteurs de voitures recouvrent le bruit d’un marteau. Sur une chaussée située en contrebas de la route, Ion Matei et son frère assemblent des pièces de bois pour construire un abri de fortune, afin de se protéger de la pluie.

Son épouse Ionela se tient à ses côtés, elle converse avec Benjamin Joubert, le médiateur scolaire de leurs enfants. Autour d’eux, quatre tentes sont installées. Les déchets juchés au sol cohabitent avec les jouets des bambins et un feu de bois éteint.

Les enfants Livia, 12 ans et Florin, 7 ans, se reposent dans une tente avec leur petit frère Alin, âgé de 5 mois.

Sur le campement de la famille Matei, une poussette et un siège pour jeune enfant jouxtent les tentes.


Arrivée en France voilà plus de dix ans, en 2009, la famille n’a jamais trouvé de logement.

« Ce matin encore, j’ai appelé le 115 »

Un quotidien rude donc, fait d’errance et d’extrême précarité, qui n’épargne pas les enfants. Si elle est scolarisée dans un établissement de la région parisienne, Livia fait part de ses difficultés.

« Il fait trop froid quand je pars au collège, et quand je reviens il n’y a pas forcément de quoi faire à manger », témoigne-t-elle ainsi.

Pour sa mère, c’est le manque d’accès à l’hygiène le plus éreintant : « Nous n’avons pas d’accès à l’eau. Impossible de se doucher ou de laver les vêtements », abonde-t-elle.

Alors chaque jour, c’est le même leitmotiv. Tenter de trouver un peu de répit le temps de quelques nuits. « Ce matin encore, j’ai appelé le 115, comme tous les jours. Mais, on me répond systématiquement que notre dossier a bien été enregistré et qu’on me recontactera s’il y a du nouveau », raconte, épuisée, la mère de famille.

« Ce n’est pas une vie qu’on a en France. Quelle vie je peux offrir à mes enfants ici ? »

Ion Matei travaille tous les jours de la semaine. En plus de la garde des enfants, les journées d’Ionela oscillent entre des rendez-vous administratifs à la Caisse d’allocation familiales (CAF) notamment et la fouille de poubelles pour tenter de trouver des objets à vendre sur le marché.

Durant les vacances scolaires, elle est obligée d’emmener ses enfants avec elle. « Ça m’inquiète parce que Florin essaye de m’aider en fouillant dans les détritus, je lui ai dit d’arrêter », explique-t-elle.

Avant de se désoler: « Ce n’est pas une vie qu’on a en France. Quelle vie je peux offrir à mes enfants ici ? » Pour Ionela en effet, pas de perspective d’emploi dans l’Hexagone. La mère de famille n’a jamais été scolarisée et n’a pas appris à lire.

Sur le campement, l’abri contre la pluie en construction (à droite) fait face à la tente où est réunie la famille (à gauche)

Désormais, la famille Matei est menacée d’être exclue du terrain sur lequel elle s’est momentanément installée. Il y a quelques semaines, des policiers sont venus pour confisquer leurs tentes et l’ensemble de leurs effets personnels. « Nous étions absents toute la journée, quand nous sommes revenus, il n’y avait plus rien », explique Ionela Matei.

Et de continuer : « Nous savons qu’il s’agissait de la police, parce que des agents étaient venus nous voir la veille pour nous prévenir qu’ils nous vireraient si nous ne partions pas ».

Du soutien de l’établissement scolaire

Emportant avec eux tentes, couvertures, vêtements et affaires scolaires des enfants, les forces de l’ordre ont laissé la famille complétement démunie.

« Médecins du monde leur a fourni des tentes et des plaids, explique Benjamin Joubert, médiateur scolaire. Pour le reste, c’est le collège de l’ainée qui a organisé une collecte de vêtements et une levée des fonds pour payer quelques nuits d’hôtel et une carte cadeau Décathlon ».  

Le collège Joséphine Baker de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) s’est particulièrement investi pour aider la famille. « Nous avons utilisé toutes les ressources possibles du moment où nous avons été prévenu de la situation », explique une professeure de l’établissement, souhaitant rester anonyme.

« Une situation malheureusement trop commune», alerte une professeure

Ainsi, l’administration a organisé une manifestation devant la mairie de Saint-Ouen. Elle s’est également servi des réseaux sociaux pour médiatiser la situation de cette famille, trop commune selon la professeure.

« Nous avons déjà connu des familles, originaires d’autres pays, qui se sont retrouvées dans des cadres de vie similaires, à risquer de se faire virer de l’hôtel ou vivant dans la rue », insiste-t-elle.

Ion Matei et son fils, Florin, assis dans leur tente durant la pause du père dans ses constructions

Sans ressources, la vie scolaire des enfants est d’autant plus ardue. « Naturellement, cette situation ne permet pas aux enfants de focaliser leur attention sur le travail d’école », raconte la professeure.

Benjamin Joubert travaille pour l’association Askola, qui œuvre à combattre les obstacles à la scolarisation pour les mineurs éloignés de l’école en Seine-Saint-Denis. Il est celui qui a prévenu l’école de Livia de la précarité de la famille.

S’il est là pour faciliter la scolarité des enfants, dans les faits, son travail avec la famille va plus loin. « J’ai dû les orienter pour trouver une assistante sociale, puis parfois faire l’intermédiaire avec elle ».

Tandis que Benjamin Joubert quitte le terrain, la mère de famille rassemble ses affaires pour se rendre sur le marché. Elle y passe ses weekends, espérant vendre les quelques objets qu’elle vient de trouver. Le père, lui, continue la construction de leur refuge, avant de devoir retourner travailler sur les chantiers.

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