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Au Sénégal, une vie à se cacher : rencontre avec Fatou Aidara

« J’ai toujours été homosexuelle, mais j’ai été obligée de me cacher durant la majeure partie de ma vie ». A presque 50 ans, Fatou Aidara* quitte son Sénégal natal, parce que l’homosexualité y est considérée comme un crime. En France, elle peut enfin être libre, mais son droit d’asile y est remis en question.

Un portrait de Justine Segui / Illustrations : Oriane Sebillote pour Paris d’exil.


En cette journée mondiale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie, Fatou Aidara n’a rien de prévu, hormis des rendez-vous médicaux. Elle, qui depuis son arrivée en France, ne rate aucune des manifestations LGBTQIA+ ou “marche des fiertés”. Cette sénégalaise de 50 ans rencontre désormais des problèmes de santé. En cause ? Un stress immense, conséquence d’une longue procédure pour sa demande d’asile en France.

C’est seulement depuis 2018, avec son arrivée en France, qu’elle peut vivre ouvertement sa sexualité. Une liberté qu’elle craint de perdre, en cas de retour au Sénégal.

La voix cassée, elle chuchote son histoire : celle d’une vie à se cacher pour finalement trouver de l’espoir dans l’exil.

Une vie volée

Fatou Aidara grandit à Saint-Louis au Sénégal, où l’homosexualité est un tabou et l’homophobie, la norme. « C’est très risqué, appuie-t-elle. Tous les homosexuels sont obligés de se cacher, parce que si quelqu’un l’apprend, cela se répand très vite et on peut vous tuer ou vous brûler vif ».

L’homosexualité est réprimée en tant qu”attentat aux mœurs’, stipule l’article 319 du code pénal. Elle y est qualifiée d’« acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe ».

Pour Macki Sall, cela « n’a rien d’homophobe ». En février 2020, le président estimait ainsi que « les lois de notre pays obéissent à des normes qui sont le condensé de nos valeurs de culture et de civilisation ». Insistant encore : si le Sénégal a encore du « travail à faire », il reste « un leader en matière de démocratie ».

En pratique, “tout acte homosexuel” est puni d’un à cinq ans d’emprisonnement. Pour Fatou Aidara, la réalité est toute autre encore : « ce n’est jamais cinq ans, ils te jettent en prison pour t’oublier. Il n’y a pas de jugement ».

Toute jeune déjà, Fatou Aidara se rend bien compte que si toutes les filles autour d’elle rêvent de trouver un époux, ce n’est pas son cas. Elle ne veut pas de cette vie là. « Je me sentais à l’aise avec les garçons, mais ce n’était que des relations d’amitié, je ne pensais pas à autre chose », abonde-t-elle. Elle est finalement forcée de se marier : « j’étais déjà mûre, j’avais fini mes études, mais j’étais dans l’obligation de le faire, vu les traditions et les coutumes… C’est ma famille qui m’avait présenté mon époux rapidement puis on me l’a imposé ».

« J’étais assise sur un oeuf, dans la peur que l’on découvre qui j’étais »

Elle ne se cachait pas tout le temps. Certains instants volés lui permettaient d’être elle-même. « J’ai eu une copine, avec qui je suis restée quelques années. On vivait notre sexualité ensemble ». Fatou Aidara explorait sa sexualité, mais elle ne pouvait toujours pas se montrer. « Nous devions nous cacher, explique-t-elle, nous ne pouvions pas nous tenir par la main à l’extérieur, s’embrasser de manière naturelle et spontanée ».

En 2018, elle est contrainte à l’exil. « Mon mari nous a surpris avec ma copine ». Avec une voix tremblante, elle se remémore la réaction de celui qu’elle avait été forcé d’épouser : « Il voulait me tuer. Il s’est jeté sur moi, il a crié fort. C’était très dur ». Fatou Aidara profite d’un moment d’inattention de ce dernier pour s’échapper avec son amoureuse. Mais leurs chemins se séparent vite. « On est parties en même temps, mais pas ensemble : elle a pris son taxi, et moi, le mien. C’était sauve-qui-peut ». Depuis, elle est sans nouvelles d’elle. « Je ne sais pas ce qu’elle devient ».

Dans le taxi, elle sait ce qu’elle doit faire : s’enfuir loin. Si elle s’est cachée toute sa vie, laisser derrière elle les gens qu’elle aime, sans savoir si elle pourra les revoir un jour, est inimaginable. Mais, elle n’a pas le choix, c’est une question de survie. « Comme on dit chez moi, au Sénégal, j’étais assise sur un œuf, toujours dans la peur qu’on découvre qui j’étais ».

Elle se cache chez des amis, sans leur expliquer pourquoi : « tout le monde est homophobe au Sénégal, je ne pouvais rien dire ». Fatou Aidara formule alors une demande de visa pour la France.

L’exil et la rue

Après plusieurs semaines d’attente, elle obtient un visa, achète son billet d’avion et s’envole pour Paris. Arrivée dans l’Hexagone, Fatou Aidara reste un temps chez des amis, mais envisage à nouveau de repartir. Tant, elle ne se sent pas à l’aise d’expliquer la raison de sa venue à ses hôtes. « Ils ne m’auraient pas accepté, ils pensaient que j’étais en vacances en France », admet-elle. « Je suis finalement partie, parce que le mari de mon amie me faisait des avances ».

Après quoi, Fatou Aidara, sans ressources, se retrouve à la rue. Sa voix se brise lorsqu’elle évoque cette période de sa vie : « je ne veux pas m’en souvenir, c’est trop de douleurs, trop de souffrances… Cela a duré des mois, dans le froid, dans la neige, dans la pluie… c’était horrible ».

Au cours de cette période, elle se dirige vers diverses associations pour l’appuyer dans sa demande d’asile. Sans grand succès. « On se faisait rejeter, c’était horrible, ils disaient qu’ils n’avaient pas les moyens, qu’ils ne pouvaient rien faire ».

Elle espérait inspirer plus de compassion. « Les structures qui nous accueillent devraient avoir plus de cœur. Elles devraient savoir qu’on ne quitte pas son pays de gaieté de cœur. Une fois que tu le fais, tu n’as pas d’autres choix ».

Le soutien des associations

La suite ? Un foyer pour sans domicile fixe. « Je dors au Chapsa (centre d’hébergement et d’assistance aux personnes sans-abris), à Nanterre, en proche banlieue parisienne. Cela fait presque deux ans maintenant ».

Depuis son arrivée, elle a aussi fait la rencontre d’associations LGBTQIA+ : « Très vite j’ai connu l’Ardhis (association pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles et trans à l’immigration et au séjour). J’allais aux réunions, ils étaient sympas, aidaient vraiment les demandeurs d’asile. J’allais à tout ce qu’ils organisaient. Ils m’ont accepté ».

Progressivement, Fatou Aidara se sent de plus en plus à l’aise en France. Pourtant, lui manque encore le statut de réfugié. « Le plus important, c’est d’avoir ses papiers, tant qu’on ne les a pas, on n’a pas sa dignité. Il faut tout le temps demander à être aidé ». Elle a demandé, déjà, à être régularisée, mais en vain. « Je n’ai pas été admise à l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides), apparemment ils n’ont pas cru à mon histoire. Ils n’ont pas cru à ma vie ! », se désole-t-elle.

Elle oppose ensuite un recours auprès de la CNDA (Cour nationale du droit d’asile). « Ils ne m’ont pas admise. Pourtant, l’avocate qui m’a accompagnée était convaincue de tout ce que j’avais dit, de la façon dont je m’étais défendue ».

« J’ai l’impression d’avoir trouvé ma famille »

« Dieu sait que j’ai dit la vérité, c’est la triste vérité », se lamente-t-elle. « Je voudrais bien retenter pour qu’ils me croient quand je dis que je ne peux pas rentrer au Sénégal parce que ce n’est pas sûr ». Elle explique aussi les raisons de cette décision par le fait que le Sénégal n’est pas perçu comme un pays dangereux. De ceux où l’on risque sa vie. Pourtant, elle sait bien qu’elle ne pourra pas la vivre, sa vie, si elle retourne à Saint-Louis.

Son existence est en France maintenant : « Ici, j’ai rencontré des gens, je fréquente des associations lesbiennes, ça se passe très bien, je suis comprise. J’ai l’impression d’avoir trouvé ma famille. Enfin, j’ai des relations sincères, je ne veux plus me cacher ». A présent, elle aspire à pouvoir continuer à jouir de cette liberté d’être avec la personne de son choix. « Je ne l’ai pas inventé, conclut-elle, c’est ma vie, l’homosexualité et je me sens bien lesbienne ».

*Nom d’emprunt