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Des réfugiés dans les champs : les précaires remplacent les précaires

“Les réfugiés en renfort ! ” Dans un communiqué publié lundi 30 mars, la préfecture de Seine-et-Marne s’enthousiasme de faire appel aux réfugiés pour pallier l’absence de la main-d’oeuvre saisonnière étrangère. Une population précaire pour en remplacer une autre...

Majd Massouh et Noémie Tissot. © Image Pixabay libre de droit.


Chaque année, ce sont des milliers d’étrangers qui traversent l’Europe ou la Méditerranée pour venir travailler dans les serres et les champs français. Les prunes d’Agen, des fraises gariguettes, des abricots du Roussillon, des vignes en Champagne, les endives du Nord… Tout le secteur agricole repose sur eux.

En se référant aux chiffres de l’Office Français de l’immigration, 80% de la main d’œuvre salariée en agriculture dans l’Hexagone est d’origine étrangère. Essentiellement marocaines, tunisiennes, polonaises, bulgares et roumaines, ces « petites mains » s’activent, cultivent, ramassent, cueillent, plantent. Pour des salaires bas, des conditions de travail pénibles, des heures sup’ rarement payées. Bref, des droits piétinés. Seulement voilà : crise sanitaire oblige, les frontières se ferment, et il manque plus de 200 000 saisonniers.

Alors il y a quelques jours, le ministre de l’Agriculture Didier Guillaume lance un appel, « un grand appel aux femmes et aux hommes qui aujourd’hui ne travaillent pas, celles et ceux qui sont confinés chez eux », les invitant à « rejoindre la grande armée de l’agriculture française ». 

Les plus précaires, ces héros !

En Seine-et-Marne, le Préfet prend le ministre au mot. Puisque guerre il y a, tout est permis. « Les réfugiés en renfort ! » tweete la préfecture lundi 30 mars.

Un communiqué précise : « Face aux difficultés de recrutement rencontrées par la profession agricole et pour répondre aux besoins en main-d’œuvre exprimés, le Préfet de Seine-et-Marne mobilise les réfugiés. » Ainsi, quelque 56 personnes exilées issues de cinq centres provisoires d’hébergements (CPH) et du centre d’accueil et d’examen des situations (CAES) du département se sont « portées volontaires et pourront rejoindre des exploitations agricoles ».

Désormais, officiellement, la nation applaudira également à 20h les réfugiés, ces « volontaires » qui rejoignent le club des infirmières, des aides-soignantes, des caissières, des livreurs, des postiers, des égoutiers, des femmes de ménage, des employés du BTP, du personnel des transports publics… Ces personnes essentielles, ces « derniers de cordée » héroïsés en ce temps de crise.

« À tous les réfugiés : nous nous excusons de vous montrer de l’intérêt uniquement lorsque vous représentez une ressource », était-il écrit sur les affiches d’Absent Images, diffusées en Europe en 2016-2017. Une phrase qui a un goût amer aujourd’hui :  les « bons » réfugiés volent au secours de la France, ils prendront des risques, dont celui de tomber malade et signeront des contrats de quelques semaines, pour une durée maximale de trois mois, afin de gagner un salaire guère plus haut qu’un SMIC. Sur le papier, du moins.

Les saisonniers agricoles, les « pauvres d’entre les pauvres»

Car la réalité nous la connaissons : en temps normal les saisonniers étrangers recrutés pour travailler dans les champs sont les « plus pauvres d’entre les pauvres » estime l’Organisation internationale du Travail. Une main-d’œuvre acceptant souvent de travailler pour moins cher que les travailleurs locaux, et qui de par leur fragilité financière et sociale voit ses droits balayés par de gros exploitants, des boîtes d’intérim, des réseaux mafieux.

Les exemples sont nombreux : on retient une partie du salaire, on ne paie pas les heures supplémentaires, on loge les personnes dans des caves… « Les moyens de l’Inspection du travail agricole sont extrêmement faibles, » expliquait l’été dernier sur France Culture Alain Morice anthropologue et directeur de recherche émérite au CNRS, qui a longtemps travaillé sur l’emploi saisonnier.

Si ce secteur est déjà bien connu pour tricher et exploiter n’importe quelle faille, que fera la préfecture de Seine-et-Marne pour garantir le respect des droits des réfugiés « volontaires » ? Comment s’assurera-t-elle qu’ils sont accueillis dignement ? Qu’ils auront toutes les cartes en main pour se défendre ?

Les oubliés de la crise sanitaire

Alors qu’au Portugal, le gouvernement s’est immédiatement inquiété du sort des populations les plus exposées et des plus précaires en régularisant tous les immigrés qui avaient introduit une demande avant l’entrée en vigueur de l’Etat d’urgence, la France s’accroche à son vieux modèle de dominants/dominés.

Elle ne réquisitionne pas les logements vacants ou les bâtiments publics vides pour loger les sans-abris, les migrants. Ils sont les oubliés de cette crise. En Île-de-France, plus de 3 500 personnes sont à la rue, en demande d’asile ou non. La France ferme aussi les points d’eau et ne met pas à disposition du savon ou du gel hydroalcoolique. Elle n’organise pas de distribution alimentaire pour appuyer le travail des associations et des bénévoles sur le terrain.

Alors, peut-on imaginer que les choses seront différentes avec les réfugiés “mobilisés” en Seine-et-Marne ? Tout est à craindre. « Ce dispositif sera le cas échéant étendu à d’autres secteurs d’activités connaissant le même besoin de main-d’œuvre » précise à la fin de son communiqué, la Préfecture. Aujourd’hui l’agriculture et demain quoi ?

Les plus fragiles au front pour sauver les plus gros, les plus riches. Ceux qui « créent l’emploi », qui font les marchés, qui prennent des dividendes.

Aux réfugiés, infirmières, livreurs, égoutiers, postiers, caissières… de sauver leur monde. Aux réfugiés de sauver leur modèle agricole, ce modèle industriel mondialisé qui tue les sols, pousse des centaines au suicide, précarise les plus précaires. Mais dans votre guerre tout est permis, n’est-ce pas ?

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