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L’immigration dans les débats électoraux #1 : une normalisation progressive du sujet

À l’occasion de l’élection présidentielle de 2022, Guiti News propose de remonter le temps. Une série de deux articles pour comprendre depuis quand et comment l’immigration est entrée dans les campagnes électorales. A l’aube des années 1980, le Front national, qui n’était alors qu’un groupuscule, prend de l’ampleur et se démarque par son cheval de bataille : l’immigration. Cette période marque un tournant dans l’utilisation du sujet dans les campagnes politiques.

Justine Segui et Ibrahim Cheaib. Illustration : montage DR.

En 1981, 120 000 personnes sans-papiers sont régularisées. L’arrivée et la présence d’exilés sur le territoire national sont alors justifiées, normalisées, par un manque de main-d’oeuvre. Deux ans plus tard, durant la présidence de François Mitterrand (parti socialiste), l’on assiste à un changement de paradigme.

Septembre 1983, premier tour des élections municipales dans la commune de Dreux. Le Front national (FN), qui ne dépassait alors que très rarement les 5%, récolte 17% des voix au premier tour.

Au cœur des préoccupations du parti d’extrême droite dirigé par Jean-Marie Le Pen se trouve l’immigration. Dans cette ville d’Eure-et-Loire, l’on dénombre à cette période 10% de chômeurs. Une tendance que la mairie de gauche, établie entre 1977 et 1983, n’a pas su inverser.

La percée du FN

C’est dans ce contexte que le secrétaire général du FN, Jean-Pierre Stirbois, accède au second tour pour devenir maire adjoint. Et ce, via une alliance unique en France avec le parti de droite Rassemblement pour la République (RPR).

« Il y a une montée de l’insécurité, une montée du chômage et j’ai toujours dit que c’était dû à la progression constante des immigrés à Dreux », assurait ainsi le numéro 2 du Front National à France Télévisions, le 9 septembre 1983.

Jean-Paul Stirbois, candidat FN à Dreux, sur France TV le 9 septembre 1983. Capture d’écran Ina.fr.

De fait, il existe une corrélation entre la montée du FN et la prévalence de l’immigration au centre des débats politiques. Avant ces élections locales, le parti lepéniste n’est qu’un groupuscule composé de quelques centaines de partisans. Il s’étoffe ensuite. Dans la foulée, Jean-Marie Le Pen devient conseiller à la mairie du XXème arrondissement de Paris.

Alors, commentcette période stratégique a-t-elle influencé les prises de parole sur l’immigration en politique ?

De la figure du bouc-émissaire

« Le thème n’était pas du tout présent dans la campagne de Valéry Giscard d’Estaing (président de 1974 à 1981) et très marginal au moment de l’élection de François Mitterand en 1981 ». Pour Catherine Wihtol de Wenden, politologue et directrice de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), le rejet de l’immigration à cette époque « vient de l’utilisation en politique des étrangers comme concurrents sur le marché du travail ».

Le chômage ne fait que progresser pour dépasser la barre des deux millions en 1982 (8,5 % de la population active). Même le Parti Communiste Français (PCF) et les syndicats tendent à dire que les personnes étrangères ont une influence négative sur le marché du travail.

L’industrie de l’automobile est alors touchée par une vague de grèves, notamment du fait de travailleurs immigrés qui militent pour le respect de leurs droits. « Des ministres socialistes affirment, sans avancer la moindre preuve, que les grévistes agissent sur la base de motivations islamistes, qui sont fondamentalement étrangères à la France », analyse le sociologue Alec G. Hargreaves dans l’article « La percée du Front National ».*

Tandis que pour les autres partis, l’immigration n’est alors considérée que comme un thème secondaire, Jean-Marie Le Pen en fait son cheval de bataille. Lors d’une intervention diffusée le 2 février 1983, le dirigeant du FN « martèle l’amalgame :  « immigration-insécurité-chômage », qui est au cœur de sa campagne électorale », note Hargreves. Le responsable politique diffuse des extraits de reportages vidéo portant sur la crise de l’automobile, « en sélectionnant des clips où [les grévistes immigrés] apparaissent dans des postures agressives, Le Pen dénonce : « le tiers-monde à l’assaut de la France et de l’Europe » », continue le sociologue.

« Il existe une peur pour la sécurité et pour la culture française », ajoute Catherine Wihtol de Wenden. Insidieusement, le sujet polarise, divise. Tandis que les personnes étrangères font figure de« bouc émissaire», une fracture s’opère dans la société.

Racisme et « Marche des beurs »

Retour à Dreux. Tandis que les dernières voix sont en train d’être dépouillées pour le second tour des municipales, des slogans résonnent à l’extérieur : « Stirbois, fasciste et assassin ». Les manifestants commencent à débattre avec des militants du Front National. « La France est malade de l’immigration », scande l’une d’entre elles.

Le 15 novembre 1983, dans les couloirs du train Bordeaux-Vintimille,Habib Grimsi, un jeune touriste algérien de 29 ans, est tué par trois légionnaires français. Il se fait tabasser et poignarder avant d’être jeté par la fenêtre du train en marche. Ce meurtre, qui intervient en pleine « Marche des beurs », provoque un émoi général.

Capture d’écran d’un reportage de France 3 Rhones-Alpes, décembre 1983

La marche pour l’égalité et contre le racisme, communément appelée « Marche des beurs », se tient entre le 15 octobre et le 3 décembre 1983. Initiée en réaction aux violences et assassinats racistes dans l’Hexagone : une trentaine de morts au moins est dénombrée cette année-là.

Mi-octobre, les manifestants quittent Marseille, ils sont 32. En arrivant à Paris, ils sont presque 100 000.

Le mouvement est reconnu officiellement et les manifestants sont rejoints par des personnalités politiques de tous bords, hormis par le Front national qui considère les organisateurs comme des « voyous ».

C’est aussi à cette période qu’émerge l’association SOS Racisme avec son slogan « Touche pas à mon pote » (1984).

Quid des enjeux mémoriels               

Si le racisme est dénoncé, le sujet de l’immigration continue d’être relayé négativement par un certain nombre de responsables politiques et de médias nationaux. « Il y a un retour aux vieux démons, comparable à la montée de l’extrême droite dans les années 1930 », pointe Catherine Whitol de Weden.

En 1985, une Une de l’hebdomadaire de droite, le Figaro magazine fait polémique. Figurant une statue de Marianne recouverte d’un voile, elle titre : « Serons-nous encore français dans 30 ans ? ».

Couverture du Figaro Magazine « Serons-nous encore français dans 30 ans ? » en date du 26 octobre 1985.

« Dans les années 1980, le mythe de la France consensuelle s’effrite », développe la politologue. Ce mythe, c’est l’idée diffusée par l’ex-président Charles De Gaulle (1959-1969) notamment, d’une France unanimement résistante. « On a dit : « Vous avez tous été résistants durant la seconde guerre mondiale, vous étiez tous pour l’indépendance de l’Algérie ». Or, beaucoup de français ne se sont pas sentis représentés avant l’arrivée de Jean-Marie Le Pen puis de sa fille, Marine »,précise-t-elle.

Et la chercheuse de rappeler qu’un nombre conséquent de citoyens français était favorable à la colonisation de ce pays du Maghreb et a collaboré durant la seconde guerre mondiale. Face à cette mémoire officielle enjolivée, d’aucuns développent alors un sentiment de frustration pour se rapprocher des idées à contre-courant du chef du FN.

« Le Pen symbolise, pour ses supporters, la libération des tabous. L’on observe un phénomène de nostalgie quant au régime de Pétain ou à l’Algérie française qui sont réhabilités par le groupe d’extrême droite », explique Wihtol de Wenden.

En 1987, Jean-Marie Le Pen affirme que les chambres à gaz sont un« point de détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale ». Si cette sortie négationniste aboutit à une condamnation en justice, le responsable politique n’aura alors de cesse de réitérer des polémiques racistes. « La plupart des sorties et provocations antisémites de Le Pen se situent après l’affaire du détail », insiste ainsi Philippe Cohen, coauteur du livre « Le Pen, une histoire française » sur Europe 1 en 2012. Y voyant une méthode.

« C’est comme cela qu’il a une audience médiatique : à chaque fois, il fait parler de lui par ses provocations sur les juifs ou la seconde guerre mondiale », continue le journaliste d’enquête et essayiste.

Quatrième parti de France

Subsiste dans l’Hexagone une peur du changement et « beaucoup ne sont pas convaincus que la France soit un pays d’immigration », remarque Catherine Wihtol de Wenden. À partir du milieu des années 1980, le Front national remporte des succès électoraux importants en obtenant pratiquement 11 % aux élections européennes de 1984, mais aussi en faisant son entrée à l’Assemblée nationale lors des élections législatives de 1986 à la faveur du passage à la proportionnelle.

En 1981, Jean-Marie Le Pen n’obtient pas les 500 signatures nécessaires pour se présenter à la présidentielle. Mais 7 ans plus tard, le numéro 1 du FN obtient plus de 14% des suffrages, faisant de son mouvement, le quatrième parti en France.


L’évolution des scores du Front national à chaque premier tour des présidentielles souligne son omniprésence à compter de la fin des années 1980.

« Le bruit et l’odeur »

Jusqu’à la fin des années 1980, les discours stigmatisant les personnes issues de l’immigration sont bien l’apanage des personnalités d’extrême droite. Une situation qui tend à évoluer la décennie suivante. Avec une prise de parole restée dans les annales : le discours d’Orléans de Jacques Chirac le 19 juin 1991.

Alors président du RPR et maire de Paris, il donne un discours pour les sympathisants du parti, qui porte sur un éventuel recadrage de la politique d’immigration nationale.

Pour argumenter son propos, Jacques Chirac prend un exemple. Celui d’une famille française qui travaille, mais qui gagnerait moins que ses voisins de paliers, étrangers, bénéficiant d’aides sociales. « Si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur, le travailleur français sur le palier, il devient fou », assène-t-il.

Le discours de Jacques Chirac à Orléans. Extraits (images TF1). Capture d’écran Ina.fr

Fustigeant une« overdose» d’étrangers, l’édile de Paris demande un moratoire sur le regroupement familial. C’est pourtant son gouvernement qui avait mis la mesure en place en 1976.

Tandis qu’il était Premier ministre (1986-1988), Jacques Chirac déclarait que « la grandeur de la France est d’être une société ouverte, démocratique, pluraliste et multiraciale ».

Son discours d’Orléans symbolise bien ce changement de discours en matière d’immigration, reflétant plus largement celui de la droite française.

Un triple discours sur l’immigration ? Un dessin de Gaspard N’jock

À gauche, nombre de personnalités considèrent que ce discours a vocation à séduire les militants frontistes. Rebondissant notamment sur l’expression« le bruit et l’odeur », la Première ministre socialiste Edith Cresson fustige : « Le langage de Monsieur Chirac ressemble beaucoup à celui de Le Pen ».

Jacques Chirac s’en défend expressément, arguant : « Je ne suis pas suspect de sympathie à l’égard de M. Le Pen. Je ne vois pas en quoi il aurait le monopole de souligner les vrais problèmes ».

Avec la montée du FN et l’utilisation de l’immigration en politique, le RPR, qui devient l’UMP en 2002, s’empare du sujet. Et l’élection de Nicolas Sarkozy, en 2007, marque un nouveau tournant dans l’histoire de la représentation de l’immigration.

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