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Au revoir les patriarches : retour sur la quinzaine de Cannes 2021

La projection de la quinzaine des réalisateurs du 74e festival de Cannes au forum des images (Paris) nous a donné envie de nous replonger dans ces films qui font la part belle à l’émancipation des femmes.

Texte : Laure Woestelandt / Illustration : montage Canva d’après les trailers de Medusa (arrière-plan), Clara Sola, le Journal de Tuoa et la Colline où rugissent les lionnes.


Reprise de la sélection de la Quinzaine, dans un Cannes un peu déserté de ses festivaliers mais où nous retrouvons (enfin!) le plaisir et l’émotion de voir des jeunes cinéastes éclore et confirmer leurs talents. Cette sélection, exigeante, variée et vivifiante, vient nous saisir à la sortie d’une Sélection Officielle qui, hormis certains chefs-d’œuvre, a peiné à nous réveiller de notre léthargie confinée.

Signe ou non de notre époque post #MeToo et dans la suite de la formation du collectif 50/50, les femmes se sont imposées à la Quinzaine et avec un thème récurrent dans leur film : celui de l’émancipation du patriarcat dominant.

Murina

Dans le très beau et aquatique Murina, cette émancipation prend la forme d’une tentative de rébellion feutrée d’une jeune adolescente contre son père. Quand, au sein d’une île des Kornati (Croatie), un ancien et riche ami de la famille vient mettre à jour certains dysfonctionnements du clan. Avec son premier long- métrage, la croate Antoneta Alamat Kusijanovic a remporté cette année la Caméra d’or.

On se plonge avec plaisir dans ses longs plans subaquatiques, reflets de l’inconscient du personnage. Si le récit semble de facture classique, il bifurque à souhait et se complexifie.

La colline où rugissent les lionnes

Road-teen movie, La colline où rugissent les lionnes, premier long-métrage de Luàna Bajrami (actrice dans la Jeune Fille en feu de Céline Sciamma) met en scène une bande d’ados kosovardes qui ne veulent plus grandir à l’ombre des diktats de la société. Elles se décident à prendre le large pour se réinventer, sinon ré-enchanter leurs horizon.

Mais cesfarouches désirs d’émancipation nous perdent un peu en route et peinent à nous animer sur la durée.

Medusa

Medusa d’Anita Rocha da Silveira, délivre une satire acide de la politique conservatrice brésilienne. Sous des allures de Giallo (un genre né en Italie mêlant le cinéma d’horreur et l’érotique) et sur un ton résolument pop, la cinéaste revisite le mythe de la Méduse. Elle s’inspire de faits réels : soit des gangs de filles évangéliques au Brésil qui se chargent de surveiller et de punir leurs pairs aux mœurs plus légères.

On suit donc le gang de “Michèle et les précieuses” entre mises à tabac de lesbiennes, tutoriels type «comment faire un selfie chrétien ?», et sa chorale d’illuminées au sein de l’église du Pasteur Guilherme.

Clara Sora

Avec son très beau et délicat Clara Sora, Nathalie Àlvarez Mesèn, déconstruit le patriarcat et son puritanisme misogyne à travers la figure de Clara, à la fois amazone-rebelle-guérisseuse mi-profane et mi-religieuse, dont les manifestations corporelles vont à la fois la transformer (éveil de la sexualité) et faire exploser les cadres de son village.

Toute une nuit sans savoir

Comme en sélection officielle, quelques nouvelles du monde surgissent et nous parviennent plutôt sous forme d’enregistrements et de sismographies de son chaos.

Œil d’or cette année, la jeune cinéaste indienne Payal Kapadia nous entraine avec fougue dans un film politique et poétique, Toute une nuit sans savoir, où il sera question d’amour impossible, de caste, de grève et de répression. Des récits qui s’emboîtent pour dire l’Inde actuelle dans une photogénie frémissante.

Europa

Europa, quant à lui évoque l’hospitalité, ou plutôt sa mise en péril au sein des pays européens. Haider Rashid filme en caméra immersive – collée !- le visage de Kamal (interprété par Adam Ali), un migrant irakien à la frontière Turco-Bulgare (la fameuse route des Balkans) pour capter ses respirations haletantes, l’ effroi, la peur et la fatigue .

Sans arrière-plan et avec un hors-champ que l’on devine menaçant (chiens qui aboient, reniflent, coups de fusil ..).

Si le film se réduit un peu à ce trajet, il évite et se délivre ainsi du film à thèse ou militant.

The sea ahead

Chaos du monde qu’un seul pays pourrait contenir, le Liban, capté par l’œil-caméra d’Ely Dagher dans The Sea Ahead (face à la mer). Le film nous embarque dans un sentiment indescriptible, une stase mélancolique, à travers les désillusions de sa jeunesse à la dérive.

Une jeunesse, otage des limbes d’un pays sidéré du présent et encore prisonnier de son passé.

Tourné juste avant l’explosion d’août 2020, certaines des scènes oniriques très réussies du film seraient presque prémonitoires (on ne spoilera pas plus).

Futura

Futura tente un portrait de l’Italie à travers sa jeunesse en interrogeant plusieurs adolescents de régions différentes. Le film, malgré quelques belles séquences, s’étire en longueur et s’épuise dans sa forme au gré des questions un peu vagues et banales, qui entraînent le même type de réponses, et le portrait fini un peu flou.

Retour à Reims

Incursion en France avec Retour à Reims et ses “fragments” tirés du livre éponyme de Didier Eribon et lus par Adèle Haenel. Avec ses différents mouvements qui scandent le film, Jean-Gabriel Périot dresse un portrait du monde ouvrier des années 1950 à nos jours, de sa disparition progressive du discours politique en France à son désarroi actuel auquel s’est abreuvé le Front National.

Neptune Frost

Petit détour afro-futuriste avec une comédie musicale de Saul Williams. Son Neptune Frost orchestre la rencontre entre un cyborg et un mineur Coltan qui prennent la fuite pour rejoindre une communauté voulant s’affranchir des normes patriarco-capitalistes et de l’exploitation néocoloniale de l ‘Afrique par les puissances occidentales.

Leurs cris et leurs révoltes s’unissent pour s’échapper aux rythmes de danses tribales revisitées et aux sons de chants aux accents métaphysiques et révolutionnaires.

Le récit un peu bancal s’enlise parfois dans son militantisme aux coutures kitsch, mais on reste saisi jusqu’à la fin par l’audace et l’ambition d’un tel projet au regard aventureux.

Les magnétiques

Entre émancipation et dénonciation, deux films sortent de l’époque. Les Magnétiques nous embarque pour un petit tour dans la France des années 1980 encore, mais sur fond de radios libres, tragédie familiale et passion fraternelle.

Premier long-métrage de Vincent Maël Cardonna, prix de la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques), aussi magnétique que son titre, le film entier vibre au rythme et à la fureur de vivre, (et de créer !) de cette génération qui criait sa désolation au son de sa musique indépendante.

Le journal de Tûoa

Enfin, un film inclassable, Le journal de Tûoa, de Maureen Fazendeiro et Miguel Gomes nous parle du monde et du cinéma et de comment le couple de cinéastes dialogue et négocie avec eux. Comment fait-on du cinéma ? Comment être en prise avec le monde ?

Tourné pendant la pandémie de Covid- 19, le film, découpé en 22 journées, avance à reculons, de la fin du tournage jusqu’à son premier jour.

Du courage et de l’imagination, vertus cardinales d’un cinéaste selon Marco Bellochio, les films de cette Quinzaine n’en n’ont, encore une fois pas manqué .

Une sélection à retrouver jusqu’au 5 septembre 2021 au forum des images à Paris.