Years and Years, la série d’anticipation politique qui fait froid dans le dos

Années 2020, dans une Angleterre post-Brexit sinistrée, une famille tente tant bien que mal de garder la tête hors de l’eau, malgré les crises politiques et financières. Retour sur l’une des séries les plus marquantes de 2019.

Ludivine Aurelle


La famille Lyons au complet.. Au cœur de l’intrigue, les quatre membres de la fratrie, aux caractères bien trempés : Stephen, Daniel, Rosie et Edith. (Capture écran HBO)

A quoi ressemblera l’Angleterre après le Brexit ? Jusqu’où ira la montée des populismes en Europe ? Connaîtra-t-on un nouveau krasch boursier ? Les scénaristes de Years and Years ont choisi de se pencher sur ces questions. De façon pessimiste, et percutante. En l’espace de six épisodes, disponibles sur Canal + Séries, ils nous plongent dans une Angleterre sinistrée durant les années 2020 à travers l’histoire de la famille Lyons. Au cœur de l’intrigue, les quatre membres de la fratrie, aux caractères bien trempés : Stephen, Daniel, Rosie et Edith.

Entre crise financière et ubérisation

Tous n’ont pas le même niveau de vie. Rosie, l’une des soeurs est une mère courage. Handicapée en fauteuil roulant, elle élève seule son fils. Pour subvenir à leurs besoins, elle travaille dans une cantine en tant que chef d’équipe. Du jour au lendemain, elle est licenciée et se retrouve au chômage. Pendant ce temps-là, son grand frère Stephen, conseiller financier, mène la belle vie dans un pavillon ultra-moderne londonien avec Celeste, son épouse, également dans la finance, et ses deux filles. 

La petite famille se pensait bien loin des soucis financiers jusqu’à ce que Celeste ne soit, elle aussi, remerciée. Forcé de vendre leur maison, le couple tombe des nues lorsqu’une crise financière s’abat sur le pays. Leur banque fait faillite. Impossible de récupérer l’argent de la transaction. 

Comme le héros du nouveau film de Ken Loach, Sorry we missed you, Stephen enchaîne les jobs précaires. Il troque son costume trois pièces pour un short de cycliste et un coupe-vent. Désormais, il sillonne les routes anglaises à vélo pour livrer des colis. Payé quelques livres de l’heure seulement. 

Les beaux jours du populisme

Dans ce contexte de précarisation grandissante, une nouvelle figure médiatique et politique : Vivienne Rook, incarnée par Emma Thompson. Elle se fait connaître en jurant sur un plateau télé : “Fuck!”. Une polémique monstre s’ensuit. Quelques mois plus tard, elle fonde son propre parti. Le nom fait écho à la polémique qu’elle avait suscité : “4 étoiles”, soit le nombre de signes utilisé pour censurer son juron à la télévision. Certains y verront un clin d’œil au mouvement politique italien 5 étoiles. Elle devient ensuite députée dans la foulée, avant d’accéder au rang de…Premier ministre. Toute sa campagne se joue sur l’affect et les émotions des électeurs. Vivienne Rook est ouvertement populiste et revendique un côté “franchouillard”. 

Son arrivée au pouvoir fait craindre le pire, notamment concernant le sort des réfugiés, déjà considérés comme persona non grata dans le reste de l’Europe. Depuis le début des années 2020, des milliers de demandeurs d’asile ukrainiens ont rejoint les côtes anglaises pour fuir les persécutions d’un Vladimir Poutine belliqueux. Daniel, le frère cadet travaille dans un des camps d’accueil. Lors d’une journée ordinaire de travail, il a le coup de foudre pour Viktor, qui a fui l’Ukraine pour sauver sa peau. Rapidement, il quitte son mari pour mener son histoire d’amour au grand jour. 

Viktor devient alors un membre de la famille. Il n’est pas montré comme un simple rescapé ou une victime. Le spectateur, comme les Lyons, le considèrent comme le petit copain de Daniel. Leur relation est belle et forte. Elle mènera Daniel à faire des sacrifices irréversibles pour que Viktor puisse mener une vie normale. 

Malgré tout, une lueur d’espoir persistante

Chaque fin d’épisode est anxiogène. Le montage est saccadé, un flot continu d’informations se déverse. Des foules paniquées, Vivienne Rook élue, une explosion nucléaire… Rien ne semble exagéré. Years and Years frappe là où ça fait mal. Encore plus juste et terrifiant que Black Mirror. La série met le doigt sur les peurs du spectateur, sur les travers du monde actuel et leurs dérives potentielles dans un futur proche. 

Pour autant, les scénaristes n’ont pas tenu à en faire un manifeste absolument pessimiste. Au milieu des crises, il y a une lueur d’espoir qui grandit. C’est l’abnégation de Daniel pour sauver son petit-ami. C’est la détermination d’Edith, l’autre sœur de la fratrie, une militante chevronnée qui multiple les actions coup de poing pour plus de justice. La société dépeinte dans Years and Years n’est pas seulement en proie au délitement. Les mœurs ont évolué, naturellement. Stephen et Celeste sont un couple mixte, et cela ne pose de problèmes à personne. Daniel menait une vie conjugale ordinaire avec son mari. La transidentité semble davantage acceptée. Montrer cela c’est aussi changer les représentations habituelles des personnages de série. L’exemple le plus frappant est celui de Rosie, représentée comme personne indépendante qui n’est pas cantonnée à son handicap. Voilà encore l’un des nombreux tours de force de cette série. Tout cela, en seulement six épisodes. 

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