Au travail! : Le Cinéma du réel cherche l’humanité

Ubérisation du monde, aveuglement volontaire…. Les réalisateurs Ken Loach et Antoine Russbach livrent un portrait glaçant du monde du travail actuel, alertant le monde et les autorités sur les effets dramatiques que cela engendre sur les relations sociales.

Texte : Leila Amar / Montage photo : Ludivine Aurelle


Dans “Ceux qui travaillent”, Frank, incarné par Olivier Gourmet, est remercié après vingt ans de bons et loyaux services, tandis que Ricky, héros de “Sorry we missed you”, enchaîne les petits jobs mal payés pour tenter d’accéder à la propriété. (Captures d’écran)

Ces dernières semaines deux films ont marqué nos grands écrans, “Ceux qui travaillent”, premier long métrage du jeune réalisateur Suisse Antoine Russbach et “Sorry We Missed you” du mastodonte britannique Ken Loach, plus engagé que jamais en signant son 33ème long-métrage. Deux films qui dépeignent le nouveau visage du travail, où l’on cherche l’humanité à la loupe.

Dans “Sorry We missed you”, Ken Loach raconte l’histoire de Ricky, un père de famille vivant à Newcastle avec sa femme Abby et leurs enfants. Ricky et Abby souhaitent accéder à la propriété, mais l’un enchaînant les petits jobs mal payés, et l’autre les missions d’aide à domicile pour personnes âgées, leur rêve semble compromis.

C’est alors que Ricky décide de devenir livreur indépendant, statut prometteur d’après le directeur de la plateforme de livraison, qui lui permettra d’engendrer beaucoup plus de revenus, mais surtout: d’être son propre patron. Une idéologie qui tient en un mot : l’ubérisation de la société. Au fur et à mesure des livraisons intenses de Ricky, c’est une famille soudée qui se désagrège petit à petit,

“Le travail devient de plus en plus précaire”

Si Ken Loach a tenu à présenter son film à Cannes, en compétition officielle cette année, c’est parce qu’il a à cœur d’utiliser son cinéma afin d’influencer les politiques. “Le travail change de plus en plus et devient de plus en plus précaire. J’y pense depuis longtemps avec mon co-scénariste Paul Laverty et nous voulions montrer à quel point cette situation affecte nos familles, qui à force de travailler de la sorte, ne voient plus jamais leurs enfants”, insistait-il récemment sur le site AlloCiné.

Bien loin des paillettes cannoises, le réalisateur a présenté son film en avant-première à l’Assemblée Générale le 14 octobre dernier, à l’initiative de la députée LFI Clémentine Autain. Également présents à la projection au Palais Bourbon, des représentants des collectifs de livreurs comme Jérôme Pimot, du Collectif des livreurs autonomes de Paris. Ce collectif ainsi que plusieurs autres dans différentes régions françaises ont œuvré pour qu’une loi puisse poser un cadre entre les plateformes (type Deliveroo, Uber) prônant le travail indépendant, et leurs travailleurs plus inféodés que réellement libres.

Le projet de Loi d’orientation des Mobilités (LOM) a ainsi été voté le 18 octobre dernier par l’Assemblée, définissant ainsi un début de cadre prévoyant entre autres le droit à la déconnexion ainsi qu’une couverture maladie par les plateformes après sept jours de carence. Un projet de loi rejeté par le Sénat hier, le 5 novembre.

Le collectif des livreurs appelle, quant à lui, à la syndicalisation des travailleurs indépendants afin de contrer la servitude que ces nouveaux modes de travail démocratisent, qualifiant cela de “réelle guerre économique”.

Ce sont également les conditions de travail des livreurs, et particulièrement le décès de l’un d’entre eux, Franck Page, livreur UberEats renversé par un camion pendant son service.s, qui ont poussé Mathieu Lépine à créer son compte twitter “Accident du travail : silence des ouvriers meurent”. Alors que 600 000 personnes en France sont touchées par les accidents du travail., ce compte est pour lui une “manière de lutter contre l’invisibilisation des victimes“.

Du côté de Ken Loach, ces nouvelles technologies représentent une arme de savoir, pour le moment utilisées par une poignée de personnes les utilisant pour devenir encore plus riches, exploitant le reste de la population. “C’est une mauvaise utilisation de ce savoir, in fine c’est une question de pouvoir. L’humanité est exclue de nos relations, nos lieux de socialisation ferment et cela détruit notre société au final”, expliquait-il ainsi sur AlloCiné

L’humanité en perte de vitesse

Si Ken Loach critique ouvertement le capitalisme, Antoine Russbach, quant à lui, propose une vue différente du réalisateur britannique. Dans “Ceux qui travaillent”, Frank, incarné par Olivier Gourmet, est cadre dans une société de fret maritime en Suisse. Parti de zéro, ce père de famille nombreuse devenu bourgeois, a gravi les échelons, allant jusqu’à prendre des décisions importantes seul pour le bien de l’entreprise.

Un beau jour, l’une de ses décisions lui coûte son poste, et Frank est remercié après vingt ans de bons et loyaux services. Il cachera cette situation à sa famille, qui bien trop habituée à un style de vie confortable, ne le verrait plus de la même manière. La décision que Frank a prise est une question de vie ou de mort. En quelques instants, et pour sauver la rentabilité d’une entreprise dans laquelle il n’est qu’employé, il a le pouvoir d’influer sur le destin d’une personne dont la vie est déjà un cauchemar. 

Une dystopie nette s’installe dès le début du film, où Frank, avare en parole, gère les choses de façon quasi robotique, ici aussi, en marge de sa famille, sans réelle connexion avec ses enfants, happés par le matériel qui les entoure, à l’exception de sa benjamine, caution humaniste de cet opus qui le ramènera vers ce qui fait de Frank un humain capable de ressentir des émotions.

“Un aveuglement volontaire”

Pensé comme un long métrage où travail, spiritualité et défense se côtoiraient, “Ceux qui travaillent” s’est transformé en projet de trilogie articulé autour du modèle médiéval formé par le Tiers état, la noblesse et le clergé, et répondant ainsi à des questions fondamentales : qui nous nourrit, qui nous défend, qui prend soin de nos âmes ?

Le film nous met face à notre hypocrisie. Si nous avons appelé notre personnage central Frank, c’est en référence au monstre de Frankenstein. Frank est un peu la créature que nous avons fabriquée, que l’on désigne facilement en la condamnant, mais ce qu’elle fait nous arrange tous. Cette hypocrisie est très violente.Les gens de droite qui disent que le monde va s’autoréguler me font tout aussi peur que les gens de gauche qui veulent sauver le monde en détruisant le système, mais qui ont un téléphone dans leur poche dont le contexte de fabrication est plus que contestable. Si le film s’attache à quelque chose, c’est à notre aveuglement volontaire. Il dévoile que nous sommes tous complices du crime qu’a commis Frank” confiait le réalisateur à AlloCiné.

Malgré ces mises en garde, le modèle de l’ubérisation ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Ce mode de travail s’étendant à bien plus que de simples services de transports inclue désormais tous types de services (bricolage, cuisine, cours etc. …)

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