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    «C’est une réalité terrible, c’est déshumanisant » : être apatride au quotidien

    Apatride (nom, adjectif) : Personne qu’aucun Etat ne considère comme étant son ressortissant, et qui ne possède donc aucune nationalité. S’il est, par définition, difficile d’établir des statistiques exactes, près de dix millions de personnes seraient apatrides dans le monde, d’après l'agence des Nations unies pour les réfugiés. Vivant aux Etats-Unis, Karina Ambartsoumian-Clough est l’une d’entre elles. La militante de 32 ans pour les droits humains se confie, pour Guiti News, sur les effets journaliers de cette situation.

    Karina essuie les larmes sur ses joues, tandis qu’elle réfléchit à son futur. Il rime avec incertitude. Très émue, elle peine à verbaliser ce qu’elle ressent. A trouver les mots justes. 

    Chez elle, Karina ne sait pas où c’est. Elle n’a jamais eu de pays. De nationalité.

    «Lorsque l’on évoque l’apatridie, l’on pense spontanément aux Rohingyas ou aux Palestiniens vivant en Jordanie, en Syrie ou au Liban. Or, l’apatridie est un problème mondial, qui touche chaque ethnie, chaque religion », pose-t-elle, songeuse. 

    «Mon père est Arménien et ma mère Ukrainienne. Moi, je suis née à Odessa (ville ukrainienne sur la mer Noire), sous la période soviétique. Mon père a beaucoup souffert. L’ascension du nationalisme à la fin de l’URSS a conduit à une prolifération d’apatrides », poursuit-elle. Ni l’Ukraine ni l’Arménie ne reconnaissant les parents de Karina comme leur ressortissant. 

    En 1992, Karina a 4 ans. Ses parents fuient l’Ukraine pour gagner le Canada. Ils y travaillent jusqu’en 1996, avant de se rendre aux États-Unis pour demander l’asile. Dans les cinq années suivant leur arrivée, leur demande d’asile est refusée à trois occurrences. Il leur est alors ordonné de quitter le territoire national. Mais, où aller ?

    Couvre-feu, téléphones sur écoute…un quotidien monitoré

    Après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, la situation familiale empire encore. Puisque aucun pays ne les reconnaît, ils ne peuvent pas être déportés.

    Aux Etats-Unis, c’est à l’agence de contrôle de l’immigration et des douanes (ICE) qu’incombe la responsabilité de s’assurer de la sécurité des frontières et d’enquêter sur les personnes étrangères, avant leur renvoi. La jeune femme se souvient encore avec force de la façon dont ses parents ont été traités par « la police de l’immigration ».

    «Ma mère et mon père ont dû respecter un couvre-feu strict, tout en sachant que leur téléphone était sur écoute. La situation a duré près de six mois. Cela a été particulièrement éprouvant pour eux deux, je crois bien que cela les a brisés ».

    Pour Karina, quant à elle, les problèmes commencent véritablement à son dix-huitième anniversaire. « Je suis devenue une adulte, en me rendant compte que je n’avais pas d’identité ». A cet âge, elle aurait ainsi dû recevoir une lettre de convocation de l’ICE, afin d’intégrer le même programme de supervision que ses parents et sa sœur. Ce qui lui aurait, au moins, permis de travailler et d’obtenir son permis de conduire. Mais, cette fameuse lettre, elle ne l’a jamais reçue.

    « Je ne connaissais pas ma propre histoire, tout simplement parce que personne ne raconte notre histoire »

    Toutefois, peu de temps après, elle reçoit un appel téléphonique de l’agence de contrôle de l’immigration et des douanes. Sa voix se voile à nouveau à mesure qu’elle en évoque le souvenir. «L’agence m’a assuré qu’elle allait m’appréhender. Me disant que si je me rendais dans leur agence, je serai placée en centre de détention. Cela m’a bouleversé et effrayé. Je n’y suis pas allée. C’est ainsi que je suis officiellement devenue sans-papier ».

    Ce qui l’étreint à ce moment-là, c’est aussi un questionnement existentiel. Qui est-elle après tout ? Les doutes, la perplexité, l’envahissent. «J’ignorais que j’étais apatride. Je pensais uniquement être sans-papier. Je ne connaissais pas ma propre histoire, tout simplement parce que personne ne raconte notre histoire ». Karina réalise qu’elle ne pourra jamais rien posséder à son nom, ni papiers, ni assurance, ni compte bancaire, ni carte visa. Elle n’ aura pas même le droit d’acheter une bière.

    «J’ai travaillé pendant longtemps dans le milieu de la restauration. Cantonnée à un travail particulièrement physique, où on me payait ‘au noir’. C’est ainsi que j’ai commencé à construire ma vie», dit-elle non sans fierté. Avant de poursuivre : « il n’y avait personne pour m’aider. Inlassablement, j’ai contacté des avocats. En vain. J’ai aussi tenté de me rapprocher des Nations unies. A chaque fois, les réponses étaient négatives ».

    De son aveu, la difficulté de trouver un avocat familier de sa situation était aussi particulièrement frustrante. Et de se remémorer d’une rencontre lunaire avec le conseil de ses parents, l’enjoignant à épouser Kévin, son petit-ami américain. «Cela vous aidera», leur promet-il. Karina et Kevin l’écoutent et se disent oui. Mais, l’exaltation de la noce est bientôt assombrie par une froide réalité. Parce qu’elle est rentrée illégalement aux États-Unis, même mariée, elle restera sans-papier.

    «J’ai travaillé pendant longtemps dans le milieu de la restauration. Cantonnée à un travail particulièrement physique, où on me payait ‘au noir’. C’est ainsi que j’ai commencé à construire ma vie», explique Karina, non sans fierté. Crédit photo DR.

    Le désenchantement des « dreamers »

    Les pérégrinations se poursuivent alors pour le jeune couple. Un ami conseille à Karina de prendre attache avec David Bennion, avocat et fondateur du Free Immigration Project, organisation qui s’occupe d’accompagner les personnes dans leur démarche de régularisation.

    Ce dernier lui assure qu’elle est éligible au programme d’action différée pour les arrivées d’enfants (DACA pour Deferred Action for Childhood Arrivals ndlr). En 2012, le président Obama présente ce programme permettant aux enfants de parents immigrés entrés aux États-Unis comme mineurs d’être régularisés. Si le programme n’offre pas à Karina une voie pour la naturalisation, il lui permettra toutefois d’obtenir un numéro de sécurité social, ainsi que son permis de conduire et de travail. «Tous les deux ans, je dois renouveler ma ‘candidature’. Ils prennent mes empreintes. Le programme est restrictif, il faut rentrer dans un certain nombre de critères », souffle-t-elle.

    En 2016, après neuf mois d’attente, Karina reçoit pour la première fois son titre de séjour. Elle a 26 ans. «C’est un simple titre de séjour, mais il me protège de la déportation, je peux entrer dans un bar, aller récupérer mon courrier, avoir des choses sur mon nom. La première chose que j’ai faite avec mon titre de séjour ? Acheter une bouteille de vin », se remémore-t-elle, esquissant un franc sourire.

    «Le programme DACA aide à résoudre quelques difficultés, mais il ne s’attaque pas à la source du problème. Je suis, bien sûr, reconnaissante au programme DACA. Toutefois, ce n’est pas suffisant ». Les 800 000 personnes dépendant du DACA ne peuvent pas franchement être soulagées. Donald Trump et son parti les Républicains ont fait de leur mieux pour tenter de le détruire. Et les éléphants continuent de s’opposer farouchement à la poursuite du programme.

    Désormais, Karina attend que le gouvernement réexamine son statut. Elle préside United Stateless, un programme national, dont la mission est d’informer et de sensibiliser sur le statut d’apatride. C’est non sans impatience que Karina s’imagine recevoir la fameuse «Green card». «Quand je pourrais enfin devenir un citoyen à part entière ». Elle s’arrête, des larmes coulent de ses yeux bleus. « Ça va changer ma vie ».

    Dessin à la Une : Oriane Sebillotte

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