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    C'est leur histoire

    « Ça sera l’égalité ou rien » : une ambassade pour les personnes en exil

    Depuis le 18 avril, une centaine d’hommes en exil ainsi que leurs soutiens d’Extinction Rébellion, un mouvement international écologique et social, et du Collectif La Chapelle Debout, une association d’aide aux personnes migrantes, occupaient un bâtiment parisien du IXe arrondissement : l’Ambassade des immigrés. Avec deux revendications : un logement pérenne et une situation régularisée. Depuis le 19 octobre, le lieu a été expulsé.

    « Depuis le dépôt de ma demande d’asile, je n’ai pas de logement. J’ai longtemps dormi dans la rue », glisse doucement Amer*, le regard timide, héritage d’un passé que l’on devine éprouvant. Le jeune homme de 23 ans a fui le Nigéria, gageant que sa vie serait meilleure de l’autre côté de la Méditerranée.  

    Une situation semblable à celles de dizaines d’autres personnes ayant désormais élu domicile au sein de « l’Ambassade des immigrés ». Soit un ex-immeuble de bureaux du IXe arrondissement de la capitale, rue Saulnier, investi par les associations Extinction Rebellion et La Chapelle Debout.  

    Sur une banderole, les mots « Ambassade des immigrés », traduits en arabe et en anglais, et des affiches revendicatives signalent l’entrée. Ici, c’est le règne de la débrouille et de la récup’. Un bureau noir où des bénévoles se retrouvent pour bavarder en garde l’accès. Des provisions alimentaires et hygiéniques jonchent le sol.  

    Plusieurs voix joyeuses résonnent dans le hall. Elles proviennent de la cuisine improvisée dans une salle adjacente. Au fond d’une grande pièce, qui fait office de salle de réunion, quelques planches assemblées à la hâte servent de canapé. Seuls une poignée de chaises en plastique et un tableau blanc viennent agrémenter ce lieu de vie. C’est aussi l’unique pièce autorisée aux visiteurs d’un jour, afin de préserver l’intimité des résidents de l’immeuble.  

    « Nous sommes fatigués mentalement »

    « Mon voyage a été très long et dur », confie, sur la réserve, Ahmed. Ce jeune Soudanais de 27 ans revient sur son exil en 2016. Fuyant la guerre politico-ethnique qui décime son pays depuis son indépendance en 2011, il réussit à atteindre la Libye et tente sa chance dans une traversée vers l’Italie en 2018.

    Son voyage jusqu’en France mettra en tout trois ans : il finit par obtenir le statut de réfugié en 2019 et trouve un logement au Havre (Seine-Maritime, Normandie). « Mais il n’y avait pas de travail, alors je suis venu à Paris pour en chercher ».

    « J’ai fui l’Italie, j’ai essayé la Norvège, l’Allemagne… Nous sommes fatigués mentalement », abonde Nasser, un autre résident, une capuche vissée sur la tête. Chétif mais énergique, le jeune homme de 26 ans veut désormais, lui aussi, reconstruire sa vie en France. Et apaiser les traumatismes toujours vivaces d’une fin d’adolescence somalienne durant laquelle Al-Shabaab, organisation terroriste liée à Al-Qaïda, l’exhorte à venir grossir ses rangs. Avec la fuite comme seule issue, il a quitté la Somalie gangrénée par des tensions inter-tribales où « il n’y a pas de gouvernement ni d’avenir ». A l’image d’Ahmed, il a traversé une partie de l’Afrique – l’Ethiopie puis le Soudan – pour atteindre la Libye, avant de gagner l’Italie. Il avait alors seulement 17 ans.

    Le jeune Somalien sera « dubliné » en France [il a donc fait l’objet d’une procédure du règlement européen de Dublin qui impose de déposer sa demande d’asile dans le premier pays d’entrée dans l’UE, NDLR], ses empreintes ayant été prélevées en Italie.

    Avec le collectif La Chapelle Debout, il obtient l’aide d’un avocat et tente un recours contre son obligation de quitter le territoire (OQTF).

    Nasser a fui la Somalie en 2013, il était alors âgé de 17 ans. Il a requis l’anonymat.

    « Il y a d’autres personnes ici qui ont de plus grands problèmes que moi »

    Désormais, Ahmed travaille sur des chantiers et cherche un logement. « Moi, je dis merci à Dieu. Il y a d’autres personnes ici qui ont de plus grands problèmes que moi », souffle-t-il.

    Son voisin, Nasser, se rêve lui mécanicien, en hommage à son défunt père. Deux choses l’animent : venir en aide à ses deux sœurs et à sa mère restées en Somalie et « me marier », sourit-il doucement.  

    Amer, ce Nigérien de 23 ans, veut lui aussi retrouver une vie meilleure dans le pays des droits de l’Homme : « Je veux rester en France, faire ma vie ici. Mais, ce n’est pas la situation que j’imaginais », confesse-t-il. Le jeune homme ne cache pas sa déception face à l’accueil qui lui a été réservé à son arrivée dans l’Hexagone :

    « Quand on est dans la rue, on pense où on va dormir, où on va manger, où on va se laver. Ce n’est pas facile »

    Amer
    Amer, 23 ans, ne s’imaginait pas vivre dans la rue en venant en France.

    Lui qui se destine au droit aimerait aujourd’hui pouvoir reprendre ses études.  

    « Une ambassade de paix dans un monde en guerre »

    Ces prémices de stabilité, tous trois disent les devoir au collectif La Chapelle Debout. Créé en 2015 « dans la rue,
    autour des campements de La Chapelle et de Stalingrad », il a été pensé par « des gens qui ont refusé d’être privés de la parole », raconte Malcom, l’un de ses membres. 

    Exigeant des logements et des papiers « pour tout le monde », il accuse la France de « ne rien faire pour ceux qui sont à la rue et sans-papiers » et dénonce le « racisme systémique » de l’État, précise Nestor, un autre membre.

    Parti d’une étude d’environ trois mois mettant en lumière la disparition des campements parisiens, ce projet d’occupation s’est organisé avec plusieurs personnes vivant dans la rue, à qui il semblait nécessaire « de se protéger de la police, de s’organiser pour vivre et mener des actions ».  

    La Chapelle Debout entend « créer la possibilité de l’auto-organisation » par la désobéissance civile, entre autres. Pour ces membres, « ça sera l’égalité ou rien ». Ils appellent à retrouver une solidarité entre Français et étrangers, à créer « une ambassade de paix dans un monde en guerre ».  

    Ça sera l’égalité ou rien.

    La Chapelle Debout

    S’installer durablement

    Une petite centaine de personnes vit désormais à l’Ambassade des immigrés. Si d’autres peuvent venir demander un repas, des soins ou une assistance dans les aides administratives, la liste des occupants reste close. Malcolm le justifie par une volonté d’avantager ceux qui sont présents depuis le 18 avril.

    « Les gens qui sont rentrés, qui ont pris le risque, au départ, de faire face à la police, de risquer l’expulsion, de faire ce projet, sont ceux qui habitent le lieu et cette liste est close. Cela ne veut pas dire que les autres ne sont pas les bienvenus », argumente le membre du collectif. 

    Si le propriétaire de l’immeuble a initié une procédure d’expulsion – prononcée le 18 juillet sur décision de justice du tribunal judiciaire de Paris -, cela ne semble pas décourager le collectif. Bien au contraire.

    Grâce à la cagnotte qu’ils ont lancée – avec un montant s’élevant à 16 000 € début mai – ils souhaitent construire une cuisine et des douches. Pour s’installer durablement en somme.

    « La priorité ? Assurer aux étrangers une autonomie »

    Devant la porte toujours gardée de l’Ambassade des immigrés, les soutiens se retrouvent autour de l’unique bureau des lieux. Ils racontent leur volonté de s’engager ici pour défendre les habitants. 

    « J’ai commencé à entendre parler des personnes qui mourraient en mer Méditerranée sur des canaux, raconte Ariane*. C’était à une époque où on n’en parlait pas. Au bout d’un moment, c’est devenu tellement insupportable que j’ai décidé de travailler dans le social auprès d’étrangers ».

    Sensible aux questions de précarité et d’inégalités sociales depuis l’enfance, cette jeune femme aujourd’hui au chômage, explique s’être engagée auprès d’Extinction Rebellion [mouvement international écologiste et social qui revendique l’usage de la désobéissance civile, NDLR], et être venue ici après un appel à l’aide du collectif La Chapelle Debout.  

    Aujourd’hui, l’occupation du bâtiment continue de gagner en audience, brassant de nouveaux bénévoles. Parmi eux, Mehdi*, professeur de philosophie au lycée. Cet ancien livreur Deliveroo de 29 ans raconte s’être politisé au contact de ses élèves, dont certains ont immigré. Pour lui, « la priorité du collectif est d’assurer aux étrangers une autonomie, qu’ils sachent se défendre eux-mêmes et organiser leur propre solidarité sur le territoire ».  

    L’objectif à terme ? Permettre à ces habitants de trouver un logement et, à l’image d’Amer qui a récemment décroché une place dans un hébergement d’urgence, de quitter l’Ambassade des immigrés.

    « On demande que le gouvernement nous aide »

    Bataille devenue juridique avec le procès porté par le propriétaire, la défense de ce lieu d’auto-gestion se fait aussi politique, notamment dans la rue. Lors des manifestations traditionnelles du 1er mai, le collectif a voulu faire entendre la voix de ces personnes exilées. « Je suis ici depuis 2019, je n’ai ni papiers, ni argent, ni rien ! Je dors dans la rue ! », témoignait ainsi Ali, l’un des participants.

    Reconnu réfugié, Saleh*, âgé d’une cinquantaine d’années, abondait : « Je n’ai pas de logement, je suis avec ma femme et deux enfants ». Tous les quatre dorment dans la rue : « Il y a des personnes dans des situations catastrophiques, des personnes à la rue. On demande que le gouvernement nous aide », s’indignait-il.  

    Fin 2021, la Fondation Abbé Pierre alertait sur l’exclusion des personnes étrangères, dites « en situation irrégulière », au logement. Estimant a minima que plus 600 000 « sans-papiers » (se basant sur les chiffres de l’Aide Médicale d’Etat) vivent dans l’Hexagone sans aucun droit reconnu. 

    Plusieurs centaines de sans-papiers et leurs soutiens avaient déjà occupé brièvement le Panthéon à Paris, en juillet 2019, à l’initiative de La Chapelle Debout qui réclamait leur régularisation.

    Clap de fin

    Depuis mi-juillet donc, l’Ambassade se savait en sursis. Avec devant elle, deux mois pour évacuer le local. « Ce délai ayant été dépassé, le concours de la force publique a été requis par le commissaire de justice », argumente la Préfecture de police.

    Le 19 octobre dernier, à 4h30 du matin, les habitants de l’Ambassade des immigrés ont ainsi été délogés. Parfois de manière violente selon Hervé, membre du collectif. Et de citer l’exemple d’une femme contrainte de sortir de sa douche nue pour s’habiller sous la surveillance des forces de l’ordre.

    Sur plus d’une centaine de personnes, 77 sont montées de gré ou de force dans des bus pour être emmenées dans des centres d’hébergement.

    « Les personnes, accueillies en centres d’hébergement vont y bénéficier d’une évaluation de leur situation administrative, d’un accompagnement social, sanitaire et administratif avant d’être ré-orientées vers des hébergements adaptés à leur situation en Ile-de-France et en région », indique la Préfecture.

    Parmi les anciens résidents de la rue Saulnier, six ont été interpellés.

    Si l’Ambassade des immigrés n’est plus, la détermination des militants reste intacte. Le collectif a renouvelé sa cagnotte participative pour assister notamment les six personnes interpellées.

    À Hervé d’assurer : « on se battra jusqu’au bout pour trouver des solutions d’hébergements pérennes ».

    Ce reportage a été publié une première fois le 19 mai et a été actualisé le 23 octobre suite à l’évacuation du bâtiment.

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