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Être chez soi sans « entre-soi » : le défi des nawés d’Ohmboa

Promouvoir le partage interculturel tout en plaidant pour l’empouvoirement des femmes. C’est l’objectif de la jeune association Ohmboa, signifiant « chez soi » en douala, qui propose une variété d’ateliers de découverte (artisanat, cuisine…), afin de mettre en valeur la diversité des cultures africaines et caribéennes, en même que le savoir-faire des « nawés » (« femmes » en fongbé, dialecte beninois). Début juin, l’association a pu reprendre ses ateliers en présentiel. L’occasion pour Guiti d’y aller faire un tour. Rencontre.

Un récit de Justine Segui / Photographies : DR


Il y a un an, Anne Jennifer Chicou a tout plaqué. En quête de sens, elle a quitté son travail dans la communication et le marketing digital pour monter son association Ohmboa, qui signifie « chez soi » en douala, un dialecte camerounais.

Son dessein ? Promouvoir le partage interculturel tout en plaidant pour l’empouvoirement des femmes. Très concrètement, son association propose des ateliers, allant de la création de savon à la cuisine, à destination des particuliers comme des entreprises. Ces sessions découverte sont orchestrées par les dites nawés, leur permettant ainsi de partager leur expertise.

L’idée lui est venue en allant chercher sa petite sœur à l’école. « Je l’ai retrouvée en pleurs. Elle m’a alors confié qu’une de ses copines lui avait dit, à la récréation, qu’elle ne pouvait pas être la Reine des neiges. Parce qu’elle est noire et que les noires ne sont pas des princesses », raconte Anne Jennifer Chicou.

Valoriser les talents et le vivre-ensemble

D’où son envie immédiate de proposer et de mettre en lumière d’autres modèles, pour en faire en sorte que sa petite sœur comme tant d’autres fillettes, puissent se projeter et se sentir valorisées. C’est alors qu’Anne Jennifer Chicou décide de proposer à des femmes, issues de cultures perçues comme minoritaires, d’encadrer les activités de l’association. « C’est un choix complètement arbitraire, admet-elle. Je suis partie du principe que les femmes sont moins mises en valeur, alors que dans les cultures africaines, ce sont elles qui transmettent les savoir-faire ».

Nous la retrouvons un matin ensoleillé du mois de juin pour un atelier de création de savon, en plein coeur de Paris. A notre arrivée, les odeurs d’huiles essentielles embaument déjà la pièce.

C’est la nawé Ahmel Grati, d’origine tunisienne, qui orchestre cette session de sensibilisation, en nous partageant les secrets d’un savon artisanal réussi. Grâce à la méthode de la saponification à froid, au bout de trois heures, chacun des participants peut ramener sa création à la maison.

Plus que le “do it yourself”, cet atelier est surtout prétexte à la rencontre. Du quotidien, au travail en passant par la manière de sélectionner ses produits pour le corps ou de les fabriquer, la nawé et les participants échangent. Le conseil de d’Ahmel Grati ? « Ne choisir qu’une recette de soin pour commencer et la perfectionner ». C’est autour d’un café et de gâteaux et biscuits tunisiens que se poursuit la conversation.

« Casser l’entre-soi »

Le lendemain, lors d’un autre atelier, c’est au tour de Karène Akpabie d’encadrer une activité. Elle propose une initiation à la cuisine, sur des variations de recettes de poulet, influencées par les cultures africaines et asiatiques.

Au menu : des petits ailerons trempés dans une sauce chinoise et un plat typique camerounais, le « poulet DG », accompagné de légumes de saison. Après une matinée derrière les fourneaux, les participants s’attablent pour déguster les fruits de leurs efforts.

La dégustation des plats préparés permet la poursuite des échanges. © Anne Jennifer Chicou

Qu’ils aient reçu une carte cadeau comme Lionel Geoffrey* ou qu’ils aient suivi le projet depuis sa création et aient envie de tenter l’expérience à l’instar de Kani Morel, les participants disent plébisciter l’échange et la possibilité de nouvelles rencontres. « Tout le monde est au même niveau, on est tous là pour apprendre, on s’entraide », avance Jamila Petit, une autre participante.

Pour Anne Jennifer Chicou, l’idée est bien de « casser l’entre-soi ». Et d’arguer : « Aujourd’hui, les gens ne se rencontrent plus. On va avoir les bourgeois dans un coin, les personnes issues de l’immigration dans un autre et il n’y a plus tellement d’espace pour se croiser, échanger, partager, peu importe les cultures ».

Pour continuer, optimiste : « malgré nos revenus, nos origines, nos religions, on peut tous faire des choses sympa ensemble ».

Du sentiment d’appartenance

Si pour l’instant Ohmboa promeut surtout les cultures africaines et caribéennes, c’est parce que sa présidente les connaît bien. « Ce sont mes origines et il fallait commencer quelque part, mais ce n’est que le début », s’enthousiasme, confiante, Anne Jennifer Chicou.

Tandis que les savons sèchent dans leur moule ou que le repas est servi, les participants reprennent leur discussion. Chose qu’ils ne pouvaient pas faire en temps de confinement, quand tout rimait avec virtuel. Pour pallier l’isolement, l’association a créé une chaîne youtube truffée de conseils et recettes, tout en proposant des ateliers en distanciel. « C’est plus sympa en vrai. Derrière son écran, on perd plus facilement l’attention », concède Anne Jennifer Chicou.

Ces ateliers en présentiel ont particulièrement manqué aux nawés. Alors qu’elle range son matériel à la fin de l’activité, Ahmel Grati partage, émue, « on se sent vraiment chez soi ».

*Les noms ont été modifiés.