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Plateforme d’aide aux exilés en France : l’histoire d’une initiative solidaire participative

« J’ai obtenu un refus de la Cnda et la plateforme m’a ensuite beaucoup aidé dans mon renouvellement de dossier », raconte Toofan Hassan, un jeune afghan vivant en exil en France depuis 2018. La plateforme en question ? Un groupe Facebook d’aide aux personnes exilées sur lequel s’échangent des conseils juridiques, des recommandations d’associations comme des adresses de vestiaires solidaires. En bientôt six ans d’existence, le groupe privé atteint presque 23 000 membres, parmi lesquels des particuliers, des responsables politiques et des associations. Retour sur la genèse et les mécanismes de participation de cette initiative singulière, qui en promouvant un visage plus solidaire de la France vient contrebalancer les discours de haine.

Un article de Justine Segui / Dessins : Gaspard Njock ‘Doudou’ pour Guiti News


L’idée est lancée le 3 septembre 2015. La photo de l’enfant Aylan Kurdi, trois ans, dont le corps échoué est retrouvé mort sur une plage turque la veille, devient virale pour provoquer un émoi mondial.

Le créateur de la plateforme, qui préfère taire son nom, aspirait à faire quelque chose quant à l’accueil de personnes exilées en Europe, depuis plusieurs mois déjà. Durant l’été 2015, il part voyager en Turquie et en Grèce, où il est étonné par l’affluence de nouveaux arrivants vers le vieux continent.

Il raconte : « À Ayvalik (petit port turc), j’ai vu des centaines de réfugiés, surtout des syriens, qui attendaient de trouver un moyen pour se rendre en Grèce. Arrivés à Lesbos (île grecque), ils n’étaient pas des centaines, mais des milliers à arriver sur des matelas pneumatiques, avec des gilets de sauvetage qui ne servent à rien ».

Après ce constat, un choc. Le fait que peu de locaux ne viennent en aide aux personnes exilées. « Ils débarquaient du nord de l’île et personne n’osait les transporter du fait d’amendes gigantesques. Si vous êtes interpellé dans votre voiture en compagnie d’un migrant, vous risquez une amende de 1000€ assortie de peines de prison en cas de récidive, explique-t-il. Du coup, ils marchent du nord de l’île jusqu’à Mytilène (plus grande ville de Lesbos). Soit un trajet de 40 km sous une chaleur de 50°C. C’est juste un enfer ».

« Je contacte tous ceux que je connais et personne ne réagit »

Rentré dans l’Hexagone, il explique à toutes les personnes de son carnet d’adresses ce dont il a été témoin.

« Je préviens tout le monde qu’un pays entier est en train de se vider, qu’ils arrivent en Europe et in fine en France. Que c’est l’affaire de quelques mois. Des secrétaires nationaux de grands partis, des députés, des sénateurs, je contacte tous ceux que je connais et personne ne réagit, nous sommes aux alentours du 15 août », se souvient-il.

Alors quand la photo d’un enfant échoué sur une plage est largement médiatisée, le modérateur du groupe sait qu’il doit utiliser cette mobilisation collective et la pérenniser. « Il y a la photo du petit Aylan Kurdi, et tout le monde dit “quelle horreur, il faut qu’on aide ces gens ”. À ce moment-là, je me dis qu’il est temps de créer la plateforme ».

Méthode simple pour conseils précieux

Pour lui, le but de ce groupe Facebook est que tout le monde puisse conseiller ou recueillir des informations sur les meilleurs moyens d’aider ces ressortissants étrangers dans leurs démarches administratives et leur accès aux biens essentiels. « Au début, le groupe s’appelait “plateforme d’aide aux réfugiés en France”, remarque-t-il, mais au bout d’un an nous avons changé de nom. Nous nous sommes rendu compte que nous n’aidions pas que des réfugiés, mais aussi des personnes qui ne peuvent pas prétendre à ce statut parce qu’ils ne viennent pas de pays en guerre. Une fois qu’ils sont en France, nous ne pouvons pas les laisser à la rue comme ça se passe dans beaucoup de communes ».

Petit à petit, le groupe prend forme et son modérateur organise les publications pour que chacun puisse trouver aide et réponses à ses questions. « J’incite les gens à poser des questions et à dire ce dont ils ont besoin ».

La démarche est simple : « pour aider ou être aider, il faut écrire une publication sur le groupe, expliquant ce qu’on veut faire, auprès de qui, dans quel coin et les autres répondent ».

Une aide précieuse pour Toofan Hassan, originaire d’Afghanistan et arrivé dans l’Hexagone en 2018. Après avoir essuyé un refus à l’Ofpra et en recours à la CNDA, il a demandé de l’aide sur la plateforme. « Ils m’ont beaucoup assisté au moment du renouvellement de dossier, j’ai partagé mes problèmes pour obtenir des conseils », se rappelle-t-il.

Une femme, en France depuis quatre ans, poste un message sur le groupe d’aide aux exilés après avoir réussi, pour la première fois et grâce aux conseils sur la plateforme, à obtenir un contrat de travail.

Le spectre de la haine en ligne

C’est ainsi qu’en quatre mois à peine, le groupe atteint les 5 000 membres. À ce moment-là, les personnes en charge, se demandent s’ils vont laisser le groupe public ou le fermer. Pour en faire partie, il faudra soumettre une demande aux modérateurs du groupe. « Quand un groupe dépasse les 5 000 adhérents, nous sommes obligés de choisir si l’on doit le fermer ou non. Sur conseil de notre avocate à l’époque, nous avons décidé de le fermer. Elle nous a expliqué que sinon, nous allions attirer tous ceux qui détestent les personnes réfugiées pour nous battre avec eux toute la journée », explique le gérant du groupe.

Et pour cause, « au début de la plateforme, nous avons eu quelques problèmes avec des personnes qui diffusaient des messages anti-migrants ou racistes », se souvient-il.

D’autres problèmes se sont dessinés aussi au quotidien : « Nous avons eu des soucis dans les relations humaines : certains se sentant plus victimes que d’autres par exemple. Mais aussi parmi les aidants, certains estiment savoir venir en aide mieux que d’autres. J’ai dû virer des personnes à causes de formulations trop dures ou de manque de respect. Ce qui fait le groupe, c’est bien l’entraide et le partage sans jugement », martèle le modérateur.

Un outil de travail pour les travailleurs sociaux

Barrières culturelles, de langue, ou encore degré d’expertise, le groupe d’entraide réunit des profils différents pour miser sur l’émulation. L’on y trouve deux-tiers d’aidants pour un tiers d’aidés.

Le créateur a pu le constater : « Nous avons des associations, des représentants de l’État (pas de manière officielle) et beaucoup d’assistants sociaux ». Des différences présentes aussi dans les coutumes et les croyances des membres : « La religion compte, ça m’a étonné au début. Les premiers à arriver étaient les protestants, il y a eu aussi des musulmans, des catholiques et des juifs, qui le revendiquaient moins, mais qui m’en parlaient par message privé », se rappelle-t-il.

Au fil du temps, la plateforme est même devenue un outil de travail pour les travailleurs sociaux. A l’instar de Sabrina Tounsi, éducatrice spécialisée et gérante d’un centre d’accueil de demandeurs d’asile en Aveyron. Sur la plateforme depuis 2020, la professionnelle apprécie la composition hétérogène du groupe. Ce qui permet, selon elle, un meilleur partage d’informations et donc une aide plus complète. « J’utilise le groupe pour ma veille juridique, des avocats me répondent sur des questions légales pour que j’apporte un meilleur accompagnement aux demandeurs d’asile que je suis », avance Sabrina Tounsi.

Si la plateforme a pour première vocation la mise en relation d’exilés avec des personnes prêtes à les aider, elle a bien une fonction informative.

Le gérant du groupe l’explique : « c’est très compliqué pour beaucoup d’exilés en France, ils arrivent, n’ont pas de quoi manger, ils demandent un statut, qu’ils mettront un an à obtenir, s’ils l’obtiennent. Alors les aidants sont adorables mais ils ne comprennent pas tout et notre plateforme les aide à comprendre la situation dans son ensemble ».

« Quand on me pose une question, je vais voir sur la plateforme c’est dynamique, les questions ne restent pas sans réponse », conclut Sabrina Tounsi.