MENU
Recevoir la Newsletter

L’immigration dans les débats électoraux #2 : obsession politique et promesses intenables

À l’occasion de l’élection présidentielle de 2022, Guiti News propose de remonter le temps. Une série de deux articles pour comprendre depuis quand et comment l’immigration est entrée dans les campagnes électorales. Dans les années 2000, le sujet, de plus en plus médiatisé, devient prépondérant pour s’imposer dans les préoccupations des français. Les campagnes successives de Nicolas Sarkozy (Union pour un mouvement populaire) en 2007, de Marine Le Pen (Front national) et d’Emmanuel Macron (En marche) en 2017 viennent parachever l’omniprésence du thème.

Justine Segui et Ibrahim Cheaib. Illustration : montage DR

RELIRE LE PREMIER ÉPISODE : L’HISTOIRE DE L’IMMIGRATION DE 1983 À 2002

« N’ayez pas peur ! Entrez dans l’espérance chers compatriotes », claironne Jean-Marie Le Pen, président historique du parti d’extrême droite, le Front national, au soir du 21 avril 2002. Candidat à la présidence de la république, il se hisse pour la première fois au second tour face au chef de l’Etat sortant Jacques Chirac (UMP).

Sa campagne s’est particulièrement structurée autour du thème de l’immigration. Arguant notamment que « une folle politique d’immigration massive a entrainé l’arrivée chez nous de millions d’étrangers du tiers monde avec des conséquences dramatiques sur le chômage, la sécurité et le fiscalisme ».

Focus sur la campagne présidentielle de Jean-Marie Le Pen en 2002. Archives INA

Du front républicain

Pourtant, son thème de prédilection, reste alors « marginal dans les campagnes politiques », analyse Catherine Withol de Wenden, politologue et directrice de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique).

Aussi, l’ « espérance » du candidat d’extrême droite s’effondre-t-elle bientôt. Un front républicain se crée. Des manifestations contre le Front national éclatent sur l’ensemble du territoire. Et Jean-Marie Le Pen est dépeint comme raciste et xénophobe.

Dans le cortège du 1er mai 2002 à Paris, entre 400 000 et 500 000 personnes sont réunies. « Ce n’est pas les immigrés, ce n’est pas les sans-papiers, c’est Le Pen qu’il faut virer », scandent-elles en choeur.

« Jacques Chirac refuse même le débat avec le président du Front national », reprend la chercheuse, pour gagner avec plus de 80 % des suffrages.

La présence du leader du FN au second tour de l’élection, incite même le président réélu à demander la création d’un musée national de l’histoire de l’immigration, afin de présenter un autre regard sur le sujet.

« Passer d’une immigration subie à une immigration choisie »

C’est en 2007, avec la campagne et l’élection de Nicolas Sarkozy (UMP), qu’un nouveau tournant s’opère dans l’utilisation du thème de l’immigration dans les débats.

En charge des questions d’immigration depuis 2002 en tant que ministre de l’intérieur, il commence son mandat dans le gouvernement Raffarin sans se placer dans un rôle sécuritaire. Il prépare une loi qui reprend même des idées lancées par des candidats de gauche : fusion des procédures d’asile et rétablissement du certificat d’hébergement.

En 2005, le numéro deux du gouvernement change de fusil d’épaule. A la suite de l’incendie le 30 août d’un immeuble vétuste de la rue du Roi Doré à Paris,où vivent essentiellement des travailleurs immigrés, et qui fait sept victimes, il déclare à la presse : « À force d’accepter des gens, malheureusement, à qui on ne peut proposer ni travail, ni logement, on se retrouve dans une situation où l’on a des drames comme ça ».

Réaction de Nicolas Sarkozy, le 30 août, suite à l’incendie d’un immeuble de la rue du Roi Doré, dans le 3ème arrondissement à Paris. Reportage France 2 / Archive INA 

Le 9 juin, alors président de l’UMP, Nicolas Sarkozy annoncé lors de la convention du parti vouloir « passer d’une immigration subie à une immigration choisie ». Un mantra qu’il tiendra également dans sa campagne, s’attirant ainsi les voix de sympathisants d’extrême droite. et s’éloignant de l’héritage gaulliste revendiqué par le parti.

« Identité nationale » et ministère de l’immigration

Entré en campagne, le candidat UMP estime que les « thèmes majeurs » de la présidentielle seront la sécurité, le travail, la maîtrise de l’immigration et la problématique de « l‘identité nationale ». 

« Je continuerai à parler de notre identité nationale, car je crois que l’identité, pour un peuple, c’est quelque chose d’essentiel », lance-t-il lors d’un meeting en Martinique en mars 2007.

Cordélia Bonal et Laure Équy, journalistes à Libération, comparent en 2009 certaines des ses allocutions à celles de Jean-Marie Le Pen. Le ténor de l’UMP reprendrait « le slogan de l’extrême droite – « La France tu l’aimes ou tu la quittes ! » – à sa sauce : « Ceux qui méprisent la France, ceux qui la haïssent ne sont pas obligés de rester » », écrivent-elles ainsi.

Cette monomanie de l’immigration se matérialise ensuite par une mesure forte : « la proposition de créer un ministère de l’immigration », rappelle Catherine Wihtol de Wenden. Idée qu’il met en place dès son investiture, en inaugurant le Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire.

Cette proposition répond dans un premier temps à une stratégie électorale. Comme l’assume Patrick Buisson, ancien conseiller de Sarkozy à l’origine du projet, dans son livre « La cause du peuple », publié en 2016. Le candidat aurait pour volonté d’entraver la montéede François Bayrou (MoDem) dans les sondages. Quand ce dernier choisit plutôt de mettre en lumière les thématiques de terroir et d’identité.

Pari gagnant. Le positionnement du candidat UMP sur ces thèmes fait reculer les scores de Bayrou.

De la déchéance de nationalité

Toutefois, ce ministère de l’immigration est fustigé par de nombreuses personnalités politiques, mais aussi par des figures intellectuelles. En 2009, vingt chercheurs publient ainsi sur le média Libération une pétition pour sa suppression. Arguant qu’il met « en danger la démocratie ». 

Un an plus tard, le ministère est finalement dissous.

« Le reproche le plus grave que je peux lui faire, c’est qu’il a (…) accumulé les ‘sur-promesses’ en période électorale avec la ferme intention de n’en tenir aucune une fois au pouvoir. Il voulait faire croire qu’il était l’homme de la sécurité et de la protection, c’était de la mise en scène », tance Buisson au micro de David Pujadas en 2016.

En 2012, François Hollande (parti socialiste) est élu en critiquant la démagogie de son prédécesseur vis-à-vis de l’immigration. « En 2007, il avait fait la promesse suivante : ‘je veux l’immigration choisie’, raconte-t-il sur Europe 1 le 7 mars 2012. (…) Si je fixais un objectif, ce serait stupide, parce que cela voudrait dire que je fixerais le nombre de personnes régularisées peu importe leur situation ».  

Pour autant, le président socialiste remet le sujet sur le tapis en lançant, en fin de mandat, la proposition de déchéance de nationalité pour les terroristes et délinquants. Une mesure choc, qui séduit toutefois 80% des électeurs du parti socialiste affirme un sondage OpinionWay pour le Figaro.

Et, ces débats vont donner le ton de la prochaine présidentielle.

Les titres de la presse nationale entre mars et juillet 2007 montrent l’omniprésence de cette thématique notamment dans les allocutions du candidat de l’UMP

Une intense médiatisation…

En 2017, le Front national de Marine Le Pen parvient pour la deuxième fois de son histoire au second tour. Le Pen fille double le nombre de voix de son père quinze ans plus tôt, avec presque de 34 % des suffrages.

La candidate à la présidence prône la fin de l’« immigration incontrôlée ». Et propose entre autres, la suppression de l’espace Schengen, l’instauration d’un « quota de 10 000 immigrés par an », la fin du droit du sol ou encore le durcissement des conditions de naturalisation. 

De son côté, Emmanuel Macron fustige l’« efficacité illusoire » du retour aux frontières nationales et mise sur une « action européenne ». Le candidat En marche incite alors au renforcement des forces policières aux frontières européennes et à l’installation de points de contrôle avant l’arrivée sur le vieux continent.

S’ils ne défendent pas les mêmes mesures, les deux candidats à la présidence se rejoignent toutefois sur une notion de « contrôle » vis-à-vis de l’immigration.

Tandis que la médiatisation du sujet est exponentielle, l’intérêt des français se veut, lui aussi, grandissant. En 2002, selon les sondages de l’institut Ipsos après le premier tour de la présidentielle, l’immigration constitue l’un des trois sujets majeurs pour 18% des citoyens. Le thème gagne dix points en 2017 pour culminer à 28%.

« La presse fonctionne sur l’audimat. Plus il y a de personnes qui s’y intéressent, plus on en parle et ainsi de suite. C’est le piège du système », croit savoir Catherine Wihtol de Wenden.

… Et des fausses informations

Depuis, le débat reste cristallisé autour du sujet. Il se caractérise notamment par l’afflux et la propagation de fausses informations. En 2021, le Rassemblement national (ex FN) fait des mineurs isolés le fer de lance de ses campagnes dans les régions. Mettant en avant des chiffres faux et des mesures contraires au droit.

Plus récemment, nombre de candidats – déclarés ou non – ont fait part de leur projet d’un référendum sur l’immigration ou d’un moratoire. Marine Le Pen, Xavier Bertrand, Nicolas Dupont-Aignan, Michel Barnier, Éric Ciotti ou encore Éric Zemmour considèrent ainsi que la politique migratoire devrait être réformée à l’aide de cet outil.

Or, ce sont là des propositions anticonstitutionnelles. Comme nous l’expliquions dernièrement dans un article dédié, le référendum ne peut porter sur des questions liées au droit d’asile par exemple.

À cinq mois de l’élection présidentielle, le flot considérable de fausses informations sur l’immigration interpelle et inquiète les chercheurs. Professeur de droit public à l’université Grenoble-Alpes, Serge Slama, tance ainsi : « demandez-moi plutôt quelles informations sont vraies, ça ira plus vite ».

Qu’est-ce que ça veut dire exactement ?

Pour maintenir son indépendance financière, Guiti News deviendra payant en décembre 2021. Ses futurs membres pourront profiter d’une nouvelle plateforme plus interactive. Au programme : des articles bien sûr, mais aussi un kit pédagogique de sensibilisation aux médias, un agenda partagé des acteurs de la solidarité, et bien d’autres choses encore... 

En vous abonnant :
- Vous soutenez un média indépendant ;
- Vous contribuez à changer la manière dont les médias parlent de migration;
- Vous participez à l’insertion professionnelle de journalistes en exil en France ;
- Accès aux coulisses, conférences de rédaction … Vous êtes partie prenante dans la vie d’un média.

Guiti, c’est un travail en équipe, et les lecteurs en font partie. Nous avons hâte d’entamer ce nouveau chapitre avec vous ! 

Alors, dès à présent inscrivez-vous à notre newsletter, pour ne manquer aucune étape :