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Voix du Liban #4 : Mosaad ou la vie instable des travailleur.euse.S irrégularisé.e.s

« A Beyrouth, j’envoie un salut de mon cœur », chantait Fairouz icône de la musique libanaise. Une chanson qui rappelle combien la capitale a déjà été endommagée, notamment pendant la guerre civile, mais combien aussi, elle a su se relever. Elle fait écho aux aspirations actuelles des libanais, qui après les explosions du 4 août dévastant Beyrouth et tuant au moins 200 personnes, disent leur colère contre le pouvoir en place, tout en criant leur résilience. Notre quatrième épisode sur ces “voix du Liban” est consacré à Mosaad. Alors qu’il tentait de poursuivre son intégration dans la société libanaise, il a vu ses espoirs s’envoler après le 4 août. Cet immigré palestinien en situation irrégulière qui travaille dans le pays depuis plusieurs années a perdu son logement lors de la déflagration. Il nous raconte ses doutes et ses aspirations au sein d’un Liban en crise.

Texte : Cécile Massin et Hussein Dirani/ Traduction : Ludivine Aurelle / Photographies : João Sousa


Mosaad est palestinien. Il a passé toute sa vie en Syrie, une nation voisine. A cause de la guerre qui ravage le pays depuis 2011, il a dû partir. Lorsqu’il arrive au Liban en 2014, comme beaucoup d’étrangers, il rencontre nombre de difficultés pour trouver un travail.

Avant cela, il a principalement officié comme traducteur dans le domaine culturel. Alors, il ne savait pas vraiment vers qui se tourner pour demander de l’aide.

Mais au bout d’un moment, sa vie au Liban a commencé à s’adoucir.

«J’ai pu trouver un travail. Depuis, je me suis construit en quelque sorte une carrière dans le pays ». Mosaad se réjouit de sa situation professionnelle. «Je n’ai vraiment pas à me plaindre à ce niveau-là, ajoute-t-il. Je n’ai même pas tant souffert de la crise économique, car je travaille majoritairement avec des personnes qui vivent à l’étranger. Nous n’avons pas été trop impactés par ce qu’il se passe au Liban depuis le mois d’octobre… Je veux dire : économiquement parlant ».

Pas de papiers, pas de droits ?

Si professionnellement, Mosaad estime qu’il n’a pas à se plaindre, sa vie au Liban n’est pourtant pas simple. « Je n’ai aucun papiers ici, explique-t-il. Le problème, c’est que j’ai peur en permanence à cause de mon statut illégal. En plus, je ne sais pas comment gagner de l’argent ou comment l’envoyer à ma famille ».

Sa stabilité professionnelle ne lui garantit pas la sécurité dans les rues: la crainte d’être arrêté est constamment présente dans son esprit.

La tempête de la thawra

Quand la révolution éclate, tout se complique pour Mosaad. « J’ai perdu tous mes repères depuis les premières manifestations en octobre. J’arrivais en retard au bureau. J’ai même perdu des projets à cause de cela, regrette-t-il. Mon travail me demande beaucoup de concentration, mais je n’arrive plus à me mettre dedans ».

Il poursuit : « J’analyse la moindre chose depuis le début de la révolution ». Ce soulèvement lui rappelle beaucoup de moments traversés durant la guerre en Syrie qu’il préférerait oublier. 

« Il ne me reste plus rien. Comment voulez-vous que je continue ? »

Déjà profondément perturbé par la révolution, Mosaad s’est retrouvé sans voix face à la double-explosion survenue à Beyrouth le 4 août dernier. « Ma maison était très proche du port [le lieu de l’accident, ndlr], elle a été complètement détruite, raconte-t-il. Aujourd’hui, je n’ai plus rien. Mon logement et tous les meubles à l’intérieur ont été totalement endommagés. Seuls quelques murs tiennent encore, mais je pense qu’on ne pourra pas retourner y vivre avant longtemps », précise-t-il. 

« J’avais déjà du mal à rester concentré et à travailler efficacement. Mais là, comment voulez-vous que je continue si je n’ai plus de toit ?», s’interroge Mosaad. Avec sa petite-amie, ils passent sans cesse d’un hébergement à un autre, le temps de trouver un endroit sûr où habiter.

« On dort sur le canapé de nos amis quand ils ont de la place. C’est un peu du couchsurfing », ironise-t-il. Pour lui, cela ne peut plus durer. Le couple espère pouvoir trouver prochainement une solution sur du long-terme. 

Quel futur après l’explosion ?

Après l’explosion, le gouvernement libanais a déclaré l’état d’urgence. Cette mesure impacte directement Mosaad, à l’instar des autres immigrés qui vivent illégalement dans le pays. « La déclaration de l’état d’urgence m’a bouleversée, confie-t-il. J’ai peur de tout. J’ai peur de sortir. J’ai peur de quitter la capitale si jamais il se passe quelque chose. Le simple fait de traverser la route avec un militaire qui m’observe m’effraie ».

Au début du soulèvement populaire, Mosaad ne sortait pas manifester tant il appréhendait la présence de l’armée libanaise.

« J’ai de très mauvais souvenirs de la police syrienne. J’ai essayé de passer outre, mais je n’y arrive pas ».

Malgré ses craintes, il a tenu à participer au mouvement. « J’ai essayé d’aider autrement. Je suis allé à des assemblées, j’ai écrit des articles, enclenché des discussions à propos de la thawra ». Maintenant que la présence des officiers de police dans la rue est beaucoup plus répandue depuis la déclaration de l’état d’urgence, Mosaad s’interroge d’autant plus sur son futur au Liban. Pourra-t-il y vivre normalement un jour ?

Retrouvez nos autres épisodes des “Voix du Liban”

Portrait 1 : Al Mahdi, ou l’insurrection continue. Jeune syrien arrivé à Beyrouth voilà trois ans. Il raconte son quotidien depuis les explosions, la nécessité de venir en aide aux autres, et celle de se soulever.

Portrait 2 : Joly, ou le deuil impossible de la révolution. Ce politiste, qui officie dans l’humanitaire depuis trois ans, tente de contribuer à l’effort général à sa façon, et s’interroge sur la confiscation de la révolution par certains partis.

Portrait 3 : Zouzou ou la double-peine d’être une femme syrienne au Liban. Elle parle du harcèlement qu’elle subit mais aussi de ses espoirs autour de la thawra.

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