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Quoiqu’il en coûte ? : le casting de « La Fracture » nous répond

Sorti en salles le 29 septembre et sélectionné au 74ème festival de Cannes, le dernier opus de Catherine Corsini radiographie une France au bord de la crise de nerfs, mais solidaire malgré tout. Rencontre avec la réalisatrice et ses comédiennes, Marina Foïs et Aïssatou Diallo-Sagna.

Une chronique de Leïla Amar / illustration à la une : portrait de la réalisatrice Catherine Corsini, qui présente son film « La Fracture », en compétition au festival de Cannes 2021. Crédit : Fanny de Gouville / Divergence Images.


Dans une salle Debussy pleine à craquer, des journalistes français et étrangers assistent à la première du nouveau film de la réalisatrice Catherine Corsini, « La Fracture ».

Les Français ne manqueront pas de se reconnaître dans cette comédie dramatique sur fond de crises multiples (gilets jaunes, forces de l’ordre, hôpitaux), mais quid des autres ? Les journalistes étrangers de la salle, auront-ils saisi les nuances que la cinéaste a réussi à insérer dans sa narration avec brio ? Force est de constater que oui, car en France comme ailleurs, le ras-le-bol d’une société épuisée traîne en longueur et gronde de plus en plus fort.

Une histoire française

Un soir de manifestation, Yann, gilet jaune (interprété par Pio Marmaï  – Le Premier jour du reste de ta vie, En Thérapie), se rend aux urgences après avoir été blessé à la jambe. Il y rencontre Raf (Valéria Bruni Tedeschi- Un Château en Italie, Saint Laurent, Ma Loute) et Julie (Marina Foïs – Polisse, Le Grand Bain), un couple lesbien au bord de la rupture. Mais aussi d’autres personnes en attente de soins, dans un service débordé où le personnel enchaîne les nuits de garde au gré des démissions de leurs collègues, à l’instar de Kim, interprétée par Aïssatou Diallo Sagna, pour la première à l’écran, l’infirmière qui tiendra son service d’une main de fer durant une nuit forte en émotions et rebondissements.

Catherine Corsini, cinéaste engagée, signe ici son 16ème long métrage, dont le nom fait écho à un terme employé par Jacques Chirac en 1986.

« Il avait parlé d’une « fracture sociale » en disant qu’il allait la réparer, mais depuis elle n’a fait que s’agrandir, raconte-t-elle. On voit bien que les personnes souffrent des séquelles qu’a laissé la société sur eux mais on est pris dans le mouvement du film à travers les urgences, avec des gens d’horizons différents. Si les urgences débordent aujourd’hui, c’est parce que la société est de plus en plus violente, elle mine les gens qui sont toujours plus malades et que les soins se font en ambulatoire, alors qu’avant, vous restiez trois ou quatre jours. Aujourd’hui vous revenez parce que ça suinte, c’est mal fait, vous n’avez pas été suivi, etc. Les urgences triplent à cause de ce phénomène, et il y a moins d’argent donc moins de personnel etc. On marche sur la tête ! On voit bien aujourd’hui combien le soin est important, combien il est crucial de s’occuper des autres, mais on segmente, on met l’opprobre sur un tas de boucs émissaires, seulement si on ne donne pas aux gens les moyens d’être respectés, entendus, écoutés, si dès qu’ils sortent manifester, on leur casse la gueule, comment voulez-vous qu’on vous respecte notre système ? La violence est engendrée par ce même système qui n’a fait qu’accélérer ces dernières années, sous Macron, un président soi-disant jeune, ça a été un recul terrible sur les libertés, le droit de manifester, et encore plus axé sur la violence, même quand il veut être humain, on dirait un cyborg ! »

« Je représente les soignants et je dois dénoncer nos conditions de travail »

À l’écran pour la première fois, la soignante Aïssatou Diallo-Sagna, consciente de la magie de son expérience sur le plateau de Corsini aux côtés d’acteurs français de renom insiste humblement : « le « quoiqu’il en coûte »  de Macron,  je le vois malheureusement comme « on fait avec ce qu’on a »  ; que ce soit le manque d’effectifs, de matériel, mais aussi de considération puisque le réel problème est là et je tiens à le souligner. Je vis une aventure fantastique, mais je ne peux pas dire que tout est beau et rose. J’ai une responsabilité, ma place est légitime, mais je représente les soignants et je dois dénoncer nos conditions de travail et au moins donner mon opinion. » 

Avant le mouvement des gilets jaunes, de multiples grèves des métiers de la santé avaient eu lieu en tentant d’alerter les pouvoirs publics au sujet du manque de moyens au sein de l’hôpital public. Elles ont été suivies de démissions en masse. Comme à Saint-Brieuc où près de cent-vingt médecins et chefs de service ont quitté leurs postes en octobre 2018 pour dénoncer les décisions prises par leur direction. En 2021, la tendance n’est pas à la baisse : 40% du personnel infirmier du service réanimation de Lariboisière a donné sa démission suite à l’épuisement dû à la crise du COVID 19.

Portrait de AÏSSATOU DIALLO SAGNA, à l’affiche de « La Fracture » de Catherine Corsini, présenté en compétition au Festival de Cannes 2021.Crédit : Fanny de Gouville / Divergence Images.

Un pays hétérogène mais soudé

Dans ce joyeux bazar des urgences un soir de manif, ce que parvient à mettre en scène Corsini reste un fait rare dans le cinéma. D’une part, la réalisatrice parvient à parler d’un phénomène d’actualité sur grand écran. Fait habituellement réservé aux Américains qui n’ont pas pour habitude d’attendre plusieurs décennies avant d’aborder un sujet de société brûlant comme leurs confrères français. D’autre part, le casting de cette fracture parvient en soi à colmater cette dernière. Malgré la diversité dont la France se targue parfois, les rôles au cinéma pour des personnes issues de l’immigration restent rares, tout comme ceux des femmes de plus de cinquante ans. 

Une fresque aussi joyeuse que juste, où Catherine Corsini met en scène une jeune femme noire infirmière aux urgences. Cette dernière doit gérer un service et sa vie de mère (charge mentale). Est également représenté : un couple de femmes issues de la bourgeoisie inquiètes pour le fils de l’une d’elles parti manifester (les droits parentaux des couples homosexuels). Mais aussi, un jeune homme, gilet jaune, qui malgré sa jambe cassée souhaite reprendre son service au plus vite et continuer à travailler, un médecin syrien ayant fui la crise dans son pays empli d’humanité envers les manifestants. Ou encore, un CRS mal payé et épuisé de toute cette violence. Tous les visages qui constituent la France, sans jamais en faire le sujet du film.

La réalisatrice explique l’importance symbolique d’acquis, comme le mariage pour tous, et comme ils permettent de faire avancer la société sur des sujets plus fédérateurs.

Photo  Carole Bethuel

« Nous sommes à un stade où il y a tellement d’êtres humains, dans une société consumériste et capitaliste, que c’est nécessairement à la fin de quelque chose. Et ce qui me rend dingue, c’est qu’on a conscience de cela. Mais, nous ne parvenons pas à imaginer la fin du capitalisme – système qui n’a que trois siècles -, quand nous envisageons aisément que ce soit la fin du monde ».

« Pendant le casting j’ai rencontré énormément de soignants, et au départ deux acteurs syriens qui m’ont raconté leur vie. J’avais été bouleversée par le film «  Pour Sama » qui se passe dans un hôpital alors que Damas est en état de siège. Et puis j’ai vu les larmes dans les yeux de ces deux réfugiés, la souffrance, ce qu’ils avaient traversé, ça n’a pas de mots. Alors que la France refuse l’accueil des étrangers, c’est impensable ! J’entends bien les discours qui disent qu‘on peut pas tout faire mais on voit bien avec une crise comme le covid qu’on peut en réalité, ces discours sont faux ! Il faut être courageux. Je ne suis pas fan de Mittérand mais quand tout à coup il impose l’abolition de la peine de mort alors que les français sont pour, il le fait ! A un moment, le mariage pour tous, Taubira le fait ! Et puis ça passe et les gens oublient mais c’est important, ce n’est que du courage. Alors qu’être entre les mains des banques centrales ça ne marche pas ! »

Dans ce service d’urgence, cette France fracturée va donc trouver un chemin commun, où, bien que les avis divergent, l’humanité reste prévaut sur toute sorte d’opinions.

« Quand une famille syrienne s’installe dans un village en Lozère, tout se passe très bien ! »

Amie de longue date de la réalisatrice et l’un des rôles principaux dans « La Fracture », la comédienne Marina Foïs, également engagée, ajoute : « Si je rencontre un gilet jaune pour aller sur un rond-point, je vais le comprendre évidemment ! On ne sera peut-être pas d’accord, mais j’aurai accès à son intimité. Sur le problème des migrants, c’est la même chose : quand la famille syrienne s’installe dans un village en Lozère, ça se passe très bien ! (rires) Donc le problème, c’est le fantasme, la théorie, c’est l’idée qu’on se fait des choses. Ce que montre le film, et il faut assumer cette naïveté-là, c’est que ça marche en fait, on peut se mélanger. Même quand on n’est pas d’accord. »

En salles dès aujourd’hui partout en France, « La Fracture » est un film aussi drôle que nécessaire, à voir de toute urgence.

Portrait de Marina Foïs, à l’affiche de « La Fracture » de Catherine Corsini, présenté en compétition au Festival de Cannes 2021.Crédit : Fanny de Gouville / Divergence Images.

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