Sympathie pour le Diable, un biopic entre reportage et carnet intime

Le premier long-métrage de Guillaume de Fontenay, Sympathie pour le Diable, a remporté la palme de bronze à la 34ème Mostra de Valence (Espagne), qui s’est achevée le 3 novembre 2019. En salles ce mercredi, le film retrace les reportages de guerre du journaliste français Paul Marchand, campé ici par Niels Schneider, en mission à Sarajevo (actuelle capitale de la Bosnie-Herzégovine) en 1992, sept mois après le début du siège. L’avis de Guiti News ? A voir absolument.

Texte : Sidney Cadot-Sambosi / Photo : Pablo Ortuno


Le réalisateur Guillaume de Fontenay devant l’affiche de son film Sympathie pour le diable, à Valence. Crédit photo : Pablo Ortuño.

« Un journaliste se doit d’être à l’endroit exact où on lui interdit d’être. » Le film débute sur ces mots du reporter Paul Marchand, tandis que les cris et les déflagrations envahissent l’espace sonore du grand écran. Le ton est donné : il n’y a pas de temps à perdre avec la langue de bois ou les artifices du confort pour rendre compte d’une guerre absurde qui tue des hommes, des femmes et des enfants.

L’écho d’un cri du coeur

Tout commence en 1997 quand Guillaume de Fontenay découvre le livre de Paul Marchand Sympathie pour le Diable. L’ouvrage raconte le quotidien du journaliste fumeur de toscans « les pieds dans le sang, le nez dans les effluves de la mort » entre 1992 et 1993 dans la ville assiégée de Sarajevo. Paul est alors âgé de 31 ans et embrasse son nouveau quotidien avec un regard acerbe et une conscience aussi intuitive que percutante.

Le film est le fruit d’un scénario coécrit par Guillaume de Fontenay, Guillaume Vigneault et Paul Marchand entre 2005 et 2009. Il aura donc fallu plus de dix ans à Guillaume de Fontenay pour donner jour à ce film. La volonté du réalisateur est claire : restituer le cri du cœur d’un homme qui a été à la fois un reporter de guerre et un témoin actif du siège de Sarajevo.

Le film se distingue par l’absence d’esthétisation. Les mouvements de caméra évoluent au même rythme que les vivants. Les actions collent au réel : la quasi totalité du film est tournée caméra à l’épaule au format journalistique de l’époque (début des années 90). Toutes les séquences sont tournées à Sarajevo dans les mêmes lieux que cite Paul Marchand. L’équipe technique, tous les seconds rôles ainsi que la figuration sont des personnes vivant dans la capitale de la Bosnie-Herzégovine et qui ont, pour la plupart, vécu la guerre.

Soulignons aussi l’implication et la performance des acteurs sur un tournage mené avec relativement peu de moyens financiers et dans des conditions difficiles. L’éblouissant jeu d’Ella Rumpf qui interprète Boba Lizdek est bluffant. Pour ce rôle, l’actrice s’est immergée six semaines à Sarajevo pour apprendre le serbe, avant le début du tournage. Niels Schneider a, lui, perdu quinze kilos pour incarner Paul Marchand et a appris à piloter une voiture dans des conditions inhabituelles, avec peu de sécurité voire aucune selon les plans tournés. Vincent Rottiers, Clément Métayer, Arieh Worthalter et Elisa Lasowski nous offrent eux aussi un jeu d’acteur remarquable et très juste. Tous ont beaucoup travaillé leur jeu physique rendant les sensations de leurs personnages palpables. Les cinq sens du spectateur sont constamment mobilisés pour qu’aucune seconde du récit ne disparaisse dans un verbiage stylisé.

L’ancienne interprète durant la guerre aujourd’hui traductrice et expert en communication, Boba Lizdek, était également présente tout au long du tournage pour conseiller et être l’œil extérieur du réalisateur. Tout cela confère une authenticité rare à l’œuvre de Guillaume de Fontenay. Il réussit à faire revivre au spectateur l’intensité émotionnelle d’un jeune homme reporter de guerre sur son terrain de travail, une ville assiégée où les habitants sont pris au piège et délaissés par une communauté internationale passive.

Une rhapsodie de vie et de mort

Si les images sont froides comme l’était l’hiver 1992 à Sarajevo, elles sont brûlantes comme l’impétuosité de Marchand qui hume les morgues et cherche à aider les uns et les autres, en refusant d’accepter l’inacceptable quotidien. La fougue et le personnage de Paul Marchand divisent et semblent parfois aussi absurde que la guerre qui sécrète la mort et la colère. Son attitude provocatrice le confronte avec l’armée, les troupes des Nations Unies et même avec ses propres compagnons.

Mettre cela sur le compte de sa jeunesse serait trop facile. Avec son témoignage littéraire, Marchand a fait fusionner sa chair avec un peu de littérature afin que chacun se souvienne que la boucherie de Sarajevo, au cœur de l’Europe, C’était hier. D’aucuns pourront ajouter que cette boucherie continue, aujourd’hui, sous d’autres latitudes avec d’autres protagonistes…

Attention, ce récit filmique ne glorifie nullement ni Paul Marchand ni ses ‘coups de gueule’ qui traversent parfois les lignes journalistiques objectives. Ici, le film n’idéalise pas le métier des journalistes et ne porte aucun jugement sur les façons de faire. Il est plutôt conçu comme une immersion dans la réalité, la plus honnête possible, du conflit opposant Bosniaques et Serbes, à travers l’expérience quotidienne d’un reporter français de l’époque.

Défendre les journalistes et leur métier contre la censure, les menaces et les sanctions est indispensable pour garantir la circulation des informations et la liberté d’expression, partout et toujours.

« Journaliste, je devais raconter avec des mots de ruines, dans une langue inachevée, que les guerres ne sont rien d’autre qu’un peu de bruit sur beaucoup de silence, un fracas passager quand le silence devient trop insupportable… Un rêve de monde meilleur, même si le rêve est obscène et turbulent », écrivait Paul Marchand. À voir absolument.

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