MENU
Recevoir la Newsletter

Au Bénin, changer de regard sur le handicap

« Dans la société béninoise, quand une famille compte en son sein une personne handicapée, cela est considéré comme honteux ». Dans ce pays francophone d’Afrique de l’Ouest, quelques 92 000 habitants se trouveraient en situation de handicap. C’est pour sensibiliser grand public et entreprises que Loukman Lanignan a créé l’association Société inclusive. Il nous raconte ses combats. Rencontre.

La rédaction / Photos DR : Société inclusive


« Dans la société béninoise, quand une famille compte en son sein une personne handicapée, cela est considéré comme honteux. Si la famille reçoit des visites, le plus souvent, elle a tendance à cacher l’enfant en situation de handicap ».

Loukman Lanignan est expert en RSE (responsabilité sociétale des entreprises) en France, où il accompagne, via son cabinet, des entreprises afin de les aider à développer des politiques plus sociales, responsables et inclusives. Originaire du Bénin, où il a passé les vingt premières années de sa vie, il œuvre désormais à ce que la société change de regard sur les personnes handicapées.

« Il est préférable d’investir sur ses frères et sœurs »

Il regrette qu’une personne handicapée y soit encore vue comme un fardeau. « On se dit qu’il va devenir certainement une charge pour la société, il est alors préférable d’investir sur ses frères et sœurs qui sont exempts de toute déficience ». Et d’insister : « la réalité du handicap au Bénin n’est pas la même qu’en France. A diplôme égal, un recruteur va préférer opter pour un jeune qui n’est pas handicapé. »

Pour autant, lui, se considère chanceux. « J’ai évolué dans un environnement inclusif. Je souffre d’un handicap moteur, suite à la prise d’un traitement Quinimax (un antipaludique ndlr). Traitement qui a fait des ravages au Bénin, où beaucoup enfants ont perdu leur motricité », explique –t-il.

Dans le but de sensibiliser le grand public et les entreprises à la question du handicap, Loukman Lanignan a créé l’association Société inclusive en avril 2019. Une association qui agit sur plusieurs champs, et entend principalement offrir des perspectives d’avenir (académique et professionnel) à tout jeune en situation de handicap, à la hauteur de son potentiel. Un accompagnement qui se veut à la fois administratif, social (mise à disposition de matériel de compensation, type canne blanche ou fauteuil), éducatif et professionnel.

Société inclusive organise ainsi des sessions de coaching pour des jeunes en situation de handicap, de l’assistance à l’écriture de lettres de motivation jusqu’à la simulation d’entretien d’embauche, afin de leur donner les outils indispensables à leur entrée dans le monde du travail. Si, à cause de la survenue du Covid-19, l’association a dû suspendre ses activités ces trois derniers mois, elle aura réussi, en moins d’un an à accompagner professionnellement 67 jeunes, particulièrement dans les villes de Cotonou (la capitale économique du pays ndlr) et d’Abomey- Calavi (la ville qui abrite la plus grande université publique du pays).

A la première édition de funfit, en août 2019, sur la place des Martyrs à Cotonou. Un événement organisé par Société Inclusive pour sensibiliser le grand public à l’inclusion. Sur la photographie, Abdoul-Wahab Salahou Yekini, un champion béninois du basket fauteuil assistant à la séance de fitness.

Une réalité sous-estimée

Dans son rapport initial soumis aux Nations-Unies en 2018, le Bénin estime que 92 495 personnes vivent en situation de handicap dans le pays. Des chiffres « sous-évalués et non actuels car extrait du Recensement Général de la Population et de l’Habitation -RGPH4 réalisé en 2013 » selon Loukman Lanignan, pour qui « la réalité du handicap va bien au-delà de ces chiffres-là ».

Son association entend ainsi se lancer dans un recensement national des personnes en situation de handicap dans les années à venir. Afin de le mener à bien, elle appliquera une méthodologie dite de reporting sectoriel. Concrètement, elle proposera aux responsables des universités et des établissements du secondaire et du primaire d’ajouter dans leur formulaire d’inscription deux questions : « Êtes-vous en situation de handicap ? De quel handicap s’agit-il? ».

Si la Convention relative aux droits des personnes handicapées a été adoptée par l’ONU en 2006, et ratifiée par le Bénin en 2012, l’expert en RSE explique qu’il faut redoubler d’efforts dans l’inclusion, notamment sur le développement d’une activité de plaidoyer à l’endroit des autorités locales. L’association, en partenariat de la Fédération des associations des personnes handicapées du Bénin (FAPHB) et l’Association des scolaires et étudiants handicapés du Bénin (ASEHB), a lancé un appel aux futurs élus locaux, au moment des élections communales le mois dernier, attirant leur attention sur la prise en considération du handicap dans leur Plan communal de développement (PCD).

A gauche, Georges Hissou, chargé d’accompagnement professionnel et Farouk Lanyan, au centre, chargé d’accompagnement éducatif à Société Inclusive, lors d’une intervention en février 2020 dans un lycée de Porto-Novo. Une intervention pour amener les lycéens à changer de regard sur leurs camarades en situation de handicap.

« Travailler pour que l’environnement social s’adapte au jeune handicapé et non l’inverse »

Parce que dans l’inclusion les mots ont un poids, les combats de l’association sont aussi d’ordre sémantique. Elle s’insurge par exemple contre la dénomination des centres de formations spécialisés. « On les appelle “école des sourds”, “école des aveugles” … C’est une appellation dégradante. Il faut en changer, et plutôt les nommer d’après des personnalités béninoises handicapées », explique Loukman Lanignan.

Plus généralement, le dirigeant de l’association estime que l’approche du handicap par l’Etat n’est plus soutenable. « Elle est encore trop caritative. On se demande : ‘Comment on va aider cette personne ? On va lui octroyer une assistante sociale ? Et une assistante médicale pour les soins ?’. Avec l’association, nous voulons que le Bénin appréhende le handicap avec un prisme des droits de l’homme. Il faut travailler pour que l’environnement social s’adapte à ce jeune et non l’inverse ».

Loukman Lanignan est optimiste quant à la suite des activités de l’association. Certaines sessions de leurs ateliers vont reprendre (virtuellement) dès le mois de juillet. Et l’organisation prévoit d’étendre ses activités au Sénégal, afin de prouver que « tout le monde a les mêmes droits partout ».

ultricies Curabitur Praesent risus. tempus ut sit ut felis quis, commodo