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« Mon agresseur fut promu et moi virée » : femme journaliste, le stylo au poing

Ah le bonheur d’être une femme journaliste. Le bonheur d’être moins payée. Celui d’être appelée ‘bébé’ par son chef. D’être harcelée sur son lieu de travail ou sur le terrain. D’être agressée sexuellement. Pour la journée internationale des droits des femmes, Thelma Chikwanha, journaliste originaire du Zimbabwe revient sur 20 ans de carrière, entre l’Afrique et l’Europe, et demande à ce que le changement commence maintenant.

Une tribune de Thelma Chikwanha, traduite en français par Charlotte Morlie. Dessin : Gaspard Njock.


Alors que le monde célèbre la Journée internationale des femmes sous le thème “Je suis de la Génération Égalité : Pour les droits des femmes et un futur égalitaire”, je suis tentée de prendre du recul et de réfléchir à ce que cela signifie d’être une femme dans le secteur majoritairement masculin du journalisme.

Cette année, la journée est marquée par le 25ème anniversaire de la Déclaration de Beijing et du Programme d’Action adopté en 1995 lors de la quatrième conférence mondiale sur les femmes, qui a mis en place une feuille de route restant jusqu’à présent la plus progressive en termes d’empouvoirement des femmes. Par coïncidence, cette journée est aussi pour moi l’occasion de célébrer vingt ans de profession de journaliste.

Pourtant, à ce moment marquant de ma carrière, je n’ai pas envie de faire la fête. Les discriminations de genre continuent d’empêcher les femmes d’aller de l’avant. Le harcèlement sexuel et la violence basés sur le genre, autant de problèmes qui ont été adressés à l’Organisation Internationale du Travail (OIT), et qui continuent de s’insinuer dans le monde du journalisme, alors même que notre métier est censé jouer un rôle de mise en garde face à ces abus.

Mon agresseur fut promu, et moi virée

Alors que j’étais encore une jeune reporter facilement impressionnable, j’ai goûté pour la première fois aux horreurs de la salle de rédaction, lorsque le journaliste en charge du service politique m’agressa sexuellement en plein jour, au beau milieu de tous mes collègues. J’ai encore du mal à croire que ce genre d’actes ait pu arriver dans le principale organe médiatique du Zimbabwe,. Et pourtant, il a bien eu lieu.

Résultat ? Mon agresseur fut promu, et moi virée.

Le rédacteur en chef de l’époque me rit à la figure et me conseilla de prendre des leçons de karaté. Je lui ai depuis pardonné, ainsi qu’à l’auteur de cet acte affreux. Mais, je ne suis toujours pas remise de la manière dont cette affaire fut balayée sous le tapis et prise à la légère.

Mes expériences de ces deux dernières décennies montrent qu’il y a eu des efforts timides pour assurer l’égalité des genres et permettre aux femmes de se sentir en sécurité dans la rédaction.

Pourtant, je continue d’être témoin de l’abus terrible des femmes journalistes au sein des médias africains, ainsi qu’européens. Il semblerait bien là que ce soit un problème universel.

J’ai appris à ne pas réagir quand on m’appelle ‘bébé’ au travail

Au fil des années, je me suis révoltée à chaque fois qu’une de mes collègues était harcelée et/ou abusée sexuellement par un journaliste homme. Il est désolant de voir combien le harcèlement est courant sur notre lieu de travail, et que, même devenue journaliste expérimentée, j’ai appris à ne pas réagir lorsque l’on m’appelle ‘bébé’.

Peut-être, essayais-je de choisir mes combats avec précaution. Toute mon attention était rivée sur un objectif : devenir rédactrice en chef. C’est ce que je voulais au plus profond de moi. Et mon dieu, qu’est-ce que j’ai donné pour ça.

Malgré quelques articles comme l’Objectif 5 de l’Agenda 2030 pour mettre fin à toute forme de violences faites aux femmes et aux filles dans les espaces publics et privés, il n’existe pas de réelle volonté politique de la part des gouvernements pour le mettre en pratique. Au Zimbabwe, mon agression est ainsi passée plusieurs fois au Parlement, mais j’ai dû me résoudre à saisir les tribunaux.

Cet objectif 5 mentionne aussi l’élimination du harcèlement dans les lieux de travail, la fin de la discrimination et la promotion de l’égalité, afin d’assurer la sécurité économique pour tous et toutes. Pourtant, dans le milieu du journalisme, comme dans beaucoup d’autres, les femmes continuent à gagner moins que leurs collègues hommes. Et ce, pour le même travail accompli.

En tant que femme, je dois travailler dix fois plus

J’ai très vite réalisé dans ma carrière qu’en tant que femme, je devais travailler dix fois plus dur que mes collègues masculins pour être reconnue. Lorsque je travaillais à l’Associated Newspapers of Zimbabwe, j’étais en charge de l’histoire principale de leur quotidien phare le ‘Daily News’. Et, mes reportages étaient éminemment politiques.

Pourtant au moment tant attendu de ma promotion, je fus récompensée en étant nommée “Éditeur des Affaires Communautaires.” C’était la première fois que j’entendais ce titre. Je n’étais pas la seule. Je me rappelle combien le mouvement féministe du Zimbabwe avait fait du bruit à ce propos. Il me fallut encore quatre longues années pour enfin être nommée éditrice politique.

Le journalisme est structurellement masculin. Les conditions de travail des femmes dans les rédactions à travers les continents ne font que renforcer ce constat. Avant d’avoir l’opportunité de voyager, je pensais que les journalistes femmes en Europe s’en sortaient mieux que chez nous en Afrique. Mais, j’ai vite réalisé combien toutes les femmes dans le monde étaient confrontées aux mêmes problèmes.

Adieu les postes à responsabilité

En tant que journaliste femme, nous devons gérer le harcèlement, nous devons être celle qui sert le café etc. Et, si l’on survit à cette phase, on nous attribue des histoires qui ne feront jamais la Une. Nos chances de devenir rédacteur en chef sont minimes et nous finissons alors par nous contenter d’une carrière dans la communication, les relations publiques ou le plaidoyer.

Par conséquent, j’approuve pleinement les mots de la Directrice Exécutive d’ONU Femmes, Phumzile Mlambo Ngucka, qui a déclaré lors de la première session ordinaire du Conseil Exécutif d’ONU Femmes en février dernier: « Il est venu le moment de faire des pas de géant. On ne peut plus se permettre de faire des petits pas. On ne peut plus se contenter d’un changement progressif. On veut un changement rapide et un changement qui dure, c’est cela la clé ».

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