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« Mon devoir est de sauver des vies », le crédo d’Ifrah Ahmed

«Je dénonce l’excision, mais je dénonce aussi le poids de la honte ». Son combat a été porté à l’écran l’an passé par Mary McGuckian dans « A girl from Mogadishu ». Jeune réfugiée somalienne, victime de violences, Ifrah Ahmed est devenue citoyenne irlandaise et activiste. Liban Douale, qui est également réfugié somalien, l’a rencontré en Bretagne, lors du Festival du film britannique britannique de Dinard. Une rencontre qui a donné lieu à cette conversation inspirante.

Liban Douale appuyé par Françoise Ramel / Photo : capture d’écran Youtube.


Liban Douale : Ifrah Ahmed, tu es une personne forte. J’ai vu ce très beau film qui raconte ton histoire. Je suis sorti très ému de la projection et ce que j’en retiens, c’est une exceptionnelle leçon de courage. J’aimerais comprendre avec toi où tu as trouvé l’audace de parler d’un sujet aussi difficile que sont les violences que tu as subies en tant que petite fille puis en tant que jeune femme ?

Ifrah Ahmed : A girl from Mogasdishu est une aventure qui a pris quatre années de travail. J’y exprime à travers le personnage principal de cette fiction joué par Aja Naomi King la force du témoignage, de l’exemple, au nom de toutes les femmes qui ont survécu à l’excision, pour toutes celles qui en sont mortes et surtout pour toutes celles qui doivent être sauvées aujourd’hui. C’est à nous et à la communauté internationale d’empêcher ces crimes. Je trouve important de ne pas porter comme une honte le fait que je sois victime de l’excision. Par mon exemple, j’encourage d’autres femmes à parler de leurs difficultés, à aller se faire examiner à l’hôpital.

Je dénonce l’excision, mais je dénonce aussi le poids de la honte. Chaque femme devrait se sentir libre et légitime pour parler de ce problème, pour accéder à des médicaments, bénéficier de conseils. Or la honte empêche cela. Parler de l’excision dans le monde entier, c’est une nécessité pour échapper au carcan du silence, à ce sentiment de honte qui nous opprime, alors que nous sommes les victimes. Faire prendre conscience que l’excision est un crime, quand des millions de femmes sont encore exposées aux mutilations génitales au XXIème siècle, c’est s’insurger contre le laisser-faire, l’indifférence générale.

Mon devoir est de sauver la vie et la santé d’autres fillettes, d’autres femmes en stoppant cette pratique. Les conséquences de cette atteinte à la partie la plus intime du corps féminin sont graves, parfois mortelles. Les risques d’infection, d’hémorragie sont connus et réels. Pourtant personne jusqu’à présent, à part quelques personnalités, ne semble considérer cet acte de mépris total du droit des femmes comme une urgence ou une priorité. Si c’était le cas, les lois votées il y a longtemps seraient appliquées, respectées.

“Je montre publiquement que je n’ai pas peur”

Autrefois, nous n’avions pas la technologie, ni les réseaux sociaux pour dire au monde, à la jeunesse, ce qu’est l’excision. Mais aujourd’hui tout le monde peut accéder à l’information grâce à internet et au téléphone. Cette façon de s’informer aide énormément à sensibiliser, à faire circuler l’information à l’échelle mondiale. Chacun peut se sentir acteur dans cette action de lutte contre l’excision et la nécessité d’accélérer le processus de mobilisation pour y mettre fin d’ici 2030, comme nous y engagent des promesses faites au plus haut niveau. Par mon engagement dans cette lutte, Je veux aussi montrer au monde que nous, les femmes somaliennes, nous savons être fortes et actives, que nous sommes des héroïnes. Je refuse que le monde pense que les femmes ou les hommes de Somalie sont des pirates ou des miséreux.

C’est aussi pour cela que je trouve la force dans ce combat, en y mettant tout ce que je suis, et que je fais en sorte que ma voix de femme s’entende dans le monde entier. J’en ai la possibilité, grâce à l’exil, grâce à ma citoyenneté irlandaise, et à tout ce que j’ai appris en seulement quelques années. J’ai conscience que le monde a besoin de messages positifs, d’exemples forts, dans le flot permanent de messages agressifs qui nous maintiennent dans la peur et l’inertie.

Je montre publiquement que je n’ai pas peur, car j’ai la volonté de changer le monde. La paix doit être la bonne face de notre histoire, de notre humanité, elle conditionne l’avenir sur cette planète.

Cette histoire que le public découvre dans le film est personnelle et bouleversante. Comment as-tu trouvé de l’aide pour partager tes idées et tes convictions ? Comment parler d’une chose aussi intime que son propre corps ? Comment trouver les mots, quand tant de femmes au contraire, cachent cette réalité qui les oblige à supporter toute leur vie les conséquences de l’excision ?

Bien sûr, c’est difficile. Parler de son corps, de son intimité, est un sujet tabou. Mais le courage de parler de ce qui touche tellement de femmes dans ma situation aide chaque jour à dépasser cette pudeur. J’éprouve moi aussi cette pudeur, cela s’apprend dès le plus jeune âge dans l’éducation en Somalie. Mais, je dois passer au-delà de cet interdit. A girl from Mogadishu raconte MON histoire.

Dans ma religion, la femme doit se taire

Comme tu le sais, nous avons la guerre civile en Somalie. Nous n’avons pas connu de gouvernement pendant longtemps. Beaucoup de femmes sont violées et nous sommes nombreuses à chercher à nous enfuir du pays. Cette situation de violence et de chaos fait partie de mon histoire. Cette expérience douloureuse qui cumule la guerre civile, le viol, l’excision, tellement de femmes en Somalie en souffrent qu’elles savent de quoi je parle. C’est aussi leur vécu.

Pourtant l’excision est interdite par la religion, quelque soit la religion. Quand tu es arrivée en Europe, que tu as pu fréquenter pour la première fois une école, tu as demandé au professeur : c’est quoi le mot pour … ? Tu avais besoin de connaître le mot « clitoris ». Quand tu es retournée en Somalie, grâce à ton engagement à l’international, tu as dû être confrontée à de nouvelles difficultés ? Et ce, même si tu avais pris de l’assurance en organisant de nombreux meetings, en rencontrant des dirigeants qui te respectent et t’écoutent ?

Quand tu vis à l’étranger, la situation est si différente. Peu importe ma culture, mes choix, ma religion, je peux parler sans problème, librement. En Somalie, j’ai choisi de rencontrer des imams et la jeune génération, D’abord, ils ont été choqués. Leur première réaction à mes propositions a été d’affirmer que j’étais une fille perdue. Ils voulaient me convaincre que j’avais besoin que quelqu’un s’occupe de mon éducation, de me donner des conseils pour avoir une meilleure attitude, une vie plus saine. Pendant un temps, j’ai senti ce poids trop lourd comme une incapacité de partager avec mon peuple ce qui compte tant pour moi.

Parce que dans ma religion, la femme doit se taire, nul ne doit entendre sa voix. Je me suis sentie vraiment découragée et triste face à ces réactions très critiques, qui me jugeaient moi, me condamnaient, sans regarder le bien fondé du problème posé. J’en ai pleuré. Je ne me sentais ni entendue, ni comprise. Je pouvais comprendre, mais pas accepter cet état de fait. Alors ce poids lié au regard intransigeant de l’autre sur moi, je l’ai évacué pour ne penser qu’à cette unique question : comment vais-je faire pour sauver ces femmes et ces fillettes de l’excision en Somalie ? J’ai travaillé sans relâche et j‘ai fini par gagner peu à peu la confiance de la nouvelle génération, ainsi que de certains imams. Ils sont avec moi désormais et cela me donne du courage pour franchir d’autres obstacles.

Si nous ne changeons pas notre pays, qui le changera à notre place ?

Si nous ne changeons pas notre pays, qui le changera à notre place ? Même si je n’avais pas le soutien des Nations Unies, de l’Unicef, grâce à la Fondation Ifrah Ahmed que Mary McGuckian et d’autres m’ont aidée à mettre sur pied, je me sentirais responsable de ce que les femmes subissent dans leur très grande majorité en Somalie. Je veux faire des actions concrètes pour changer le monde, ça implique pour moi d’être capable d’agir dans mon propre pays, avec toutes les bonnes volontés qui s’y manifestent, malgré le danger et les conditions de sécurité à réunir pour mes différents déplacements.

“Je suis sorti très ému de la projection du film”, confie Liban Douale. Crédit : DR.

Le film montre comment tu vas à la rencontre des familles. Comment tu leur fais promettre sur le Coran de ne pas exciser leurs filles, avec à la clé quelques dollars. C’est émouvant de voir tous les efforts que tu déploies pour sauver une seule fillette, si c’est en ton pouvoir. Mais contre une pratique culturelle aussi répandue, transmise par tradition, admise comme un passage obligé de génération en génération, penses-tu que tu peux vraiment influer pour que l’excision disparaisse ?

L’argument de l’argent pour arrêter l’excision n’est pas le bon argument. Il faut convaincre que l’excision est contraire aux règles de la religion, il faut contribuer au cas par cas mais aussi collectivement à faire progresser le droit des femmes, même si cela suscite de l’opposition, des résistances. Il faut dire et redire que pratiquer l’excision est dangereux à cause des conséquences, des risques d’en mourir, de la souffrance physique et psychologique que cela génère. C’est un message qu’il faut faire passer au près du plus grand nombre de personnes possibles.

Mobiliser la communauté internationale

C’est ce que je fais en me déplaçant un peu partout en Somalie, en faisant en sorte que mon passage soit un encouragement pour que d’autres, hommes et femmes, se sentent à leur tour en capacité de porter ce message d’humanité.

C’est ce que le film “A girl from Mogadishu” raconte en montrant que nous pouvons remporter cette victoire, car l’émotion qu’il suscite à travers le témoignage d’une femme qui ose dénoncer l’inacceptable en s’adressant au monde entier, aide à une vraie prise de conscience, contribue à mobiliser la communauté internationale.

Et, si vous voulez soutenir la campagne du film, c’est par ici

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