Apprendre une langue quand on est réfugiés : des possibilités infinies pour un temps limité

Films, fiches d’exercices, applications sur smartphone, vidéos Youtube… une myriade de possibilités existent désormais pour favoriser l’apprentissage d’une langue étrangère. Jusqu’à en donner le tournis. Entre la frustration de ne jamais faire assez et celle de ne jamais être tout à fait compris, comment s’y retrouver ? Notre autrice Afaf décrit avec sa binôme Sarah comment elle a commencé à apprendre l’allemand.

Afaf Labakri et Sarah Vogel. Traduit de l’allemand par Adèle Cailleteau.

* Plus j’apprends l’allemand, plus je me rends compte des possibilités qui s’offrent à moi pour l’apprendre. Bien sûr, avoir tant de possibilités est chose encourageante, mais aussi perturbante. Il existe nombre d’inconvénients. Alors, à quoi ressemble la journée d’une personne qui veut apprendre l’allemand dans une ère de possibilités infinies ?

Une journée pleine de possibilités, mais de seulement 24 heures

Le matin, tu te rends en cours d’allemand. L’enseignant te donne de nombreuses fiches de travail, accompagnées de devoirs à compléter. Dans le tram du chemin du retour à la maison, tu consultes l’une des centaines d’applications mobile d’apprentissage d’allemand. Une fois arrivé à la maison, tu es encore motivé et tu commences tes devoirs.

Soudain, tu constates que ce n’est pas aussi facile que tu l’avais imaginé. Ça ne fait rien, tu demandes à tes amis. Problème ? Tu oublies rapidement ce que tes amis t’ont expliqué. Ça ne fait rien, il existe également des vidéos didactiques sur Youtube. Une fois sur internet, il faut te décider : préférer une vidéo en allemand ou une explication en arabe ? Là, tu disposes de cinquante vidéos de grammaire et de vocabulaire. A ce moment-là de la journée, tu en as déjà fait beaucoup.

Pourtant, les devoirs ne sont toujours pas finis. Tu as toutefois besoin d’une pause. Tu te dis que tu pourrais aller au cinéma. L’on t’a répété que visionner des films en allemand accélérait l’apprentissage de la langue. Le film fini, tu demandes en réalité aux autres de quoi il parlait.

Après cette longue pause, il te faut te remettre au travail. Tu tentes de terminer tes devoirs. Mais tu as une nouvelle idée : l’on t’a conseillé d’écouter des podcasts en allemand. On retient mieux ce qu’on entend…

Et soudain : comment est-ce que ça a pu arriver ? Tu t’es endormi et tu dois te dépêcher pour aller en cours. Arrivant en retard, ton enseignant pense que tu es irresponsable et feignant. Il t’interroge : « Pourquoi est-ce que tu n’as pas fait tes devoirs ? »

Le chaos digital VS le chaos des fiches

A quoi ressemble une journée en cours d’allemand ? Parfois, le cours ressemble à ça : le prof, appliqué, a imprimé quinze fiches de travail pour chaque élève. Elles sont toutes différentes : certaines renseignent les verbes, d’autres la grammaire, le vocabulaire. Certaines comptent des exercices à faire en classe, d’autres à ramener à la maison. On nous distribue de nombreuses fiches, parce que le livre ne suffit pas, paraît-il. Ça part d’une bonne intention.

A la maison, c’est le chaos digital avec Youtube et à l’école, c’est le chaos des fiches. A l’école, les personnes sont très différentes les unes des autres dans ma classe. Mon expérience m’a appris qu’une grande différence d’âge dans même un groupe d’apprentissage est souvent chose compliquée. Les plus jeunes achèvent leurs exercices rapidement puis s’ennuient, tandis que leurs aînés se tiennent embarrassés, frustrés de ne pas comprendre aussi vite. Ma classe compte aussi des personnes qui ne sont jamais allées à l’école. Ce n’est pas seulement la langue qui est nouvelle, mais aussi le fait d’aller à l’école.

Un autre problème réside dans le fait que nombre de professeurs n’ont auparavant enseigné qu’à des locuteurs natifs. Or, en ce moment beaucoup d’individus sont en demande d’apprendre. Il faut répondre à cette demande, avec des profs qui n’ont pas d’expérience de l’allemand comme langue étrangère.

D’autres difficultés sont aussi à chercher du côté de la différence entre les enseignants. Beaucoup d’entre eux ne sont pas originaires d’Allemagne et ont un accent brésilien ou russe par exemple, rendant la compréhension et l’apprentissage de l’expression orale plus compliqués encore pour les apprenants. Le plus souvent, ils enseignent en binôme. Tu apprends quelque chose aujourd’hui, mais demain, ce sera peut-être faux, parce que les enseignants ne tombent pas toujours d’accord.

Etre muet et interdit pendant un temps

Apprendre une nouvelle langue, c’est comme être muet pendant un temps. Parfois, l’on se demande ce qu’on a appris ces deux dernières années. On est allés quotidiennement en classe, on a complété toutes nos heures. Pourtant, nous avons parfois le sentiment d’être muets.

Assis au milieu d’un groupe d’amis, où les uns échangent avec les autres, tu restes interdit. Tu ne comprends pas. Tout ce que tu as appris ne semble pas suffire. D’autres fois encore, tu essaies de dire quelque chose, mais tu ne parviens pas à retrouver les mots dont tu as besoin.

Apprendre une langue étrangère, c’est donc être sourd et muet. Tu commences à observer la manière dont les gens parlent. Que font leurs yeux, leurs mains ? Que disent leurs gestes et leur visage ? Peut-être que mon interlocuteur me demande la souris de mon ordinateur… si je ne connais pas le mot, je le comprends à son regard.

Aujourd’hui encore, même si mon allemand s’est largement amélioré, je continue de ressentir cela. J’arrive très bien à me mettre à la place de personnes qui ne peuvent pas communiquer pour des raisons physiques.

Ce n’est pas parce que tu ne parles pas allemand que tu es ignorant

Il peut arriver qu’en apprenant l’allemand, les gens oublient que c’est « seulement » une langue que tu apprends. Je sais que quand ils respirent, les humains inspirent de l’oxygène et expirent du carbone. Ce sont des termes que je ne connais pas en allemand. Mais, ne les connaissant pas, il arrive que l’on m’explique tout le processus respiratoire…

Les gens confondent le fait de ne pas parler allemand avec une lacune de culture générale. Mais à l’inverse, il peut aussi arriver que l’on m’explique des choses, simplement parce que j’apprends l’allemand. Ils me donnent un exemple pour que j’apprenne le vocabulaire et non pas parce que je n’ai pas compris la respiration.

Quand je repense à mes premiers temps en Allemagne et que je vois cet article fini, écrit en binôme, je me dis toutefois que j’ai déjà beaucoup appris.

*Ce texte a originellement été publié en allemand par notre partenaire, Fluechtling magazin.

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