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    Hafsia Herzi: la force tranquille du cinéma français

    Cette année encore, Hafsia Herzi confirme son lien privilégié avec le Festival de Cannes. La cinéaste figure à l’affiche de deux films très attendus : Quelques mots d’amour de Rudi Rosenberg et Histoires de la nuit de Léa Mysius, présenté en compétition officielle et adapté du roman thriller de Laurent Mauvignier. Deux films très différents dans leur ton et leur esthétique, mais qui se rejoignent autour d’un même personnage : celui d’une mère prête à tout pour protéger ses enfants.

    Dans Quelques mots d’amour, Hafsia Herzi joue une femme qui aide sa fille à retrouver le père qui l’a abandonnée. Le film de Rudi Rosenberg, plus lumineux et émotionnel, explore les blessures de l’absence et la reconstruction familiale. À l’inverse, Histoires de la nuit plonge dans une tension beaucoup plus sombre. Adapté du roman de Laurent Mauvignier, le film de Léa Mysius évolue dans une atmosphère inquiétante, presque étouffante, où la cellule familiale devient un espace de peur et de résistance. Pourtant, dans les deux cas, Hafsia Herzi incarne des femmes qui refusent de céder face au danger ou à l’abandon.

    « Quand Rudi m’a proposé le rôle d’Erika dans Quelques mots d’amour, cette mère qui accompagne sa fille dans la recherche d’un père qui l’a abandonnée, il m’a dit -c’est pas “bonne mère”, c’est mauvaise mère- en référence à mon film [Bonne mère, 2021], et je lui ai dit -ah non non, tu m’as choisie moi c’est bonne mère ! J’avais à coeur de défendre mon personnage, car c’est une femme qui ferait tout pour ses enfants même si elle n’est pas d’accord avec leurs choix » raconte la comédienne.

    Et Rudi Rosenberg de renchérir : « Hafsi m’a fait pleurer encore une fois, pourtant j’ai vu le film 200 fois mais je me suis encore fait cueillir à la projection ici à Cannes ! »

    Hafsia Herzi et Rudi Rosenberg à la projection cannoise de « Quelques mots d’amour »

    Cette figure maternelle rappelle en effet Bonne Mère, son deuxième long métrage en tant que réalisatrice. Présenté à Cannes en 2021 dans la section Un Certain Regard, le film suivait une femme marseillaise épuisée par les difficultés sociales mais déterminée à maintenir sa famille debout. Déjà, Hafsia Herzi s’intéressait à ces héroïnes discrètes, souvent invisibles dans le cinéma français : des femmes populaires, maghrébines, fortes malgré la fatigue et les sacrifices. Herzi aura sûrement trouvé son inspiration dans la figure de sa propre mère, qui a elle-même élevée seule la fratrie de quatre enfants dont Hafsia était la benjamine après le décès de son père alors qu’elle n’était âgée que d’un an. 

    Abonnée à la croisette

    Si Cannes semble aujourd’hui être devenu son territoire naturel, rien ne prédestinait pourtant Hafsia Herzi à une telle trajectoire. Née à Manosque de mère algérienne et de père tunisien, elle rêve d’être actrice depuis ses 12 ans malgré le manque de représentations maghrébines à l’écran. « Ça donne envie d’y arriver et de se battre en tous cas. » Elle grandit à Marseille dans un environnement modeste, loin des cercles du cinéma parisien. 

    « Je ne connaissais personne dans le monde du cinéma, et on sait que ce n’est pas facile. Je ne me suis surtout jamais dit que j’y arriverai un jour. J’ai pris chaque rôle comme une chance en me disant qu’après ça, si je ne trouvais plus, j’aurais au moins réalisé mon rêve de cinéma une fois dans ma vie » avoue-t-elle humblement.

    Adolescente, elle rêve de jouer mais ignore encore comment entrer dans ce milieu. Sa vie bascule lorsqu’elle rencontre Abdellatif Kechiche, qui lui offre son premier grand rôle dans La Graine et le Mulet en 2007.

    Le choc est immédiat. À seulement vingt ans, Hafsia Herzi impressionne par son naturel brut, son intensité et sa capacité à faire exister un personnage sans artifices. 

    Extrait de « La Graine te le Mulet » d’Abdellatif Kechiche (2007)

    « Je me suis demandée à l’époque pourquoi Kechiche m’avait choisie, je ne comprenais pas forcément. Et puis au final, il vaut mieux ne pas savoir. Je me dis que c’était comme ça, c’était le destin. En tous cas, avec le recul sur toutes ces années, je me rends compte que je suis quand même fière de mon parcours car je ne viens pas d’un milieu où c’était facile pour moi. » 

    Hafsi Herzi

    Son interprétation lui vaut le César du meilleur espoir féminin et fait d’elle l’un des nouveaux visages du cinéma français. Mais surtout, Kechiche lui ouvre une porte rare : celle d’une représentation différente des femmes arabes à l’écran. Avec Hafsia Herzi, le cinéma français découvre une actrice qui refuse les clichés simplistes de la « jeune fille de banlieue » ou de la femme maghrébine secondaire.

    La passion comme moteur

    Très vite, elle choisit des rôles complexes, parfois provocateurs, toujours libres. Et c’est précisément cette liberté qui a souvent surpris une partie du public issu des communautés arabo-musulmanes. Dans un environnement où le regard collectif et le « qu’en dira-t-on » peuvent peser lourdement sur les femmes, Hafsia Herzi accepte des scènes de désir, de sexualité, de vulnérabilité ou de violence sans chercher à se conformer à une image « acceptable ». Preuve s’il en est avec son troisième long métrage multi primé au Festival de Cannes 2025 et aux Césars la même année. Adapté du roman éponyme et autobiographique de Fatima Daas, La Petite dernière retrace le parcours de l’autrice, issue d’une famille musulmane et attachée à ses valeurs, dans la découverte de son homosexualité. 

    Ce choix n’a jamais été motivé par la provocation. Chez elle, il relève plutôt d’un rapport instinctif à la création. Elle a souvent donné l’impression de suivre une seule ligne directrice : jouer des personnages humains avant de jouer des symboles identitaires. Cette indépendance lui a parfois valu des critiques, mais elle explique aussi pourquoi son parcours résonne aujourd’hui bien au-delà de la France.

    « Je ne sais pas si ça a toujours fonctionné mais en tous cas je n’ai jamais eu envie de me trahir. Le cinéma c’est vraiment ma passion et dès le départ, je savais que je ne faisais pas ça pour l’argent ni autre chose. J’avais surtout envie de découvrir un métier sans jamais trahir mes convictions et mes engagements. »

    Hafsia Herzi

    Pour beaucoup de spectateurs du monde arabe, Hafsia Herzi représente une figure singulière : une femme issue de l’immigration maghrébine qui a réussi à imposer sa propre voix dans un cinéma européen souvent dominé par d’autres récits. Elle ne cherche ni à incarner une « bonne représentation », ni à porter un discours militant permanent. Pourtant, son existence même, à cette place, a une portée symbolique forte.

    « C’est propre à chacun, mais je dirais que l’important est de suivre son cœur et se faire confiance » suggère la cinéaste et actrice.

    Hafsia Herzi dans « Tu mérites un amour » (2019). Copyright Les Films de La Bonne Mère

    Une artiste 360°

    Au fil des années, elle construit une filmographie exigeante, alternant cinéma d’auteur et projets plus accessibles. Mais surtout, elle passe progressivement derrière la caméra. Avec son premier film comme réalisatrice, Tu mérites un amour, elle affirme déjà une sensibilité très personnelle : un regard intime sur les relations amoureuses, la solitude et les contradictions féminines. Puis vient Bonne Mère, sans doute son œuvre la plus personnelle à ce jour, profondément ancrée dans Marseille et dans les réalités sociales des familles populaires.

    Ce passage à la réalisation change aussi le regard porté sur elle. Hafsia Herzi n’est plus seulement une actrice révélée par Kechiche : elle devient une autrice de cinéma à part entière. Une cinéaste attentive aux corps, aux silences, aux tensions sociales invisibles. Ses films parlent souvent de femmes qui avancent malgré l’épuisement, de personnages qui résistent sans héroïsme spectaculaire.

    Bande annonce « Bonne mère » de Hafsia Herzi

    C’est sans doute pour cela que sa présence dans Quelques mots d’amour et Histoires de la nuit paraît aujourd’hui si cohérente. Dans les deux films, elle apporte quelque chose de profondément humain aux personnages de mères qu’elle incarne. Une dureté mêlée de tendresse. Une capacité à protéger sans jamais transformer ses personnages en figures idéalisées. 

    « Hafsia est très différente du personnage du roman de Laurent Mauvigner qui est blonde, porte des jeans moulants, fume sans arrêt et est très grande gueule. Mais j’ai toujours été si fascinée par Hafsia que j’ai fait en sorte d’adapter le personnage à elle. Elle est mystérieuse dans la vie comme sur le plateau d’ailleurs, on ne sait jamais ce qu’elle pense. J’ai trouvé qu’elle collait parfaitement au personnage » explique la réalisatrice d’Histoire de la Nuit, Léa Mysius. Et Herzi de confirmer : « Mes copines m’ont toujours dit ça, ma mère aussi d’ailleurs : quand on lui demandait comment j’allais, elle répondait toujours qu’elle n’en savait rien car je ne parlais pas ! Je suppose que ça m’a servi au final. On m’a souvent dit que j’étais bizarre parce que j’étais taiseuse, mais je ne pense pas que ce soit être bizarre que d’être comme ça. C’est simplement qu’on a chacun notre personnalité, et je ne vois pas pourquoi on devrait tous et toutes être dans le même moule » ajoute la cinéaste. 

    Bande annonce « Histoires de la Nuit » de Léa Mysius

    À Cannes, Hafsia Herzi est chez elle. Les marches du Palais, autrefois symbole inaccessible, sont devenues un décor familier. Pourtant, elle conserve une image rare dans le cinéma français contemporain : celle d’une artiste qui n’a jamais complètement rompu avec son origine populaire, ni avec Marseille, ville qui continue d’habiter son imaginaire.

    Son parcours raconte aussi une autre histoire du cinéma français : celle d’une actrice issue de l’immigration maghrébine qui a refusé de se laisser enfermer dans des rôles définis par les autres. Au contraire, Hafsia Herzi a construit sa carrière en suivant ses intuitions.

    Aujourd’hui, alors qu’elle revient à Cannes dans deux films majeurs, cette liberté apparaît comme le fil rouge de toute sa carrière. Une liberté artistique conquise progressivement, depuis les débuts chez Kechiche jusqu’à cette place désormais centrale dans le cinéma d’auteur français. Mais derrière les robes de gala, les tapis rouges et les flashes, demeure une constante: une actrice qui joue avant tout pour raconter des histoires profondément humaines. Et lorsqu’on lui demande si l’on peut dire d’elle qu’elle est une cinéaste féministe, elle s’empresse de répondre : « Oui, j’en suis une et j’en suis très fière. » 

    « Histoires de la Nuit » de Léa Mysius sortira en salles le 16 Septembre et « Quelques mots d’amour » de Rudi Rosenberg le 28 Octobre 2026

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