À chaudArticlesMassoumeh Raouf : « Raconter l’Iran à travers les yeux d’une mère, c’est transformer une douleur privée en une conscience collective »
À chaud
Massoumeh Raouf : « Raconter l’Iran à travers les yeux d’une mère, c’est transformer une douleur privée en une conscience collective »
Notice: Undefined index: width in /home/mimmrdx/www/wp-includes/media.php on line 779
Notice: Undefined index: width in /home/mimmrdx/www/wp-includes/media.php on line 785
Lisa Rompillon
9 min
Dans son dernier livre « Ô mères d’Iran », l’autrice iranienne, ancienne journaliste et prisonnière politique du régime des mollahs porte la voix et le témoignage de Mère Ebrahimpour. De ses souvenirs, elle dévoile une résistance politique bouleversante empreinte d’un amour maternel opiniâtre. Entretien.
« L’année 1978 est gravée dans ma mémoire comme une époque où tout s’est effondré pour renaître sous une autre forme. » À Gorgan, au nord-est de Téhéran, Mère Ebrahimpour, son mari et leur cinq enfants s’apprêtent à voir leur vie basculer. Fervents opposants au régime du Shah, sa chute en 1979 provoque l’espoir d’un avenir juste, d’une ère démocratique. C’est pourtant la République islamique d’Iran qui s’installe.
Alors que ses enfants rejoignent l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien (OMPI), Mère Ebrahimpour embrasse un engagement qui dépasse son rôle de mère : elle soutient ses enfants dans la lutte jusqu’à leur mort et continuera de porter leur voix à travers l’exil.
Dans ce roman basé sur un travail de restitution, Massoumeh Raouf constitue le journal de bord d’une vie, celle d’une femme, d’une mère qui résiste. Elle invite ainsi les lecteurs et lectrices à se confronter plus que jamais au sort du peuple iranien.
Comment avez-vous pris connaissance du parcours de vie de Mère Ebrahimpour ?
Massoumeh Raouf : C’est d’abord à la radio, à travers les ondes de « Voix du Moudjahid » alors que j’étais encore en Iran, que j’ai entendu parler d’elle et du parcours de ses enfants martyrs. J’ai été vraiment touchée par le courage et le sacrifice de cette famille.
Des années plus tard, en exil, j’ai eu la chance de la rencontrer en personne. J’ai alors découvert une femme d’une force d’âme inébranlable, activement engagée sur la scène de la lutte, de la quête de justice et de la transmission du message de ses enfants.
D’où vous est venue l’idée de relater son histoire ?
M. R : Il y a trois ans, à l’occasion de l’anniversaire du martyr de son dernier fils lors du massacre de 1988, j’ai décidé de rassembler dans un livre en persan les biographies de tous les martyrs de cette famille. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé un long entretien avec elle. Au cours de ce travail, j’ai eu accès à un trésor inestimable : ses notes manuscrites.
C’est ainsi que m’est venue l’idée d’écrire un livre sous forme de roman, où elle-même serait la narratrice. Ainsi, son parcours personnel devient le miroir d’une partie de l’histoire de l’Iran. C’est un témoignage précieux pour mieux comprendre la réalité actuelle de mon pays. Lorsque je lui ai proposé cette idée, elle l’a accueillie avec enthousiasme.
« À l’âge de 20 ans, j’ai moi-même été condamnée à 20 ans de prison après un procès expéditif de dix minutes, sans avocat ni droit à la défense. Après mon évasion, j’ai vécu deux années d’une intensité extrême dans la clandestinité, traquée par un régime sans merci, sauvée par des familles héroïques qui risquaient la mort pour m’abriter. »
Est-ce que sa vie résonne avec la vôtre, sinon celle de nombreuses mères et femmes iraniennes ?
M. R : Oui, profondément. Bien sûr, je n’ai pas vécu exactement le même destin, mais nos histoires se rejoignent dans l’expérience de la répression, de la perte et du choix de transformer cette douleur en engagement.
En tant que journaliste, j’ai été le témoin direct de la douleur de ces mères, privées de tout, jusqu’au droit de pleurer leurs morts. À l’âge de 20 ans, j’ai moi-même été condamnée à 20 ans de prison après un procès expéditif de dix minutes, sans avocat ni droit à la défense. Après mon évasion, j’ai vécu deux années d’une intensité extrême dans la clandestinité, traquée par un régime sans merci, sauvée par des familles héroïques qui risquaient la mort pour m’abriter. Et puis, il y a eu le massacre des prisonniers politiques de 1988, où j’ai perdu mon jeune frère adoré, Ahmad. Cette violence s’est infiltrée partout : ma mère et mon frère aîné ont connu la prison, et mon père a erré pendant des années, cherchant en vain la tombe inconnue de son fils.
Je crois que Mère Ebrahimpour dépasse son histoire personnelle. Raconter l’Iran par les yeux d’une mère, c’est transformer une douleur privée en une conscience collective, et réhumaniser une histoire trop souvent réduite à des statistiques ou à des analyses géopolitiques froides.
« Ces mères transforment leur deuil en une force morale et collective. Elles font de chaque souvenir un acte de résistance. »
Comment se caractérise la résistance des mères ?
M. R : La résistance des mères naît de l’amour, de la fidélité et du refus de l’oubli. En Iran, le contrôle et l’oppression des femmes constitue la colonne vertébrale même de cette théocratie misogyne depuis 1979. Le régime a tenté de tout leur confisquer : leurs enfants, leurs noms, leurs corps et leurs tombes, jusqu’au droit de pleurer.
Ces mères font de chaque souvenir un acte de résistance. Nous en avons eu une preuve grandiose et bouleversante lors du récent soulèvement de janvier 2026 : au lieu de s’effondrer dans un deuil passif, les mères des martyrs ont transformé les funérailles et les cérémonies au cimetière en de véritables actes de défi politique. Elles se tiennent debout, chantent la mémoire de leurs enfants, et lancent des slogans face aux forces de répression. En agissant ainsi, elles arrachent le récit de la mort des mains des bourreaux pour signifier au régime : « Tu as pris la vie, mais tu ne posséderas jamais leur mémoire ».
Mère Ebrahimpour incarne parfaitement cette transformation. Lorsqu’elle a perdu son fils Mehdi, elle a organisé sa cérémonie du quarantième jour comme une fête, apportant des fleurs, des fruits et un gâteau sur sa tombe. Elle n’a jamais cherché la confrontation pour elle-même ; elle a simplement refusé le mensonge, l’impunité et l’effacement.
En Iran, dire la vérité et refuser de se taire est déjà un acte de résistance radicale. C’est pourquoi ces femmes ne sont plus de simples victimes, mais la voix de la résistance et une conscience vivante qui transmet aux nouvelles générations le prix de la liberté.
Y a-t-il un moment durant lequel la lutte finit par prendre le dessus sur le reste ?
M. R : Je ne crois pas qu’il existe un moment précis où la lutte prend soudain le dessus. Chez ces mères, ce processus est progressif. Au départ, elles sont simplement des femmes, des épouses, des mères qui voient leurs enfants s’engager pour la liberté. Puis vient la répression, la prison, les exécutions, l’interdiction même du deuil.
À partir de là, quelque chose bascule. La douleur ne disparaît jamais, mais elle change de nature. Elle devient une responsabilité. La lutte ne remplace donc pas l’amour d’une mère ; elle en devient le prolongement. C’est précisément parce que leur amour est intact qu’elles refusent l’oubli et qu’elles poursuivent le combat pour la vérité, la justice et la liberté.
Quand la tyrannie s’immisce jusque dans nos foyers et nos cœurs, la vie privée n’existe plus ; elle devient le premier territoire de la résistance. C’est à ce moment-là que la lutte cesse d’être une activité pour devenir notre identité-même.
« Résister en exil, c’est refuser le confort de l’oubli et transformer la distance en une tribune pour la vérité. »
À quoi s’accroche-t-on lorsqu’on continue de résister, loin de son pays ?
M. R : On s’accroche avant tout à l’espérance. L’exil est une épreuve douloureuse, mais il ne rompt pas le lien avec notre terre. Ce qui nous fait tenir, c’est la conviction profonde que le changement est possible et que chaque génération apporte une nouvelle force à ce combat. Résister en exil, c’est refuser le confort de l’oubli et transformer la distance en une tribune pour la vérité.
Je place beaucoup d’espoir dans la jeunesse iranienne, et tout particulièrement dans les femmes. Depuis des décennies, elles sont à l’avant-garde de la lutte pour la liberté. C’est pourquoi ma devise est : Femme, Résistance, Liberté. Cette formule exprime, à mes yeux, la véritable dynamique du changement en Iran.
Je reste aussi profondément habitée par ces mots de la grande poétesse iranienne Forough Farrokhzad : « La vie n’est pas d’être une feuille dans le chemin du vent, c’est l’épreuve des racines. » Cette phrase nous rappelle que la liberté ne se reçoit pas, elle s’enracine dans la fidélité à nos convictions. Nos racines ne sont pas perdues en exil ; elles s’étendent sous terre pour puiser leur force dans le courage de ceux qui, là-bas, continuent de se battre.
Quel message de résistance souhaitez-vous partager avec cet ouvrage ?
Les régimes peuvent emprisonner des femmes et des hommes, ils peuvent exiler des familles, mais ils ne peuvent pas éteindre une volonté collective. La résistance est une flamme qui se transmet d’une génération à l’autre. Tant qu’il y aura des mères pour porter la mémoire de leurs enfants, et des voix à l’extérieur pour relayer leur cri, cette flamme continuera de brûler. C’est cette certitude qui nourrit mon engagement et mon espérance.
«Ô mères d’Iran » publié en mars 2026 par les Éditions Intervalles, 256 pages, 18 euros.
Cet article vous a intéressé ? Abonnez-vous à Guiti News à partir de 2€/mois*