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    La France a un immense talent

    Réalisatrice du merveilleux “Love me tender” présenté au festival de Cannes l’an dernier ainsi que d’un premier long métrage “De L’or pour les Chiens” en 2020, la jeune cinéaste française Anna Cazenave Cambet est cette année, l’un des 10 talents hexagonaux à suivre, choisis par l’agence française du cinéma à l'international, Unifrance.

    Photo Sarah Makharine

    Guiti a rencontré la cinéaste pour une discussion sans fards autour de sujets hautement contemporains dont le festival a su se saisir cette année. Parmi eux, la gestion de la maternité, notamment dans les métiers du cinéma, les obstacles que cela engendrent pour les femmes en particulier et l’impact que cela finit par avoir sur la production cinématographique de façon Générale.

    Dans cette édition cannoise, c’est 23 films en lice pour la queer palm, fait notoire puisqu’il s’agit de la première fois que cette sélection compte tant d’entrées lors du festival. Ce qui demeure le plus marquant cependant, reste le fait que la plupart de ces films ne font pas du genre ou de l’orientation sexuel le sujet de l’intrigue. Ainsi, “Garance”, long métrage de Jeanne Herry, aborde la thématique de l’alcoolisme sans que le couple lesbien incarné par Adèle Exarchopoulos et Ana Girardot ne soit un conflit particulier dans l’écriture du scénario.

    Bande annonce, « Love me Tender » d’Anna Cazenave Cambet, sorti en 2025

    Leila Amar: Qu’est ce que ça vous fait de voir que des scénarios peuvent enfin insérer des histoires queer sans que cela n’en soit le sujet principal.

    Anna Cazenave Cambet : Je leur souhaite de ne pas être enfermés dans ces cases-là et de pouvoir aussi faire des films qui sont considérés comme des films et pas juste des films queer. Parce qu’avant tout, on est des cinéastes et on a des choses à dire à tout le monde et pas simplement à notre communauté, même si le regard de notre communauté, évidemment, est très important pour nous. Mais l’année dernière, on nous parlait en boucle des trois films lesbiens, c’était très agaçant en fait. Et moi j’ai fini par le dire d’ailleurs. Donc je suis très heureuse de me dire que cette année, ces sujets se sont démocratisés, et que peut-être aussi ils vont être vus sous un autre angle, et que ces films-là vont être vus comme des films tout simplement et non comme des objets de niche qui n’intéresseraient que les personnes concernées.

    Leïla Amar : Je pense que ça va être le cas à l’instar de “Garance” de Jeanne Herry, qui est un film sur l’alcoolisme et non sur l’orientation sexuelle malgré le couple lesbien à l’affiche. Mais place à vos projets, après vos deux premiers long métrages où l’on suit des personnages qui vont à leur propre rencontre, pouvez-vous nous dire sur quoi vous travaillez en ce moment?  Va-t-on retrouver cette question là ? Ou est-ce que vous allez faire un pas de côté ?

    Anna Cazenave Cambet: Je suis en train de me poser la question de ce que je fais après et pour être honnête il y a plusieurs choses qui sont déjà écrites. J’ai la chance de pouvoir un peu choisir. Là j’ai pris un peu de temps mais surtout j’ai voyagé avec “Love me tender” pendant un an non-stop et je pense que ce n’était pas le moment en tout cas d’avancer mes autres projets. Mais maintenant que je peux le faire et que j’ai un peu d’espace je me pose tout un tas de questions, mais peut-être avant toute chose, je me pose la question de ce que j’ai envie de mettre au monde, dans le sens quelle histoire est encore à raconter aujourd’hui. Comment je me place moi aussi dans ce monde qui va tellement vite et tellement mal ces dernières années que je pense qu’en tant que cinéaste on est au centre de tout cela et on se pose toutes ces questions-là: qu’est-ce qu’on va raconter qu’est-ce qui mérite d’être raconté aussi? Donc voilà j’avoue avoir pris un peu de temps et je ne vais pas faire de réponse très claire sur ce que sera le film d’après et j’apprécie ce temps-là.

    Vicky Krieps et Monia Chokri dans « Love me tender »

    Leila Amar : Vous avez beaucoup voyagé avec “Love me Tender” et à l’international, le film a une jolie vie. Est-ce qu’il y a des pays en particulier où vous sentez que le film résonne beaucoup ?

    Anna Cazenave Cambet : Je l’ai accompagné au Brésil, au Québec, aux États-Unis, en Italie, il sort en Espagne au moment où on se parle et il sort un peu partout. Il a été invité dans un festival indonésien. Jamais je n’aurais imaginé qu’il irait en Indonésie, il est allé en Ukraine aussi. C’est là aussi où on réalise la force des films et la force de nos histoires. Parce que j’ai eu la chance de faire un premier court-métrage qui était à la Cinéfondation en 2016 (“Gabber Lover”) qui est un tout petit film qui durait 10 minutes sur une histoire d’amour entre deux très jeunes filles, et je l’avais fait à l’école sans trop me rendre compte de la portée qu’il aurait pu avoir. Encore aujourd’hui j’envoie ce film en secret par des liens dans des pays où l’homosexualité est interdite et où elle est fortement pénalisée. Ce film, depuis 10 ans, est projeté dans des festivals interdits, dans des caves en Chine, en Russie, etc. C’est une joie immense de savoir qu’il voyage comme ça dix ans plus tard, et qu’il arrive à atteindre des gens qui en entendent parler. Et c’est quand même ça la force du cinéma, c’est de pouvoir toucher des publics et des gens qui sont très loin de nous, dans tous les sens du terme d’ailleurs. Avec “Love me Tender”, je sens de nouveau quelque chose de cet ordre-là. En tout cas, je sens que le film résonne chez des gens aux parcours différents, de cultures différentes. Je l’ai accompagné partout et à chaque fois c’est très puissant car  des gens m’abordent et me racontent leur histoire intime. Ca a été une année de voyage très enrichissante.

    « Gabber Lover » d’Anna Cazenave Cambet, 2016

    Leila Amar : Cette année, il a bien sûr l’affiche du festival, “Thelma et Louise”. Je sais que c’est un film que vous aimez bien. Malheureusement cette édition n’a pas mis tant de femmes que ça à l’honneur dans la sélection principale.  

    Anna Cazenave Cambet:  Il a beaucoup compté pour moi. Je pense que c’est un film qui peut être très heureux à voir très jeune et pour des jeunes femmes notamment. Pour ma part, je l’ai vu après mon école de cinéma assez tardivement, je ne sais pas comment je suis passée au travers alors que ma mère me disait “tu dois tellement le voir!” depuis vingt ans.  Mais oui, il a beaucoup compté pour moi et puis il m’a reconnectée aussi à une forme de joie. L’histoire est terrible, ce qu’elles traversent est terrible, la fin est terrible et pourtant ce sont deux héroïnes qui sont portées vers une soif de vie, une joie et une sororité éclatante.

    Leila Amar : C’est un film d’une liberté immense où les femmes disent ce qu’elles ont à dire et font ce qu’elles ont à faire. Il est étrange pourtant que le festival n’ait trouvé que cinq réalisatrices en lice pour la palme d’or parmi 22 cinéastes, et ce malgré le nombre de femmes cinéastes présentes dans toutes les autres sélections du festival. Quel est votre sentiment à ce propos?


    Anna Cazenave Cambet : Oui mais je pense déjà que c’est en train de changer, ça j’y crois très fort. C’est à dire que c’est très lent, c’est atrocement lent mais c’est en train de changer aussi parce que les écoles de cinéma sont devenues paritaires. Dans ma promo il y avait autant de jeunes femmes que de jeunes hommes, pareil à tous les postes techniques, donc les générations qui arrivent vont permettre aussi de changer les voix de notre cinéma. Je pense que ça prend du temps parce que jusqu’à il y a cinq, peut-être dix ans même, personne n’en avait rien à faire donc ça va progressivement bouger et ce dès le départ en fait.

    Affiche offcielle du 79ème festival de Cannes


    J’ai été lectrice pour le CNC récemment, les scénarios qui nous parviennent sont essentiellement masculins. Il y a un problème je pense qui se situe à un endroit d’audace, de légitimité, de s’autoriser certaines choses. Je sais qu’il y a beaucoup plus de premiers films de femmes que de seconds, de troisièmes et ne parlons même pas de la suite… Ça indique un autre problème: “qui sont les femmes qui sont autorisées à faire des films?” 

    Leila Amar : Vous pensez que c’est dû à quoi ?

    Anna Cazenave Cambet : Je pense qu’il y a tout un tas de paramètres qui entrent en compte évidemment il y a la question de la maternité, et ça c’est quelque chose dont on ne parle jamais par exemple et je trouve que ce serait intéressant d’en parler: qu’est-ce qu’on fait du fait de faire des enfants dans nos carrières ? Et ça, je le dis moi en tant que cinéaste, mais je le dis aussi au nom de mes amies techniciennes qui sont empêtrées dans des questionnements de « j’aimerais faire un enfant mais je ne sais pas quand le faire dans ma carrière parce que ça me met en risque”. Pour une cheffe opératrice, faire un enfant quand ça commence juste à prendre pour elle, qu’est-ce que ça va faire pour la suite de sa carrière? On n’a aucune structure qui nous permette de l’aide en tant que technicienne pour faire nos enfants. Il n’y a pas de relais sur les plateaux.
    Alors évidemment, on voit des assistantes pour les grandes actrices. Mais je parle vraiment d’un endroit beaucoup plus politique: comment faire en sorte que nos carrières soient possibles? Et en fait, je suis désolée de le rappeler mais, tant qu’on portera les enfants, et bien il faudra se poser la question de ce qu’on en fait!
    Je pense que cela joue dans le passage du premier au second parce que soit on fait un premier film avant de faire un enfant, soit on le fait après. Mais donc après, qu’est-ce qu’on fait de ça ? Qu’est-ce qu’on fait de l’enfant ? Quand j’ai fait mon premier long métrage, j’avais un bébé de 8 mois et demi. Et ça a été 5 semaines de tournage pour mon premier film, franchement très sport, avec un bébé que je ne pouvais pas voir, pendant 5 semaines je ne l’ai pas vu. Parce qu’on ne peut pas faire et un film et donner un biberon à 4h du matin, ça ne marche pas!

    Leila Amar : Alors comment avez-vous fait?

    Anna Cazenave Cambet : Ma mère a pris le relais, enfin mes parents, et heureusement, mais pour autant c’était très compliqué car je ne le voyais que deux heures le dimanche. Et encore, je ne me plains pas car je suis la metteur en scène sur le plateau et je bénéficie de conditions qui font que c’est quand même plus simple pour moi que pour une seconde assistante caméra. Comment elle fait, elle, avec son enfant. Elle s’arrête en fait, elle s’arrête.

    Extrait de l’interview d’Anna Canzenave Cambet, Unifrance-Festival de Cannes, 2026

    Leila Amar : C’est drôle parce que nous parlions de cela et à aucun moment on n’évoque le fait qu’il y a peut-être un papa. Où est-il dans cette équation?

    Anna Cazenave Cambet : Je travaille avec le chef opérateur qui est aussi le père de mon enfant, donc en prime, nous, on disparaît ensemble pendant des semaines! Effectivement pour d’autres personnes, leurs partenaires, que ce soit des papas ou d’autres mamans peuvent peut-être prendre le relais s’iels ont un métier “normal”, avec des horaires de bureau, etc. …. Mais encore qu’avec un nouveau-né, on voit très vite à quel point ça devient compliqué. Et puis il faut aussi être honnête avec ce qu’est cette société, c’est à dire que les mères s’occupent encore beaucoup plus de leurs enfants que les pères. Ça aussi, ça pourrait être résolu, mais c’est un un problème plus large que le cinéma.

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