Alice au pays des colons : la lutte des palestiniens en Cisjordanie
Tourné durant l'été 2024 en Cisjordanie, Alice au pays des colons est le nouveau documentaire de Yanis Mhamdi, journaliste-réalisateur pour Blast, et, fait notable, le premier film de cinéma distribué par le média indépendant.
Elle s’appelle Alice. Palestinienne chrétienne, titulaire de la nationalité israélienne, une anomalie dans un territoire où l’identité est une ligne de front. À Bethléem, elle se bat pied à pied pour récupérer les terres familiales accaparées par des colons.
Lui, c’est Alaa. Palestinien dépourvu du précieux sésame israélien, il navigue entre les checkpoints, obstinément décidé à finir de construire sa maison et à l’habiter, quoi qu’il en coûte.
Deux destins, un même horizon : résister.

Exit l’écran d’ordinateur et le logo rouge de la plateforme, Yanis Mhamdi, opte pour les salles obscures et les fauteuils capitonnés des cinémas. Un choix assumé : « C’est une stratégie pour donner du prestige au film et au sujet. » Il fallait, dit-il, “légitimer le propos”.
Sisyphe en Cisjordanie
En un peu moins de deux heures, le documentaire déroule ce que son réalisateur appelle le “mythe de Sisyphe palestinien” : construire, se faire exproprier, recommencer.
De cette réécriture du mythe, Alice Kisiya est le personnage central. Elle détonne. Grâce à sa nationalité israélienne, elle cumule les fronts : sur le terrain, via des collectifs comme Save Al-Makhrour, mais aussi devant les tribunaux et les organisations non gouvernementales, épuisant chaque recours juridique disponible.
« Avec Alice, palestinienne chrétienne à la nationalité israélienne, l’objectif était aussi de cibler un public occidental, pour montrer que la société palestinienne n’est pas homogène comme on le croit. »
Yanis Mhamdi
Un pari narratif autant que politique.
L’angle mort de Gaza
Depuis le 7 octobre 2023, les projecteurs médiatiques sont braqués sur Gaza. Les regards se détournent de la Cisjordanie. Si la bande de Gaza et la Cisjordanie constituent toutes deux des territoires palestiniens occupés par Israël, elles sont géographiquement séparées et connaissent des réalités très distinctes. Gaza, enclavée entre Israël et l’Égypte, est sous blocus depuis 2007 et ravagée par une guerre génocidaire depuis octobre 2023. La Cisjordanie, territoire plus vaste situé à l’est d’Israël et bordé par la Jordanie, est quant à elle soumise à une occupation progressive, moins visible mais tout aussi prégnante. C’est précisément ce vide médiatique que vient combler le film. Selon un rapport d’Oxfam, près de 42 % de la Cisjordanie est occupée par des colonies israéliennes, qui accaparent notamment la majorité des ressources en eau de la région.

Les colons apparaissent dans le film, mais leur parole n’est pas relayée. Seuls des militants israéliens aux côtés d’Alice illustrent, selon Yanis Mhamdi, « la posture d’une minorité d’israéliens qui s’oppose à la stratégie coloniale de leur État ».
Un équilibre difficile à trouver. Le réalisateur le reconnaît : « Au départ, je ne voulais pas intégrer la parole d’israéliens. Je ne voulais pas donner l’impression qu’il fallait passer par leur voix pour crédibiliser le propos et légitimer le combat des Palestiniens. » Il a pourtant tranché autrement, et ce choix, combiné à la position singulière d’Alice, offre un tableau cisjordanien rare, car pluriel.
Sans distributeur, sans concession
Malgré ce pluralisme affiché, le film n’a trouvé aucun distributeur. Yanis Mhamdi concède : « J’ai peut-être surestimé le caractère consensuel de la posture d’Alice. » Le film ne fait pas de concession, et c’est bien ce qui pose problème. Beaucoup de distributeurs ont reconnu la qualité du travail, avant de décliner : le sujet était, selon eux, « trop compliqué à commercialiser ».
Compliqué, peut-être. Nécessaire, certainement. Et rien ne garantit qu’on puisse en tourner un semblable de sitôt.
Banni pour cent ans
« La situation actuelle en Cisjordanie est la même. Si j’y retournais maintenant, je tournerais le même film », affirme Yanis Mhamdi. Sauf qu’il ne peut plus s’y rendre. Suite à son tournage en juin 2024, au cours duquel il a été interrogé pendant trois heures à son arrivée, fouillé à sa sortie, et a « failli être arrêté plusieurs fois », Yanis Mhamdi a été banni du territoire israélien pour cent ans, pour avoir couvert en tant que journaliste l’expédition humanitaire Madleen en juin 2025.
Pour lui, documenter la Cisjordanie est désormais impossible. Et pour les autres journalistes, l’accès est restreint de mois en mois : ce qui rend d’autant plus précieux le témoignage que porte Alice au pays des colons.
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