« Tout Va Bien » et ça ira : Rencontre avec le réalisateur Thomas Ellis
A Marseille, cinq mineurs non accompagnés à des moments différents de leur parcours migratoire ont évolué durant deux ans devant la caméra du réalisateur Thomas Ellis. "Tout va bien" a débarqué sur nos écrans, et c'est un vrai film de cinéma.
TVB – Ce tétragramme globalement usité par la génération Z, c’est ce que le réalisateur Thomas Ellis a vu dans les SMS de mineurs non accompagnés à leur famille. « Tout va bien », c’est la prophétie auto-réalisatrice espérée par les cinq protagonistes du film documentaire éponyme, réalisé par le cinéaste marseillais. Guiti a rencontré le conteur phocéen.
Le constat d’un narratif monochrome
Cofondateur de la société de production audiovisuelle Babel (Babel doc et Babel Presse) alors installé en Inde, Thomas Ellis a d’abord produit des centaines de documentaires pour la télévision à travers le monde, notamment en Asie. Il évolue loin de ses origines françaises et se trouve comme un étranger, dans un pays « devenu un peu le sien », durant plus d’une décennie.
« Je suis marseillais mais ai vécu en Inde pendant 15 ans, où j’ai cofondé la société de production Babel. J’y ai couvert toute la région (Pakistan, Iran …). On a produit pas mal de reportages sur la thématique de la migration. En rentrant vivre en France en 2019, je me suis rendu compte que lorsqu’on parlait d’exil, on parlait bien plus des problèmes, des morts en mer, de délinquance en creusant l’amalgame entre ces sujets et la migration. Pourtant, quand je rencontrais des adolescents primo-arrivants, je rencontrais des jeunes qui se donnaient du mal pour y arriver. N’importe quelle personne qui quitte de son pays a pour espoir que ça aille bien, mais ce n’était pas ou peu raconté. Ce ne sont pas des personnes en dehors de la normalité, et j’avais envie de raconter ça. C’est là que j’ai commencé à travailler sur le sujet : j’ai trouvé impressionnant le mal qu’ils se donnaient, comme des super-héros », nous confie Ellis.
Dans ce documentaire, Ellis suit Aminata, Junior, Khalil et les frères Tidiane et Abdoulaye. Venus de Côte d’Ivoire, d’Algérie ou de Guinée, tou·tes sont arrivé·es en France mineur·es avec pour objectif de réaliser un rêve, ou simplement d’échapper à un destin qui ne leur convenait pas. Aucune de ces histoires n’est choisie au hasard : c’est à coup de centaines de rencontres et d’immersion dans le monde des MNA qu’Ellis a choisi de suivre ces parcours, aussi « normaux » qu’exceptionnels.
Le changement par l’action
L’un des aspects les plus frappants de « Tout va bien » est donc ce choix des personnages que l’on voit évoluer pendant deux ans. Un « casting » ancré dans la vie réelle, illustrant parfaitement la temporalité d’un parcours migratoire étourdissant de difficultés si l’on considère les barrières linguistiques et administratives pour ne citer qu’elles, à commencer par celle d’être reconnu mineur.
Lors de longs repérages, Ellis et son équipe visitent de nombreux lycées professionnels à Marseille, et font la rencontre de Junior et Aminata. « Je savais que mes protagonistes devaient être à des moments différents de leur arrivée en France: l’un à la fin de sa prise en charge, l’autre ne parlant pas français, des jeunes qui venaient d’arriver, et je voulais aussi suivre le parcours d’une fille » explique Thomas Ellis. « Junior m’avait marqué par sa détermination dès décembre 2019. Il venait d’arriver dans un hôtel tout pourri, vêtu d’un costume hôtelier, il voulait être footballeur ou travailler au Plaza Athénée. On a tourné trois ans après. Quant à Aminata, elle avait participé à un atelier d’écriture que j’animais. J’avais demandé aux élèves comment ils voyaient leur avenir, l’un d’eux avait répondu « avec une grosse voiture et une femme au foyer ». Aminata, alors 16 ans, s’était insurgée en pleine classe en disant qu’elle n’était pas venue en France pour ce genre de vie. C’est là que je l’ai remarquée. J’ai appris à la connaître avant de commencer à filmer à son arrivée au lycée. »
C’est lors de ces repérages qu’Ellis remarque les difficultés des établissements scolaires à trouver des entreprises pour leurs élèves, manquant cruellement de réseau. Le réalisateur a alors l’idée de mettre en lien les entreprises, en déficit d’apprentis, et les lycées professionnels en recherche de stages et d’apprentissages. Qu’à cela ne tienne, il écrit à Pap Ndiaye, alors ministre de l’Éducation nationale, un jeudi à 11 h. À 15 h, il reçoit une proposition de rendez-vous pour la semaine suivante. Reçu lundi au cabinet, le projet est validé à l’unanimité. C’est en décembre 2023 qu’il rassemble 70 personnes au musée de l’immigration de la Porte Dorée à Paris, dont les entreprises Ikea, Sodexo, Accor et Onet. Réitérées trois fois cette année-là, ces séances de réflexion collective ont inspiré la réforme du lycée professionnel, avec la création de 2 300 bureaux des entreprises, permettant à 515 lycées de participer à ce programme, par l’entremise de son association, Résonance.
Le marseillais compte pousser plus en avant la discussion avec les pouvoirs publics en projetant « Tout va bien » à l’Assemblée nationale, le 3 février prochain. « Ce sera une séance privée, sans presse ni public. L’idée est même de fermer la porte du cinéma à clés et de parler de la situation concrètement : que fait-on de ces jeunes qui arrivent et qui ont un avenir à portée de main ? Des solutions existent, il faut simplement se parler pour les identifier ».
Un film de cinéma
Il n’échappera à personne en salles que « Tout va bien » ressemble à un « vrai film de fiction ». Dès la scène d’ouverture, ce sont les sons du cocon marin qui captent l’attention auditive du spectateur. Sous l’eau, il semblerait que Khalil se déleste de ses angoisses. Quel âge a-t-il ? Où sont ses parents ? Pourquoi a-t-il choisi de quitter son pays si jeune ? Puis la lumière éclaire le visage de Tidiane. Il est interrogé sur son arrivée, séparé de son frère : leurs récits vont être comparés. Filmés comme de véritables acteurs de cinéma, les protagonistes de « Tout va bien » ont eu la grâce de nous inviter dans leur quotidien à travers la caméra d’Ellis.
« Je me suis immergé dans leur monde afin de comprendre comment le raconter au cinéma, pour vraiment permettre aux spectateurs de rentrer dans la vie de ces jeunes, de sentir leurs rêves, leurs angoisses », se souvient Thomas Ellis. « Je voulais que ce soit un objet différent de l’habituel objet journalistique. Ces adolescents sont invisibles, on ne les voit pas, alors je voulais les filmer comme des héros de cinéma ! Je voulais du scope, une bonne lumière, un cadrage impeccable. Ça demandait de filmer très proche, au 50mm, pour que l’on voit toutes leurs expressions de visage. On devait être entré dans leur esprit à travers leur visage », raconte le réalisateur.

L’autre grande protagoniste de « Tout va bien » est la musique, composée par Jeanne Susin. De prime abord très discret, le thème, à priori simple, du film colle à la peau et accompagne les images de cette dure réalité rendues belles par des années de travail. « La musique n’est pas simple, elle est délicate » corrige Ellis. « Dans la bande son, il y avait la musique, avec les sons du film et les sons rajoutés qui permettent de lier le réel des adolescents — leurs angoisses, leur stress, leurs rêves — qu’on a essayé de rendre au son. Je voulais un thème énergique et mélancolique pour montrer cette ambivalence-là ».
C’est auprès de l’Opéra de Marseille que l’équipe de « Tout va bien » est allée chercher ce que la bande son devait exprimer — une première pour l’institution phocéenne.
« On est ensuite allé sur un thème proche de la musique indienne et africaine sur un fonctionnement modale, au contraire de la musique occidentale qui est tonale, c’est-à-dire régulière. La musique modale ne pouvait donc ne pas se caler sur des notes, ce qui venait parfaitement illustrer la fougue des enfants. Pour certaines séquences, nous voulions des sons réellement organiques : nous avons donc demandé aux contrebassistes de caresser leur instrument, simplement tapoter sur les clefs, pour que ce soit très délicat, de l’ordre de la sensation. À contrario, sur d’autres séquences, nous avions l’orchestre tutti (complet, Ndlr) avec 43 musiciens », poursuit Thomas Ellis. « Comme quand Khalil est à vélo : il redevient un enfant, même si c’est très court. Il a un sourire pas possible, alors qu’il fait Uber. »
Si le diable se cache dans les détails, c’est bien Dieu qui s’y dévoile. La preuve en est qu’Ellis signe ici une œuvre appartenant définitivement au grand écran, en plus d’être d’utilité publique.
À voir de toute urgence dans votre cinéma de quartier.
« Tout va bien » est en salles depuis le 7 janvier.
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