Explosions de Beyrouth : destins croisés des familles des victimes

Les familles et les proches des victimes des explosions du 4 août 2020, ayant tué plus de 200 personnes à Beyrouth, demandent des comptes aux responsables politiques libanais. Près d’onze mois plus tard, après un long temps de végétation, la machine judiciaire se relance. Trois familles de victimes et un blessé, Jilali*, Samia Makki, Ibrahim Hoteit et Tharwat Nour El-Din, dont la catastrophe a entrelacé les vies, ont accepté de témoigner.

Un article d’Ibrahim Cheaib/ Photos : DR


Le 4 août, comme journée de deuil national. Les familles et les proches des victimes goûtent peu cet hommage entériné par le Premier ministre par intérim, Hassane Diab, mi-juin.

Le 4 août 2020, un entrepôt bourré de nitrate d’ammonium a pris feu dans le port de Beyrouth. Les déflagrations de l’incendie ont tué 211 personnes et blessé plus de 6000 autres. Des quartiers entiers de la capitale libanaise ont été soufflés.

Depuis, malgré les exhortations internationales (et notamment de la part des ONG), l’enquête piétine. Et les familles des victimes de s’interroger, à l’instar du média An-Nahar, “les procès du 4 août vont-ils ‘véritablement’ débuter ?”. Le 4 juillet dernier, proches et blessés se sont rassemblés sur le port de Beyrouth pour continuer à porter le combat.

Désormais, la machine judiciaire semble se relancer, note nos confrères d’Orient le Jour. Le juge d’instruction Tarek Bitar a en effet engagé des poursuites contre quatre anciens ministres pour “négligence et manquements” et “éventuelle intention d’homicide”. Et entend interroger Hassane Diab.

Rassemblement le 4 juillet 2021 sur le port de Beyrouth. Familles et proches réclament justice. Crédit : Samia Makki

Entre ire et abattement, projets d’avenir et neurasthénie, quatre proches de victimes et un blessé partagent pour Guiti News leur quotidien et leurs attentes depuis le 4 août 2020.

Jilali*

« Je veux vivre en sécurité »

« J’ai perdu toute confiance envers la loi et la politique libanaise », nous confie, désabusé par téléphone Jilali, dont le prénom a été changé pour préserver son anonymat. Cet ancien formateur de FLE (français langue étrangère) s’est exilé en France suite au 4 août, afin d’y obtenir l’asile. « Je veux vivre dans la dignité et en sécurité », abonde-t-il.

Le jeune homme de 32 ans considère le 4 août comme un tournant. « Je me trouvais à Achrafieh, un quartier chrétien dans l’est de la capitale, quand j’ai ressenti une énorme secousse. Comme si le sol allait se dérober sous mes pieds. Comme un tremblement de terre. J’ai pensé : “c’est la fin du monde”. En un instant, la ville entière a été détruite. Tout ce verre sur le sol, cette odeur de soufre…L’alarme stridente, et puis les personnes, en pleurs, qui courent dans tous les sens. Comme des fous ».

Cette sidération, Jilali la porte encore sur son visage. Le jeune homme a reçu un projectile au niveau du front, qui l’a un temps défiguré.

Ce souvenir tenace et traumatisant en a fait ressurgir un autre. « Cela m’a rappelé la bombe qui a dévasté la maison familiale durant la guerre civile. Mon père a été touché, et depuis il est handicapé. Je me revois courir, sans savoir vraiment où aller, j’avais peur, j’étais choqué ».

Samia Makki

L’expatriation comme seul horizon

Jusqu’à ce jour, Samia Makki assure n’avoir reçu aucune aide ou compensation de l’État libanais. Son mari, Mohammad Abbas, en pleine convalescence du covid-19, est décédé à l’hôpital Saint-Georges. Le bâtiment a été dévasté dans la déflagration, les chambres soufflées, dont la sienne. Il n’a pas survécu.

« Nous formions une une famille heureuse. Nous vivions en Gambie, en Afrique de l’Ouest, où nous souhaitions préparer une vie paisible pour nos deux enfants Sama (4 ans) et Sari (2 ans). Puis, mon mari est tombé malade du covid. Faute de structure médicale dans le pays, nous sommes revenus au Liban pour qu’il se fasse soigner », raconte, la voix serrée, la mère de famille de 31 ans.

« Mon seul espoir est de partir quelque part avec mes enfants »,. Crédit : Samia Makki

« Le 4 août, le médecin m’a appelé pour me dire mon père allait beaucoup mieux ». Elle s’arrête.

Avant de reprendre. « Les médias ont qualifié l’événement d’explosion meurtrière. Mais, pour moi, pour ma famille, pour mes enfants et pour ma patrie, cet évènement s’apparente à un crime contre l’humanité. Mon fils Sari n’avait pas 1 an encore quand son père est décédé, et Sama vivra sans père et elle n’a que 4 ans ».

Le seul horizon pour cette enseignante d’économie au lycée – actuellement au chômage -, à l’image de Fouad Barbar, est l’expatriation. « Hélas, dans ce pays, l’injustice est notre pain quotidien. Tout est fait pour les gens au pouvoir. Mon seul espoir est de partir quelque part avec mes enfants, dans un pays où je peux leur garantir un minimum d’avenir ».

« Nous souhaitions préparer une vie paisible pour nos deux enfants ». Crédit : Samia Makki

Ibrahim Hoteit

Poursuivre le combat politique

Soutenir les familles des victimes et demander des comptes aux responsables. C’est le leitmotiv d’Ibrahim Hoteit, porte-parole du « Comité des martyrs de l’explosion du port de Beyrouth », et frère de Tharwat Hoteit, un employé du port affecté aux missions de lutte contre l’incendie, décédé le 4 août. Ibrahim Hoteit le dit cash : « l’entièreté du système judiciaire est corrompue ». Et de questionner notamment la probité des magistrats dans l’investigation suivant l’explosion.

Avec son comité, il suit l’enquête de façon resserrée, affirmant être en lien constant avec le nouveau juge en charge, Tariq Al-Bitar. A 51 ans, cet ancien responsable dans la publicité, dédie depuis un an, son quotidien au comité.

Dans ses apparitions publiques, il exhorte les responsables politiques à se présenter devant la justice, prédisant que sinon les familles et les proches des victimes viendront bientôt prendre d’assaut leur domicile. « Car, ils n’ont plus rien à perdre », martèle-t-il.

« Les familles n’ont plus rien à perdre » Crédit : Ibrahim Hoteit.

Plus que la Cour pénale internationale, Hoteit entrevoit le soutien étranger via la diaspora. « Certains proches des victimes, voire les victimes elles-mêmes, détiennent en plus de la nationalité libanaise, une nationalité étrangère, française notamment. Et de souffler, comme dans un espoir. La justice étrangère pourrait faire pression sur le gouvernement libanais ».

Avec son comité, et via des espaces d’échange à l’instar d’un groupe facebook dédié, Ibrahim Hoteit entend aussi porter un mouvement de solidarité. A l’endroit des proches des victimes, mais également au-delà. « Il faut que les citoyens s’unissent et fassent preuve de solidarité face aux difficultés économiques, sécuritaires et sociales auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui. Et surtout s’absoudre de toute dépendance vis-à-vis des dirigeants politiques ».

Tharwat Nour El-Din

« Mais personne ne vient »

Tharwat Nour El-Din, 40 ans, pleure son frère Ayman Nour El-Din, officier dans l’armée libanaise. Son « héros ». A 27 ans, le jeune homme s’était formé lors de plusieurs stages militaires aux États-Unis, avant de rentrer au Liban. Ayman Nour El-Din allait devenir deuxième lieutenant.

Le jour du 4 août, Ayman était mobilisé pour participer à l’extinction de l’incendie survenu dans le port. Il est décédé dans les soubresauts de l’explosion. Volontiers considéré comme le fils prodigue d’une famille, qui traverse une peine incommensurable.

Ayman Nour El-Din entouré des siens. Crédit : DR.

« Il était le diamant des parents. Intelligent, poli, généreux, il n’a jamais fait de mal à qui que ce soit », abonde Tharwat Nour El-Din, secrétaire dans un cabinet d’avocat. Racontant comment sa mère scrute, encore un an plus tard, le seuil de la porte, attendant que son fils rentre la maison.

« Mais personne ne vient. Hormis les larmes d’une mère inconsolable », termine-t-elle. Ayman Nour El-Din a été fait, à titre posthume, capitaine lors d’une cérémonie le lendemain du 4 août.

* Le prénom a été modifié

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