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« L’Œil blanc », ou celui qui ne voyait pas les hommes

« On voit les réfugiés comme de la viande ». C’est pour sensibiliser au sort des personnes migrantes dans la société israélienne que Tomer Shushan a réalisé « L’oeil blanc». Alors que le court-métrage – basé sur une histoire réelle -, est en route pour les Oscars, nous l’avons rencontré.

Leïla Amar / Photo : White Eye (DR)


Tel Aviv, une rue sombre aux abords de la gare centrale. Omer, un jeune israélien rentre tranquillement de soirée lorsqu’il voit son vélo, récemment volé, accroché à un poteau sur le trottoir. Agréablement surpris, il appelle la police afin de défaire le verrou et de récupérer son vélo. Mais, la patrouille sur place refuse, car rien ne prouve qu’il soit bien le propriétaire de l’objet. Ils s’en vont.

C’est lorsqu’il décide de se rendre justice lui-même en tentant de le décrocher que Yunes, un travailleur érythréen, survient. Il sort de la boucherie industrielle qui l’emploie, et lui annonce avoir acheté la bicyclette la semaine d’avant. Le siège auto de sa fille est d’ailleurs installé dessus, car c’est elle qui lui avait réclamé depuis longtemps déjà un vélo blanc. D’ailleurs, il l’a acheté 25O shekels et n’est absolument pas prêt à le rendre, quitte à ce que la police vienne décider de son sort.

Suite à un dialogue de sourds mêlant les deux protagonistes, tous deux campés sur le bienfondé de leur position, la polie revient, pour découvrir que le visa de Yunes a expiré depuis quatre mois. Celui-ci attend qu’il soit prolongé. Mais, rien n’y fait, la police l’embarque et il risque d’être expulsé.

Ce n’est qu’alors qu’Omer se rend compte que ce vélo d’une valeur de 250 shekels (62 euros) peut coûter la vie à Yunes et à sa famille.

De la colère à la place du bon sens

Tomer Shushan signe ici son second court-métrage, récit autobiographique écrit le jour même de l’événement. Tourné entièrement en plan séquence, cette expérience l’a tellement marquée qu’il a souhaité placer le spectateur dans sa peau. Celle d’un homme qui ne prend pas le temps de réfléchir, qui n’est qu’en tension et se laisse envahir par la colère, laissant s’éloigner tout bon sens.

« La seule différence entre mon expérience et le film, c’est que ça ne s’est pas fini aussi mal. Il fallait que je dépose plainte au commissariat, mais quand j’ai vu que je pouvais ruiner la vie de cet homme, j’ai décidé de ne pas me rendre au poste. J’ai bel et ben appelé la police et lui ai donné les 250 shekels pour récupérer mon vélo, mais à ce stade il était si furieux contre moi qu’il ne voulait rien entendre. Il était resté pour défendre ses droits, alors qu’il savait que la police arrivait. Il tenait à ce que l’on sache que son statut ne faisait pas de lui un voleur. C’est lorsque la police a découvert que son visa avait expiré que j’ai repris mes esprits : comment pouvais-je risquer la vie de cet homme et de sa famille pour une simple bicyclette ?! »

Des conséquences dramatiques

Pendant trois semaines, Tomer Shushan se rend au restaurant, où travaille l’homme au vélo afin de s’assurer qu’il n’a pas été expulsé. Ce film est pour lui une façon d’alerter la population sur les conséquences d’un simple appel à la police.

Suite à la fermeture à durée indéterminée des restaurants en Israël due à la crise sanitaire, nombre de personnes réfugiées se retrouvent sans emploi et sans aide de l’Etat. « Ils viennent ici mais aucune aide ne leur est apportée. Je ne sais pas ce qu’ils vont devenir. Dawit Tekleab, l’acteur qui incarne l’homme au vélo, lui-même érythréen, me dit que la communauté est très soudée, et qu’ils se soutiennent les uns les autres du mieux qu’ils peuvent. Mais, pour combien de temps encore ? », s’interroge Tomer Shushan.

De retour chez eux, la prison ou la mort

Après cette expérience, le réalisateur découvre la situation dramatique des jeunes réfugiés érythréens (nombreux en Israël). Suite au conflit opposant l’Erythrée à l’Ethiopie dans les années 90, un service national obligatoire à durée indéterminée (et insuffisamment rémunéré pour vivre décemment) y est instauré.

Le tissu social érythréen a par conséquent, connu une déchirure sans précédent, et de nombreux jeunes ont préféré fuir leur pays, plutôt que de vivre ce qu’Amnesty International fustige comme de l’esclavage moderne. Des hommes et des femmes sont se retrouvant à travailler dans des fermes des années de suite pour 60 dollars par mois.

« Je n’avais aucune idée de ce qu’il se passait là-bas. C’est Dawit qui m’a dévoilé combien les conditions de vie étaient tragiques. De retour au pays, le déserteur est soit jeté en prison, soit tué. Ce sont de loin les gens les plus courageux que j’ai rencontrés. Prendre de tels risques pour sa famille, je n’en avais aucune idée… »

Le conflit ayant trouvé une issue en 2018, l’Erythrée est tenue d’abolir le service national à durée indéterminée et de garantir la liberté d’expression ainsi qu’entre autres, l’équité des procès.

Dawit Tekleab et Daniel Gad dans « Ayin Levana »

Cet œil, c’est celui de l’homme « blanc », aveugle aux souffrances des autres

« L’oeil blanc ». Avec ce titre aux interprétations multiples, Shushan interpelle. Longtemps touché par le sujet des personnes réfugiées, présentes dans un pays où un nombre croissant de non juifs viennent s’installer, la légitimité de son point de vue a, selon lui, toujours été un obstacle.

« J’ai toujours eu envie de parler des différentes classes sociales, des couches de notre société, et les réfugiés en sont partie intégrante, mais je n’ai jamais voulu qu’ils pensent que je me substituais à leur parole. Je ne pense pas être apte à écrire quoique ce soit qui ne me concerne pas directement, dont je ne fais partie d’aucune manière. Là, ce fut différent, cette histoire m’est arrivée, je peux donc la raconter à travers mon propre prisme ».

Son film est une métaphore du regard de l’homme blanc. Bien que Shushan ne soit pas exactement « blanc » d’après les standards habituels, il se retrouve dans cette situation. C’est également l’œil aveugle qui ne remarque pas même dans ces moments autrui. Il ne le regarde pas comme une personne à part entière, et ne se soucie guère des conséquences sur sa vie. Jusqu’au moment où…

« On voit les réfugiés comme de la viande »

Entièrement tourné de nuit, le court-métrage met l’accent sur la dangerosité du lieu où les plus classes les plus précaires de la société israélienne se retrouvent, réfugiés compris, et où l’atmosphère devient anxiogène le soir venu.

« La nuit les gens font plus attention et réagissent différemment.  J’ai voulu tourner dans une boucherie, car la métaphore est très poignante. Dans le film, lorsque la police arrive, les travailleurs de la boucherie se réfugient tous dans le frigo. C’est comme ça que la société les voit, comme de la viande, de la chair, du sang. Mais, pas avec des sentiments. Si le film existe, c’est presque uniquement pour cette scène. Elle me rappelle le temps où les juifs devaient se cacher des autorités, bien qu’il s’agisse bien sûr d’un contexte différent ».

Sélectionné à plus de soixante festivals cette année et lauréat à huit d’entre eux, dont celui qualifiant aux Oscars SXSW, « Oeil blanc » (Ayin Levana, en hébreu), est également en compétition aux Ophirs, équivalents des césars en Israël.

Le film étant en compétition dans de multiples festivals, il ne sera pas distribué avant d’avoir achevé son circuit. Une mise à jour de cet article sera effectuée lorsque le film sera disponible en salles ou en ligne.