Comment exposer aux yeux de tous un objet comme la frontière, qui n’est qu’une convention, et qui pourtant se fait mur, file d’attente, noyade ou barbelé selon qui se présente devant elle ?
C’est le défi qu’a choisi de relever l’exposition Frontière, présentée par la cité des Sciences et de l’industrie jusqu’en janvier 2028. A travers neuf installations qui parcourent les cinq continents, le visiteur a la possibilité de voyager de la frontière barbelée qui sépare le Mexique des Etats-Unis à la zone démilitarisée des deux Corées en passant par les lignes de sable qui traversent le Sahara.
« Il fallait qu’il y ait un angle intéressant, qu’on puisse tirer une spécificité pour chacune de ces frontières et que ce ne soit pas la même que la frontière voisine. » explique Astrid Aron, commissaire de l’exposition. « On voulait qu’il y ait des frontières qui soient très connues et d’autres moins connues. »
Pour retransmettre la multitude de cas particuliers qui jalonnent ces délimitations, l’équipe de la cité des Sciences s’est appuyée sur un comité de géographes et d’ethnologues dont le travail est narré avec ferveur par Astrid Aron.
« Ils vivent des vraies aventures, vont sur le terrain, prennent des risques. Ils font des photos, enregistrent, ils font du dessin, ils font de la poésie. En fait, c’est une activité beaucoup plus riche que ce qu’on croit. »
Astrid Aron, commissaire de l’exposition
La rigueur scientifique de l’exposition est complétée par le travail d’artistes, scénographes, photographes, acteurs, réalisateurs et dessinateurs qui habillent les installations au travers de décors immersifs, jeux pour les enfants et de quatre films commandés pour l’occasion. Cette collaboration entre le monde de la recherche et artistique vulgarise auprès du plus grand nombre les réalités de la frontière mais esquive avec prudence les problématiques brûlantes de l’actualité.
« Engagés mais pas militants »
Au cours de la visite, l’incarnation s’impose au spectateur. Au fond de l’exposition, sur le volet consacré aux frontières de l’Union européenne, une stèle mortuaire signée Renaud Djian fait face au regard. Sur sa surface défilent les noms des victimes mortes aux frontières de l’UE. Au sol, un miroir étire la liste vers l’infini.
« Ce miroir au sol qui fait que les noms s’égrènent vers le haut, mais quelque part ils descendent aussi, explique la commissaire de l’exposition. C’est un peu comme le ciel et les enfers. Il y a plein d’évocations possibles. En tout cas, il y a un côté vraiment infini. »
La commissaire d’exposition se défend de tout militantisme. Si l’œuvre frappe par un engagement plus marqué, que les autres panneaux scientifiques là pour encadrer « en données » la réalité aux frontières européennes, elle défend un “engagement » singulier, « celui de raconter ces données et de raconter ce qui est évidemment une tragédie, sans être militant ». Selon Astrid Aron, « ce ne serait pas la place d’un établissement public ».
Ce bel hommage aux victimes ne dissimule pas pour autant une limite à l’exposition : celle de vouloir éviter certains « points chauds ». Dès l’entrée, un encart prévient les visiteurs : ni l’Ukraine ni la frontière israélo-palestinienne ne seront abordées. Interrogée sur ce choix, la commissaire s’en explique :
« L’exposition , elle va partir en itinérance en 2028. Et il faut que ce qu’on raconte reste pertinent. Vous voyez, ce n’était pas possible sur des lieux de conflit aussi instables de pouvoir dire quelque chose qui reste valable. »
L’Ukraine, une fausse absence ?
Une autre justification officielle des frontières absentes : un recul nécessaire, qui empêcherait de parler de terrains encore « chauds » et ancrerait l’exposition dans une actualité trop rapidement rendue obsolète.
Sauf que ce recul nécessaire semble à géométrie variable.
L’Ukraine pointe le bout de son nez. Elle s’invite notamment au sein de l’îlot consacré à la cybersécurité. L’exposition a su trouver le recul nécessaire pour évoquer l’Ukraine, à travers des événements suffisamment anciens, avec l’occupation de Kherson comme exemple d’une annexion numerique par la Russie. Ce même raisonnement n’a pourtant pas été appliqué à la frontière israélo-palestinienne, absente, elle, de l’intégralité du parcours.
L’explication tient davantage au climat politique. La frontière mouvante sur les territoires palestiniens de Gaza, la politique coloniale israélienne en Cisjordanie : des sujets dont Astrid Aron ne cache pas la nature explosive.
« C’est que c’est tellement sensible qu’en fait, quoi qu’on essaye de dire, on allait froisser. Et encore froisser, ce n’est pas un problème, parce qu’on pourrait se dire qu’on dit des choses telles qu’elles sont, et tant pis si ça froisse. Mais en fait, on allait juste créer du bruit, alors que les points de contrainte dans l’exposition sont là aussi pour éclairer y compris ces conflits-là, mais avec du recul. »
Astrid Aron, commisaire de l’exposition
Le privilège de la frontière invisible
L’exposition se referme sur une zone inattendue : l’espace Schengen où la limite ne se matérialise plus. Une frontière qui n’en est pas vraiment une et sert la vision plurielle que l’exposition veut mettre en lumière. En creux, elle rappelle, notre posture privilégiée au sein d’une union européenne solidement barricadée.
