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La nouvelle de la classe : le quotidien difficile des femmes migrantes en reprise d’études

Illustrations : Camil Armas


En septembre prochain, Alba, une demandeuse d’asile vénézuélienne de 34 ans, commencera une licence en science du langage à la Sorbonne. Sa lettre d’acceptation en poche, elle se remémore son arrivée en France en février 2018 et les galères pour s’inscrire dans un diplôme. Car même si elle parlait un peu le français, tout semblait compliqué.  Il y avait face à elle « un monstre », raconte-elle.

Au Venezuela, Alba était professeure d’espagnol et d’anglais dans un lycée. Dans l’Hexagone, c’était comme si rien de tout cela ne comptait : la jeune femme devait reprendre des études pour pouvoir obtenir un diplôme et enseigner. Il lui fallait aussi progresser en français, le tout en affrontant une paperasse administrative sans nom.

« Je voulais reprendre des études, explique Alba. J’avais cette idée que pour bien maîtriser une langue, je devais suivre une formation dans une université, baigner dans cet univers. Bien sûr que j’avais d’autres projets, mais voilà : je suis ici et je ne veux pas simplement chercher refuge en France, je veux aussi pouvoir avancer ».

Très vite, la jeune femme s’est retrouvée noyée dans les informations qu’elle glanait sur les plaquettes et les sites web des facs : quel cursus ? Quelle université ? Quelles sont les spécificités de cette licence ? Pourquoi ce cours plutôt qu’un autre ? « Le système universitaire français est très particulier. C’est un monde complètement différent de ce que j’avais déjà pu rencontrer dans mon pays », poursuit-elle.

«J’étais tout le temps perdue»

Pour Gloria, réfugiée ougandaise de 30 ans, en France depuis trois ans, « c’était une claque. » Le manque de réseau et la méconnaissance de la langue pesaient lourd : « j’étais tout le temps perdue. Je ne pouvais même pas demander de l’aide. Et je me disais : comment vais-je me faire des ami·e·s si je ne comprends pas leur langue ? ».

Et, c’était sans compter sur les moqueries incessantes qui pleuvaient lorsqu’elle essayait de comprendre, voire de parler français : « c’était traumatisant. Jusqu’à aujourd’hui, je doute de mes compétences linguistiques », lance-t-elle.

Selon Gloria, ces dernières ne sont d’ailleurs pas suffisantes pour prendre part à des conversations. Il ne s’agit pas simplement d’apprendre par cœur du vocabulaire ou des tableaux de conjugaison. Pour elle, il était d’abord question d’intégration à la culture française. L’art, la nourriture, la musique… Sans cela, il était difficile pour la jeune femme d’assimiler des propos ou de participer à des débats. « C’était comme si je devais étudier avant même de pouvoir rencontrer des personnes ». 

Les réfugiées ont une chance très mince d’accéder à l’enseignement supérieur

Les obstacles que les femmes réfugiées ou demandeuses d’asile affrontent à leur arrivée en France pour accéder à l’enseignement supérieur sont ainsi nombreux. Résultat : peu d’entre elles sont présentes sur les bancs des universités. Les chiffres sont d’ailleurs difficiles à obtenir, il n’en n’existe pas à l’échelle nationale.

Il faut se référer aux données du HCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) pour mieux saisir le problème, et notamment celles présentant le taux de scolarisation dans l’enseignement supérieur des personnes réfugiées dans le monde : il est de 3 %, contre 37 % pour la population en général. Quant aux femmes réfugiées, elles ont deux fois moins de chances que leurs équivalents masculins d’accéder à l’enseignement secondaire.

En 2018, consciente de cette problématique, l’association UniR (Université et Réfugié·e·s) a initié un travail de recherche intitulé Défis des femmes réfugiées dans l’accès à l’enseignement supérieur en Île-de-France. Douze femmes réfugiées ou demandeuses d’asile aux profils variés ont été interrogées lors de longs entretiens. Dix-huit mois plus tard, l’étude met en évidence quatre grands obstacles à l’insertion socio-économique des femmes migrantes : la barrière de la langue, les difficultés administratives, les enjeux de genre et le manque d’accès aux réseaux.

Valoriser les parcours et les connaissances

« La recherche montre des choses que finalement, nous savions déjà, plus ou moins, explique Camila Ríos Armas, fondatrice et directrice de l’association. Par exemple, il est clair qu’un document manquant peut bloquer une candidature dans une université. Alors, que faire si dans mon parcours d’exil, j’ai perdu des affaires importantes en mer ? Il y a des choses très spécifiques liées à ce public, il faut les prendre en compte. Reconnaître les différences de parcours : un jeune Français de 18 ans qui postule dans une licence, ce n’est pas la même chose qu’une femme réfugiée de 30 ans ».

Pour l’association, il est justement question de valoriser les parcours et les connaissances des personnes migrantes. « Elles ont déjà beaucoup de compétences, certaines ont eu énormément d’expériences dans leur pays d’origine. On s’appuie beaucoup sur cela : sur l’importance de ce qu’elles ont fait avant. Tout compte. Il ne s’agit pas de repartir de zéro. Elles doivent reprendre confiance en elles pour mettre en valeur leur parcours », estime la directrice d’UniR.

«Je ne voulais pas sortir de mon lit »

Dur dur lorsque cette confiance en soi a été mise à rude épreuve. Comme celle de Gloria, victime à de nombreuses reprises de racisme et de sexisme, alors qu’elle travaillait comme réceptionniste dans un hôtel parisien. « Lorsque mes collègues ont découvert que j’étais réfugiée, les discriminations ont commencé », soupire-t-elle. Du jour au lendemain, leur comportement a changé. Un collègue en particulier passait son temps à la harceler. « Les matins, je ne voulais pas sortir de mon lit par peur de devoir l’affronter », poursuit Gloria.

A cela s’ajoutaient les clients désagréables et leurs remarques racistes, ceux qui se moquaient de son accent ou de la couleur de sa peau. Un jour, une personne a tout simplement refusé de toucher un stylo qu’elle lui tendait. « Mais ça aurait pu être pire », résume pourtant Gloria, toujours pleine d’optimisme.

Une attitude positive qui n’est pas si simple à avoir. Et qui n’est sûrement pas suffisante. Problème : chez les femmes réfugiées et demandeuses d’asile, « il y a beaucoup de méconnaissances des problématiques liées au genre, et à l’intersectionnalité », déplore Camila Ríos Armas en citant : « Quels sont les comportements qui ne sont pas acceptables ? Comment faire si l’on se retrouve dans telle situation ou telle situation ? Elles n’en ont aucune idée. »

L’importance de trouver des soutiens

Les travaux d’UniR ont mis en évidence qu’il est ainsi important, sinon essentiel, que les femmes migrantes trouvent un accompagnement, des soutiens, créent des liens entre elles et avec des personnes à même de les aider. C’est pourquoi, en parallèle à son étude, l’association a lancé en avril 2020, un programme de mentorat de six mois dont « l’objectif principal est de pallier les obstacles que nous avons identifiés. Nous mettons en relation des femmes, réfugiées ou demandeuses d’asile avec d’autres, qui habitent en France mais qui ne sont pas nécessairement Françaises. En binôme, elles vont travailler sur leur projet académique. Ce programme de mentorat, nommé Intercultur’elles, se base sur l’interculturalité et le genre », indique Camila Ríos Armas.

Alba fait partie des neuf femmes qui ont intégré ce programme de mentorat. Avec le confinement lié à la crise sanitaire, elle a commencé à le suivre en ligne, à distance. « Je suis en contact avec une Française, une professeure de langue FLE (français langue étrangère ndlr). Après des réunions en virtuel, on s’est vu en personne pour la première fois il y a une semaine. C’était très positif, très agréable. Je vais commencer à construire un réseau avec elle. Elle a travaillé dans le monde entier comme professeur avec notamment l’Alliance française. »

Empowerment des étudiantes

Le programme Intercultur’elles prévoit également l’organisation d’ateliers et de formations. Si certains se concentrent sur la découverte de métiers, d’autres sont intimement liés au genre et l’intersectionnalité. « Nous avons organisé une formation pour leur expliquer quels sont leurs droits en tant que femme et quelles lois les protègent si elles sont victimes de violences ou de harcèlement, développe Camila Ríos Armas. L’idée est celle-ci : si je connais mes droits et si je sais les faire valoir, alors je serai plus armée dans telle ou telle situation. On accompagne oui, mais on essaye surtout de les rendre autonomes ».

Un empowerment précieux, car même en étant femme, étudiante et demandeuse d’asile, « j’ai mis du temps à percevoir toutes les difficultés que cela entraîne : le sexisme, le racisme… Avec le mentorat et avec le soutien d’autres femmes, je commence à me poser plus de questions, à réfléchir à l’intersectionnalité », affirme Alba qui se voit bien devenir, dans quelques années, professeure de FLE. 

Enseigner le français à des étrangers qui arrivent dans le pays, « la langue est une barrière, ils sont nombreux à vouloir apprendre. Je ne manquerais pas de travail », rit-elle. Gloria de son côté est toujours très confiante : « je suis très optimiste pour l’avenir avec tout ce qui se passe en ce moment autour des mouvements sociaux et antiracistes. Je suis pleine d’espoir. Les choses s’arrangent, elles seront meilleures demain que dans le passé. J’ai un bon pressentiment ».

À l’occasion de la journée mondiale des réfugié·e·s, ce samedi 20 juin, UniR organise un Webinaire durant lequel les résultats de ses travaux de recherche seront publiés. Toutes les informations sont à retrouver ICI.