*Tous les noms mentionnés dans cet article sont des noms d’emprunt, utilisés afin de préserver la sécurité et l’anonymat des personnes exilées ayant accepté de témoigner.
Le quotidien d’un exilé en attente de traversée à Calais
Il fait chaud aujourd’hui. Depuis le début de la canicule, il y a de cela trois semaines, pas un «small boat » n’est passé. Dans les campements, l’attente et le désespoir gagnent du terrain. Mais ce matin, la nouvelle circule rapidement : trois bateaux sont arrivés « in UK ».
Les rescapés des tentatives de traversée échouées regagnent les jungles de Calais et de Grande-Synthe. Épuisés, ils reviennent après plusieurs jours passés dans les « forêts » ou les « dunes », à attendre le moment opportun pour se jeter à l’eau.
« Mais puisque je vous dis que je suis français »
Chaque jour, la gare de Calais voit arriver des dizaines de personnes, enveloppées dans des couvertures de survie. À quelques mètres, des camions de CRS veillent et surveillent les allées et venues.
Dès mon arrivée, une scène attire mon attention : un homme noir, liseuse à la main, est entouré de policiers. Lui est assis sur un banc public, tandis que les forces de l’ordre, debout, l’encerclent. Un contrôle d’identité se déroule sous mes yeux.
L’homme ne fait que répéter : « Mais puisque je vous dis que je suis français, je suis même marié à une française. » Mon appareil photo sous le bras, je m’installe en face. L’un des agents se dirige alors vers moi et m’oblige à lui montrer mes photographies, avant de me demander de décliner mon identité et la raison de ma venue à Calais.
« Circulez, mademoiselle. C’est dangereux, le quartier de la gare, avec les migrants, surtout pour une jeune femme seule. » Aucun doute : je suis bien arrivée à la frontière.
« Hospital » – tout le monde y vit, ailleurs on nous chasse.
Pour rejoindre Aziz, il faut se rendre dans l’un des principaux campements de Calais, en périphérie de la ville, appelé « Hospital » pour sa proximité avec le centre de soins. Malgré les expulsions qui surviennent tous les deux jours, menées dans le cadre de la politique dite du « zéro point de fixation », les associations continuent d’installer quotidiennement leurs barnums. Elles y assurent le minimum nécessaire pour préserver un peu de survie et de dignité : distribuer de l’eau, de la nourriture et offrir un espace où se retrouver.
« La jungle Hospital, m’explique Aziz, tout le monde y vit. Avant, il y avait des tentes ailleurs, dans le centre, tu vois, mais on nous chasse toujours. »
Une vie stable et des enfants
Aziz est venu recharger son téléphone. Ici, quelques pourcentages de batterie peuvent être essentiels : pour se repérer et rester en contact avec ses proches. « Pas que j’aie une famille à appeler… soupire Aziz, mais j’ai aussi besoin de mon portable pour me déplacer et savoir où je dois aller pour tenter une traversée. »
Tous les membres de la famille d’Aziz sont décédés alors qu’il tentait de rejoindre l’Europe. Aujourd’hui, il n’attend plus qu’une chose : « avoir une vie stable et faire des enfants ».
La carte de la survie
Tout un tissu associatif s’organise le long de la côte. Calais et Grande-Synthe sont les deux principaux pôles de cette vie informelle, les fameuses « jungles du Nord ». Les prospectus indiquent les lieux et les horaires des distributions. Sur ce morceau de papier figurent toutes les adresses, contacts et informations nécessaires pour survivre dans les campements de réfugiés.
En dépliant cette « carte de la survie », Aziz laisse entrevoir ses bras. « Ne fais pas attention à mes cicatrices, me dit-il. La Serbie m’a laissé des souvenirs. Sur les bras, le corps, même le visage… Regarde. »
Le regard franc du jeune homme cache sous l’œil droit une balafre dont on peut compter les points.
Mourir à dix mètres du rivage
Il faut donc apprendre à survivre sur le sol français, le temps de pouvoir passer. Des permanences d’accès au droit et de « safety at sea » (sécurité en mer) sont proposées en prévision des traversées à venir. Dans les campements, on distribue aux réfugiés une couverture de survie, ainsi que deux préservatifs par personne pour protéger leurs téléphones portables de l’eau. Mais surtout, il faut retenir un numéro : le « 112 », à appeler en cas de naufrage.
Pourtant les naufrages ne sont pas la principale cause de décès à la frontière. Les courses-poursuites sur la côte avec les forces de l’ordre, l’affolement pour rejoindre les bateaux à quelques mètres de la plage, l’obligation de s’immerger pour les atteindre… La plupart des décès ont lieu à une dizaine de mètres du rivage. Des morts provoquées par la précipitation, ou par l’étouffement lors de l’embarquement : ces zodiacs qui peuvent normalement accueillir une trentaine de personnes sont parfois chargés de plus de quatre-vingts passagers.
Aziz ne le sait pas encore, mais le corps d’un jeune homme a été retrouvé sur la plage ce matin. Il est la 542e victime recensée depuis le début, en 1999, des tentatives de traversée de la Manche par les exilés.
Quand partir est la seule solution
« Il y a toute ma vie dans ces sacs », plaisante Aziz. « Jamais je ne les oublierai dans le bus. »
Pour bénéficier d’un repas, prendre une douche ou trouver une tente, il faut sillonner Calais et se rendre aux différents points de distribution.
« Je vois bien la façon dont les gens me regardent dans le bus, soupire Aziz, mais que veux-tu que je fasse ? Je serais resté en France si c’était possible, mais ici, je ne peux pas vivre. Dans ma vie, j’ai été peintre en bâtiment, électricien, même coiffeur. Mais ici, je n’ai pas le droit de travailler et je ne peux pas obtenir l’asile. Alors je dois partir. C’est la seule solution. »
« Tu sais, ma mère, sans elle, on ne serait pas là. »
Nos chemins se séparent à l’entrée de l’accueil de jour du Secours Catholique. Aziz pénètre du côté des hommes, d’où s’échappent des éclats de voix et de la musique, par-dessus le mur extérieur. Je me dirige vers l’espace réservé aux femmes et aux enfants, où règne une ambiance feutrée et réconfortante.
Mariam, l’une des figures phares du Secours Catholique calaisien, se bat bec et ongles pour que les femmes présentes puissent avoir accès à une douche. « Elles reviennent de try (tentative de traversée), répète-t-elle au téléphone, il faut venir, elles doivent se doucher. » Une fois posée, nous prenons le café ensemble.
Je rencontre Zinab*, originaire du Soudan. Elle a quitté son pays pour fuir à la fois la guerre et le père de ses enfants. Elle me raconte l’enfer de ces trois derniers jours. La police a percé leur bateau. Ses cinq enfants et elle ont été gazés. Sa plus petite fille, âgée de quatre ans, m’explique avec une précision déconcertante la brûlure dans la gorge et les yeux, et comment le fait de s’allonger sur le sable pour respirer « l’air du bas » la soulageait.
L’aînée de la fratrie, Joy*, douze ans, me souffle : « J’avais un masque dans ma poche, je l’ai donné à ma mère, parce que tu sais, ma mère, sans elle, on ne serait pas là. »
« Personne ne doit savoir que je suis ici »
Les femmes ne se montrent pas. On les entend rire au fond, souffler un peu, se reposer. La plupart reviennent du fameux « try ». Elles ont attendu trois jours dans les dunes et les forêts avoisinant la plage. « C’est très important que personne ne sache que je suis ici », me prévient Zinab en s’éloignant de l’objectif.
Les enfants s’amusent un peu. La fratrie de cinq se lance dans un atelier peinture. Ils sont tous bilingues. Même la petite dernière, du haut de ses quatre ans, maîtrise l’anglais et l’arabe à la perfection. Leur mère, discrète, veille toujours de loin à ce que ces enfants ne dérangent pas trop l’espace. Elle parle neuf langues. Elle ne trouve pas cela « si surprenant », ajoute-t-elle en riant.
L’après-midi s’étire, les peintures sont presque sèches et le bus pour « partir aux douches » se fait attendre.
Le goût du tabac
Aziz me retrouve pour me dire au revoir. Il part pour Dunkerque, tenter encore, tenter toujours. « Catastrophe, n’est-ce pas ? » me dit-il en souriant. C’est le seul mot français qu’il n’a de cesse de répéter.
Il grille une cigarette et m’en propose une. « C’est mauvais pour la santé, je sais, concède-t-il en regardant la cendre tomber au sol. Mais ma vie, en ce moment, c’est tellement… tu vois, c’est tellement cassé que la santé, ce n’est même pas un problème pour moi. »
Il espère avoir plus de chance en s’installant à Dunkerque. On lui a pourtant déconseillé d’y aller. « Certaines personnes dans ma jungle disent que c’est dangereux, mais bon, tu sais, tant que tu n’es pas en prison, réveillé tous les jours par des mecs masqués qui te passent à tabac, life is good. »
Il faut bien que la vie commence
Chaque matin, la plage recueille les dépouilles des tentatives avortées : chaussures, sacs, morceaux de zodiac, pompes… Aziz en a conscience.
« Je n’ai pas pris le bateau pour rejoindre l’Espagne et me voilà, quatorze ans après mon départ, à tenter une traversée pour l’Angleterre. Mais que puis-je faire d’autre ? demande-t-il en haussant les épaules. Il faut bien que ma vie commence, et ici, ce n’est pas possible. »
Un été à deux visages
À Calais, l’été, tout se superpose. Un hélicoptère et l’avion de Frontex, le bras armé de la politique migratoire européenne, sillonnent la plage et imposent leur fond sonore. Malgré tout, on entend les familles venues pique-niquer ou bronzer. Les enfants jouent dans le sable et profitent d’une eau qui, ce soir encore, sera le théâtre d’un départ en catastrophe.
La police derrière, la Manche devant et, au loin, l’Angleterre : « Peut-être enfin le début d’une vie à construire », me confie Aziz, cette fois-ci sans me regarder dans les yeux.
