Lorsque Kiyoshi Kurosawa monte les marches du Festival de Cannes pour présenter Le château d’Arioka. L’attente est palpable. Réuni au Théâtre Debussy pour cette projection hors compétition, le public réserve au cinéaste japonais et à son équipe une ovation avant même le début de la séance. Après Cloud, présenté l’an dernier à la Mostra de Venise, le réalisateur de Cure, Creepy ou Tokyo Sonata revient avec un projet inattendu : son premier film historique.
Adapté du roman de Honobu Yonezawa, Le château d’Arioka nous plonge dans l’époque Sengoku, période de guerres civiles qui a façonné l’histoire et l’imaginaire japonais. Le seigneur Araki Murashige, personnage ayant réellement existé, se retrouve assiégé dans son propre château après s’être rebellé contre le puissant Nobunaga Oda. Alors que l’ennemi encercle la forteresse, une série de crimes mystérieux vient fragiliser davantage encore l’équilibre déjà précaire de la cour.
Sur le papier, tous les ingrédients semblent réunis pour un grand récit de samouraïs. Pourtant, Kurosawa choisit de prendre le genre à rebours.
« J’ai toujours voulu réaliser un film de samouraïs », nous confie-t-il. « Ce qui m’attirait au départ, c’était le chanbara, les combats au sabre que l’on associe généralement à ce genre. Mais finalement, Le château d’Arioka est surtout un film de conversations. »
Kiyoshi Kurosawa
Le mystère au coeur de l’intrigue
Le constat peut surprendre. Derrière les armures, les murailles et les intrigues militaires, le cinéaste construit avant tout un huis clos. L’essentiel de l’action se déroule à l’intérieur du château, dans les couloirs du pouvoir, à travers des échanges où se jouent les dilemmes moraux des personnages.
Pour préparer le film, Kurosawa explique avoir exploré l’histoire du cinéma japonais à la recherche de récits de samouraïs fondés davantage sur la parole que sur l’action. Une recherche qui lui a permis d’aborder le genre avec un regard neuf.
Cette liberté de ton se retrouve également dans son approche du mystère, élément central du récit.
« Le mystère est très différent du thriller », explique-t-il. « Dans un thriller, on cherche toujours à savoir ce qui va se passer ensuite. Dans un récit à énigme, on cherche à comprendre ce qui s’est déjà produit. »
Une définition qui pourrait résumer une grande partie de son œuvre. Depuis ses premiers films, Kurosawa n’a cessé de s’intéresser aux traces laissées par le passé, aux traumatismes enfouis et aux fantômes qui continuent de hanter le présent. Même lorsqu’il délaisse les paysages urbains contemporains pour le Japon féodal, ses obsessions demeurent intactes.
Dans Le château d’Arioka, le plus grand mystère n’est d’ailleurs pas celui des meurtres qui agitent le château.
La véritable énigme est Murashige lui-même.
« Peut-être ne voulait-il plus faire partie de cette société et des valeurs qu’elle imposait. Peut-être voulait-il lui échapper, quitte à être considéré comme un mauvais homme. J’admire en quelque sorte ce choix. J’ai voulu faire un film sur quelqu’un qui conquiert sa liberté. »
Le mot revient plusieurs fois au cours de notre échange : liberté.
Liberté
Liberté face aux injonctions sociales. Liberté face aux traditions. Liberté face à un système fondé sur la guerre permanente.
Tout au long du film, Murashige tente de protéger son peuple tout en refusant progressivement la logique de violence qui structure le monde autour de lui. Cette position lui attire l’incompréhension de ses alliés autant que celle de ses ennemis. Certains le jugent faible, d’autres le considèrent comme un traître aux valeurs ancestrales.
Cette tension irrigue également les scènes qu’il partage avec son épouse Chiyoho. Personnage discret mais essentiel, elle apparaît comme l’une des rares figures capables de prendre du recul sur les codes guerriers de son époque. À travers leurs conversations se dessine une attention constante portée aux anonymes, à ceux qui subissent les décisions des puissants et aspirent simplement à vivre en paix.
Cette dimension profondément humaniste n’est pas totalement étrangère aux convictions du cinéaste.
En 2023, Kiyoshi Kurosawa faisait partie de la cinquantaine de réalisateurs internationaux ayant signé un appel en faveur d’un cessez-le-feu. Parmi eux figuraient notamment Ryusuke Hamaguchi, Radu Jude, Ira Sachs ou Arthur Harari.
Sans revendiquer un quelconque programme politique, le réalisateur reconnaît néanmoins que sa vision du monde finit toujours par se refléter dans ses films.
« Ce que je ressens vis-à-vis de la société se retrouve toujours dans mon travail. Ce n’est pas forcément intentionnel, mais il existe toujours un lien avec le monde dans lequel nous vivons. »
Difficile, dès lors, de considérer comme anodine l’histoire d’un chef militaire qui cherche à résoudre les conflits autrement que par le meurtre et qui remet en question des traditions fondées sur la violence.
Cette ambition humaniste traverse également la manière dont Kurosawa construit ses personnages. Depuis plus de trente ans, ses protagonistes avancent dans l’incertitude, traversés par le doute et rarement assurés de faire les bons choix. Murashige ne fait pas exception.
Exploration en terre inconnue
Au fond, le réalisateur semble reconnaître quelque chose de lui-même dans cette figure historique qui refuse les chemins tout tracés. Lorsqu’on lui demande ce qui l’attend après Le château d’Arioka, il répond d’ailleurs avec la même curiosité inquiète que ses personnages : il n’en sait rien.
Ce qu’il sait en revanche, c’est qu’il souhaite continuer à explorer des territoires inconnus.
Le pari était déjà audacieux avec Le château d’Arioka. Premier film historique du cinéaste, plus gros budget de sa carrière, reconstitution minutieuse d’une époque lointaine : tout semblait l’éloigner du terrain qu’il affectionne habituellement. Pourtant, fidèle à sa méthode, Kurosawa a tourné le film en seulement quarante-cinq jours.
« Six semaines me semblent suffisantes pour faire un film », sourit-il. « Si l’on m’accordait davantage de temps, je ne saurais probablement pas quoi en faire. »
Kiyoshi Kurosawa
Cette économie de moyens contraste avec l’ampleur du projet mais dit beaucoup de sa manière de travailler : avancer, expérimenter, ne jamais s’installer dans le confort.
À la fin de notre entretien, une dernière question lui est posée sur ses projets futurs. Le cinéaste hésite, réfléchit quelques secondes, puis lâche dans un sourire qu’il n’a encore jamais réalisé de comédie musicale.
Avec Kiyoshi Kurosawa, même l’avenir ressemble à une énigme.
Et c’est peut-être ce qui rend son cinéma si passionnant : derrière les mystères qu’il met en scène, il continue inlassablement à explorer les zones d’incertitude qui traversent nos existences. Dans Le château d’Arioka, cette exploration prend la forme inattendue d’un film de samouraïs. Mais elle conduit, comme souvent chez lui, à une même interrogation : comment rester fidèle à soi-même dans un monde qui nous pousse sans cesse à renoncer à notre liberté ?
« Le Château d’Arioka » sort en salles en Janvier 2027
