« C’est fondamental d’être et de désobéir »: rencontre avec des cinéastes Algériens

« On ne se dit pas que l’on va faire un film sur l’Algérie, on le fait malgré nous ». A l’occasion de la 34ème édition du festival international du film de Belfort (90) qui propose notamment un panorama sur l’Algérie d’aujourd’hui, Guiti News a rencontré trois cinéastes, Narimane Mari, Karim Moussaoui et Hassen Ferhani qui ne cessent d’interroger la création et la transmission. Ensemble, nous avons discuté de la difficulté de montrer son oeuvre au public algérien, du sens du collectif et peut-être d’un certain effet de mode autour de l’engouement des productions algériennes.

Sofia Belkacem & Mortaza Behboudi


Narimane Mari lors de la projection son film au festival international du film Entrevues Belfort..

« Quelque part, nous sommes en retard. Ce pays qui a pris son indépendance en 1962 aurait dû faire plus tôt un cinéma beaucoup plus libre. Parce que nous avions un besoin énorme de construire une image qui ressemble au public algérien. Et également, parce que nous avions besoin d’améliorer le rapport que nous avons à l’image, et notamment à la nôtre. »

Pour Karim Moussaoui, dont le premier long-métrage En attendant les hirondelles a été sélectionné au festival de Cannes en 2017, il y a urgence. Urgence de dire « l’impasse dans laquelle on s’est tous trouvés. Raconter ce sentiment qui nous submerge ». Son film, présenté à Belfort, raconte l’Algérie d’aujourd’hui en mêlant trois récits, celui de Mourad, promoteur divorcé qui a l’impression que tout lui échappe, d’Aïcha hésitant entre son destin promis et sa flamme pour Djalil et Dahman, qui est rattrapé par son passé la veille de son mariage. 

Son confrère, Hassen Ferhani, auteur du 143, rue du désert se félicite, quant à lui d’un cinéma en rupture, avec l’ancien système. Et de citer ses figures de proue comme Tariq Teguia ou Malek Bensmail. « Ce qui est beau aujourd’hui dans ce qu’il se passe dans le cinéma, c’est qu’il y a une palette de créations, d’imaginaires qui est très varié. » Présenté en compétition au festival Entrevues, son film montre comment, en plein désert, une femme, Malika, accueille dans son relais, situé dans le désert algérien, des routiers de passage, pour boire un café ou manger des oeufs, du thon, puis repartir.

Alors que son film interroge l’errance, celui de Narimane Mari, Loubia Hamra, met en lumière la désobéissance. Dans ce dernier, l’on suit une bande joyeuse et libre d’enfants, sur une plage, qui se met soudainement en ordre de bataille. Loubia Hamra s’achève sur des vers d’Antonin Artaud, « Vaut-il mieux être que d’obéir? ».

Verdict pour sa réalisatrice ? « ll vaut mieux être ! Obéir, c’est une catastrophe. J’ai choisi ce poème d’Artaud parce qu’il est très représentatif de ce que les enfants expriment : la désobéissance. J’aime beaucoup également cette phrase de Kateb Yacine « le seul butin de guerre, c’est la langue ». Ces enfants se réapproprient ici la langue et l’utilisent pour eux. »

Un effet de mode ?

Narimane Mari, Karim Moussaoui et Hassen Ferhani étaient donc réunis ce week-end à Belfort pour discuter de la création contemporaine et projeter leur film. S’ils se réjouissent de pouvoir montrer leur œuvre, d’aucuns s’agacent de ce qui semble être une mode dans certains festivals francophones : le focus sur le cinéma algérien. 

« Je suis un peu attristée, voire un peu choquée quelque fois. J’ai accepté Belfort quand j’ai refusé d’autres endroits. Parce que parfois les questions de la table-ronde, c’était : « de quoi les Algériens doivent-ils s’émanciper? ». C’est aberrant quand on nous invite pour ne pas parler de cinéma, ou pour nous questionner sans se déplacer… Et en quoi, l’émancipation nous est propre ? Moi, je pourrais parler des règles imposées dans le diktat de l’écriture des films en Europe, où il y a un début, un milieu, une fin. Où il faut écrire comme ceci, et pas cela par exemple », explique ainsi Narimane Mari. 

Karim Moussaoui au festival international du film entrevues Belfort.

Même son de cloche chez Hassen Ferhani. « En tant que réalisateur, quand on me propose de projeter mon film, je vais le présenter. Par contre, je ne tombe pas dans les pièges qu’on essaie de me tendre. Par exemple, je fais très attention au format table-ronde, j’en accepte de moins en moins. Surtout, quand je vois que dès l’intitulé l’on veut nous faire partir dans un sens précis. Je refuse. »

Karim Moussaoui regrette, lui, que les productions ne soient pas assez vues en Algérie. « Notre premier public est en Algérie. Le problème qui se pose surtout je crois, c’est que nos films ne sont pas assez vus. Et, j’ai peur qu’on ne les verra jamais comme il faut. Ce n’est pas le public, le problème. C’est au niveau politique que cela se passe. Le ton a été donné il y a des années et on ne permet pas l’émergence d’expressions libres, de sons de cloche différents. »

Economie de moyens

Hassen Ferhani au festival international du film entrevues Belfort.

Filmer en Algérie est-ce chose aisée ? La récurrence de la question lors de rencontres et tables rondes agace les cinéastes. Et Narimane Mari d’assurer : « Pour moi en termes de production, je n’ai pas plus ou moins de problèmes qu’ailleurs. Je n’ai jamais eu de problème d’autorisation de tournage par exemple».

Pour Karim Moussaoui, la tâche peut être ardue, mais c’est ce qui la rend « exaltante. Cela pousse à travailler de façon plus autonome et indépendante » .

Et de poursuivre : « C’est plutôt simple quand tout va bien. Il y a une envie d’aider des réalisateurs comme Hassen ou moi. Mais, c’est toujours fragile. Pour des raisons politiques, Il existe bel et bien ce risque d’être blacklisté si l’on décide de dire quelque chose qui pourrait déplaire. Il y a dans l’économie du cinéma en Algérie, une seule source de financement : le ministère de la culture. Si on ne l’a pas, qu’est-ce qu’on fait ? ». 

Alors, quid de la débrouillardise ?  « On essaie de trouver d’autres moyens de diffuser nos films, en prenant la copie sous le bras et puis en allant dans des ciné clubs très actifs, comme celui de  Bejaia. Il y a des festivals où nos films sont financés par l’Etat, où nos films peuvent se retrouver. Il y a le réseau des facs aussi. Ca reste timide, mais en même temps, le genre de cinéma que je fais ce n’est pas le cinéma diffusé à grande échelle », ajoute Hassen Ferhani. 

Tous défendent en tout cas une vision collective du travail. Originaire d’Algérie, mais vivant désormais à Marseille, Narimane Mari cherchait, en tant que productrice, des réalisateurs algériens, pour savoir :

« Comment racontent-ils leur monde ? De quoi sont-ils les héritiers ?

Depuis la France, je me suis dit “qui parle”? ».

Narimane Mari a ainsi produit deux films de Hassen Ferhani. Et, ce dernier a également travaillé sur les œuvres de Karim Moussaoui. Des collaborations vertueuses.

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