Algérie : enfin l’heure de la récré pour les journalistes ?

Vague d’arrestations arbitraires, ingérence politique et empêchements économiques : la situation de la presse en Algérie est depuis des décennies préoccupante. Pourtant, les récentes manifestations populaires qui ont conduit à la démission du président Abdelaziz Bouteflika ont également fait naître un espoir ardent chez les journalistes algériens.

Texte : Leïla Amar et Nina Gheddar – Crédit photo : Redouane Chaïb


Un rang peu enviable. Dans le classement 2019 de Reporters sans frontières pour la liberté de la presse dans le monde, l’Algérie occupe la 141e place (sur 180). L’ONG s’alarme d’une « liberté de la presse fortement menacée, où les autorités continuent à verrouiller le paysage médiatique avec de nombreux procès intentés contre des journalistes » .

Depuis octobre 2018, une vague spectaculaire d’arrestation de journalistes et de patrons de presse (dont ceux de Sarbacane ou d’Algérie direct) a eu lieu. Ceux-ci ont été accusés de diffamation et d’atteinte à la vie privée.

Rédacteur en chef d’Algériepart, Abdou Semmar est l’un d’eux. Suite à une enquête menée sur Ahmed Belkecir, commandant de la gendarmerie nationale impliqué dans des affaires de corruption, un mandat d’arrêt a été lancé contre lui. Abdou Semmar a été emprisonné à Tebessa durant 18 jours, avant de gagner la Tunisie et d’être pris en charge par Reporters sans Frontières jusqu’à son arrivée à Paris. Il a laissé derrière lui deux enfants en bas âge et des collègues, qui comme lui, ont été emprisonnés de façon arbitraire. « Lors de mon arrestation, ils ont pris les puces de mes téléphones pour harceler tous mes contacts. Certains d’entre eux furent même forcés de regarder des images de moi en train d’être malmené. »

Pour Abdou Semmar, jeter des reporters en prison constitue « une tradition algérienne » . « Il n’y a jamais eu un semestre sans que des journalistes ne soient emprisonnés », insiste-t-il. Depuis, tous ont été relâchés. Abdou Semmar, quant à lui, assume désormais la production éditoriale d’Algériepart à Paris, où il attend son statut de réfugié politique depuis le 19 janvier dernier.

Du manifeste pro-étatique…

Pour nombre de journalistes et d’observateurs, les récentes démonstrations populaires participent aussi d’une prise de conscience d’un nécessaire combat pour la presse. Directeur d’El Watan, Omar Belhouchet estime ainsi que « cette mobilisation conforte tous les défenseurs des droits de l’homme mais aussi de la liberté de la presse » . D’après lui, « nous sommes arrivés à un point de non retour ».

Pour autant, l’expulsion sans explication le 9 avril dernier d’Aymeric Vincenot, directeur du bureau de l’Agence France-Presse en Algérie, montre combien la liberté de la presse continue à être menacée. Un mois plus tôt, un autre journaliste, de l’agence Reuters cette fois, avait également été expulsé.

D’après la Fédération internationale des journalistes (FIJ), ce sont particulièrement les « journalistes algériens des médias audiovisuels publics qui rapportent les plus grandes difficultés dans la couverture des manifestations » . La décision de Nadia Madassi, présentatrice du 19h sur Canal Algérie, en est une illustration. La journaliste a démissionné le 4 mars dernier, après qu’on lui a demandé de lire à la dernière minute la « lettre aux algériens » attribuée à Abdelaziz Bouteflika, annonçant son intention de changer le système en cas de victoire aux élections.

La couverture de l’information par ces médias publics prend en effet souvent des allures de manifeste pro-étatique. A l’image de Canal Algérie toujours, qui a commencé à parler des manifestations en ces termes : « les étudiants ont pu exprimer leurs opinions, et les forces de l’ordre ont pu témoigner de beaucoup de sagesse avec les manifestants, ce qui témoigne une nouvelle fois que l’Algérie est un pays démocratique et de liberté d’expression ».

Avec la protestation populaire, la grogne des journalistes s’est généralisée. Les rédactions sont déchirées, les têtes tombent et les sittings de journalistes s’organisent.

… A une difficile traçabilité de l’information

Les médias en ligne, au ton résolument plus libre, apparaissent désormais comme la nouvelle monomanie du pouvoir. « Nous n’inquiétions pas tellement les autorités jusqu’à récemment, car nous n’avons pas la même portée que la télévision largement regardée en Algérie. Depuis deux ans en revanche, le ministre de la communication a fait des déclarations hostiles à notre égard » , résume ainsi Hamdi Baala, journaliste au Huffpost Algérie.

Mais pour Hamdi Baala, la réelle difficulté de son métier réside dans l’accès à l’information. « La fiabilité de l’information est difficile à tracer dans les statistiques des rapports officiels par exemple. Il est toujours compliqué de vérifier les informations obtenues ».

Et de poursuivre : « Il y a également des situations qui peuvent menacer jusqu’à la survie du média, quand nous détenons des informations compromettantes sur nos annonceurs par exemple. Les budgets publicitaires ne sont pas distribués selon un processus clair d’appels d’offre, mais relayés par l’Etat selon les connivences entre les uns et les autres. Dans un pays où l’Etat de droit n’est pas acquis, je ne peux pas dire que nous soyons une presse “libre”» .

Le quotidien francophone privé El Watan a particulièrement été la cible de l’empêchement et de la censure politique. Il est interdit de publicités publiques depuis 1993, et s’est vu interdire de publication à six reprises.
En outre, il opère depuis des années à la Maison de la presse d’Alger suite à de multiples révocations de son permis de construire. Pourquoi ? Parce qu’il s’est « construit sur une résistance à l’égard des islamistes et des autorités dans les années 1990 » , insiste Omar Belhouchet.

Mais alors comment le quotidien, qui tire à 100 000 exemplaires et qui emploie 60 journalistes permanents et 40 collaborateurs, réussit-il à survivre ? « Nous tirons nos revenus à la fois de la vente du journal, et des publicités privées. Mais, ce sont les ventes qui nous maintiennent à flot. A la fin de la campagne électorale de 2014, le journal avait déjà critiqué le quatrième mandat de Bouteflika. Nos annonceurs ont subi des pressions énormes, et notre publicité s’est vue considérablement réduite. Nous avons effectué beaucoup de coupes dans les dépenses et avons augmenté le prix du journal de 20 à 30 dinars en 2017, (soit de 15 à 22 centimes en euro ndlr)» , détaille ainsi le rédacteur en chef.

Malgré tout, Hamdi Baala comme Omar Belhouchet, se montrent optimistes.
« Cette situation difficile m’a déjà fait envisager un départ bien sûr. Cela dit, depuis le 22 février, je n’y songe plus! »

Et de conclure : « Aujourd’hui, de nombreux algériens ont compris l’importance d’occuper l’espace public. Ils savent qu’ils ont leur mot à dire. Des choses positives ont déjà vu le jour comme les comités de quartier ou les assises générales des étudiants. Nous espérons tous que cela participera à changer tout un système sur le long terme et pas seulement à provoquer le départ de quelques politiciens ».

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