Algérie : ce souffle nouveau venu des stades

Depuis le 22 février, le peuple algérien signifie à son gouvernement son intention de reprendre les rênes de son destin, destituant ainsi le fameux « visa » de son rôle de sauveur.

Leila Amar et Redouane Chaib


A Alger, la foule manifestante est à l’image du pays, hétéroclite. Femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, vibrent ensemble autour des chants qui exhortent au changement. Photo : Redouane Chaib.

L’espoir, enfin ! Partie de petites et moyennes villes dès décembre 2018, la révolte algérienne s’est rapidement propagée à l’approche des élections présidentielles initialement prévues le 18 avril 2019. Depuis, plusieurs manifestations pacifiques ont eu lieu aux quatre coins du pays, dans lesquelles la foule, composée de toutes les classes sociales et tranches d’âges algériennes, érige régulièrement des cadres vides, symbole d’un pouvoir sans leader et d’une classe politique sommée de se retirer dans son intégralité.

Chanter son désespoir et son envie d’ailleurs

Si désormais c’est l’Algérie toute entière qui hurle son ras le bol, la révolte a bel et bien commencé dans les stades. Lieux pourtant vivement critiqués et évités par la plupart des algériens de classe moyenne, car théâtre de débordements réguliers. C’est au cœur de ces lieux désertés par les femmes et les jeunes gens « de bonne famille » que les plus vives critiques du régime se sont faites entendre bien avant les mouvements de masse, avec en figure de proue, la désormais fameuse « Casa del Mouradia », en référence à la série Netflix « Casa del Papel » où la maison royale de la monnaie est prise en otage par huit voleurs. (El Mouradia étant la résidence officielle du président de la République algérienne ndlr).

Des paroles sans équivoque faisant fi de représailles potentielles, dénoncent le désespoir de la jeunesse, son attente latente d’un ailleurs et d’un visa pour enfin vivre, mais surtout la conscience de celle-ci de s’être fait duper au fur et à mesure des mandats répétés d’AbdelAziz Bouteflika.

« Fi louwla, n’qoulou jazet, h’chaw’halna bel aâchriale,

Premier mandat, disons qu’il est passé, on nous a dupés avec la décennie noire,

fel tania h’kaya banet la casa del Mouradia,

Au bout du second mandat, c’est devenu clair, la casa del Mouradia,

fel talta leblad ch’yanet bel masaleh el chakh’siya,

Au troisième, le pays a faibli à cause des intérêts personnels,

fel rabâa poupiya matet ou mazalet el qadiya,

Au quatrième mandat la poupée est morte et l’affaire se poursuit,

wel khamsa rahi t’suivi binat’houm meb’niya,

Le cinquième mandat est en route, entre eux, c’est arrangé. »

Extrait de la chanson Casa Del Mouradia du groupe Ouled el Bahdja, supporters de l’équipe de football USM Alger.
Les manifestants se dirigent vers le quartier algérois du Telemly, sous le regard, témoin, de ce graffiti représentant l’oeil omniscient. Photo : Redouane Chaib.

Haro sur la hogra

Aujourd’hui, étudiants, retraités, jeunes actifs, magistrats, enseignants, médecins et même forces de l’ordre se sont laissé gagner par la révolte des « jeunes du stade » et manifestent d’une seule voix. C’est le cas de Lamia, 27 ans, étudiante en littérature française à l’Université d’Alger : « Ça a été ma première manifestation et ça ne sera sûrement pas la dernière. Aujourd’hui, la jeunesse algérienne en a plus que ras-le-bol de vivre dans un pays sans perspectives, sans réels droits, où l’on doit se plier à une autorité répressive pour pouvoir, non pas vivre, mais seulement survivre. Je me suis longtemps sentie égarée du fait du système éducatif très peu diversifié où règne la “hogra”, sans oublier la qualité de l’enseignement qui laisse à désirer. Alors, oui, j’ai souvent envisagé de partir à l’étranger pour poursuivre mes études et aussi pour entamer une carrière journalistique étant donné l’absence de liberté de la presse en Algérie. » La « hogra », ce terme si souvent utilisé par les algériens, désigne le mépris, l’injustice ou l’excès de pouvoir dont les autorités font preuve à l’égard du peuple.

L’autre terme représentatif de cette révolte est « Silmiya », « pacifiste ». Malgré la présence de millions de citoyens marchant ensemble contre le régime, il n’y a eu à ce jour aucun débordement, le souci de sécurité étant primordial pour les algériens. La psyché collective est en effet toujours meurtrie par la décennie noire (terrorisme des années 90 ndlr) et souhaite à tout prix éviter une récupération politique ou militaire à l’image des printemps arabes tunisiens ou égyptiens.

« Vive l’Algérie ! », nous souffle avec enthousiasme cette femme croisée sur l’avenue Mohamed 5, à Alger. Photo : Redouane Chaib.

C’est en constatant que les manifestations du 22 février étaient exemptes de toute violence que le photographe Redouane Chaib, a décidé de se joindre au mouvement le 24. Depuis, il immortalise les moments de la révolte et photographie une Algérie jusque-là « figée ».

Comme nombre de ses concitoyens, Rachid, 35 ans, a été agréablement surpris par cette capacité à revendiquer un changement dans le pacifisme le plus total aussi soudainement : « Parfois je ne comprends pas le peuple algérien, comment l’Algérie est devenue civilisée en 24 heures ?! C’est la question que tout le monde se pose. A cela, il y une réponse qui a tourné sur Facebook – Nous pouvons devenir civilisés « scara »- Je crois que c’est ça, on en a toujours été capables, on voulait juste nous faire croire le contraire ». « Scara », un autre mot régulier du dialecte algérien désignant le caractère intentionnel de quelque chose, comme pour faire la nique au pouvoir.

Ce pouvoir en place depuis 20 ans, a su maintenir l’Algérie dans une sorte d’obéissance et d’acceptation de fait en utilisant l’arme imparable du retour à la sécurité post-terrorisme. Cette période de guerre civile, opposant le gouvernement muni de l’armée aux groupes islamistes de 1991 à 2002, coûta à l’Algérie des centaines de milliers de morts, mais surtout son espoir d’un avenir meilleur, après la fuite forcée d’une large partie de sa classe intellectuelle menacée par les forces en vigueur.

Un retour à l’islamisme balayé

Cette excuse, si longtemps utilisée par le régime, a été décapitée par la foule. « Je ne vois pas vraiment de danger particulier à prendre part aux manifestations aujourd’hui. Un retour à l’islamisme ? Je ne pense pas. L’Algérie l’a combattu comme personne, et continue de le faire et j’estime qu’on s’en sort bien, à l’heure où l’Occident commence à se rendre compte de ce fléau. Nous n’avons pas entendu un seul slogan islamiste dans les marches. » Ali, retraité de 70 ans, se souvient des années de plomb où déjà, il avait manifesté contre l’intégrisme. « Ma vie a été un plat amer, mon enfance a été bercée par l’indépendance, puis ma jeunesse par la misère. Adulte, j’ai connu la « hogra », j’espère à présent que le dessert sera plus doux ! C’est pourquoi je ne pouvais pas rater l’occasion de marcher. Aujourd’hui le vent qui souffle est favorable et marcher, c’est ma modeste participation au mouvement, c’est une question d’honnêteté avec moi-même. Je n’avais jamais vu autant de monde de toute ma vie, la prise de conscience à laquelle nous sommes en train d’assister est extrêmement encourageante ».

Toujours à Alger, un groupe de jeunes mené par un leader qui donne le ton pour les slogans et les chansons. Photo : Redouane Chaib.

Deux des enfants d’Ali ont déjà choisi l’exil. Ils se sont installés à l’étranger il y a plusieurs années. « Mes enfants sont partis pour le travail certes, mais pour leur bien-être avant tout. C’est une chose de gagner plus, mais ça ne suffit pas, il me semble qu’il faut aussi plus de liberté dans divers aspects de la vie comme pouvoir s’exprimer ou pratiquer la religion que l’on veut par exemple ».

« Chuia chuia nlahkou lel mouradia », entend-on résonner. Photo : Redouane Chaib.

A l’heure où le gouvernement démet et renomme en pagaille d’anciennes figures proches du régime, les rangs de la révolte se renforcent de jour en jour, scandant toujours les chants des stades amputés de leurs couplets sur le visa, aujourd’hui mis de côté au profit d’un espoir bien plus fort : une Algérie enfin libre.

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