Rêves d’une descendante du 5 Juillet 1962

Soraya Addi est algérienne et française. Elle se considère comme descendante du 5 juillet 1962, jour du Massacre d’Oran où environ 300 Pieds noirs ont perdu la vie, à quelques heures de la proclamation de l’indépendance. Dans ce texte, elle interroge le rapport à ses racines pour livrer une ôde sans concession à la liberté.

Soraya Addi et Doudou


Je suis partie pendant longtemps. Pendant longtemps je n’étais plus sur mes terres, tentant de me faire une place dans le monde pour combattre l’insupportable sentiment qu’elles finiraient par me tuer. 

Ma terre et la terre de mes grands-parents. Cette terre qui compose chaque cellule de mon corps et chaque fibre de mon être. Cette terre pour laquelle ma famille s’est battue dans les larmes et le sang, à laquelle elle s’est accrochée jusqu’à ce que les ongles s’arrachent et les os se brisent. 

Je suis issue d’une famille qui n’est ni riche ni célèbre. D’une famille qui, cependant, se tient la tête haute avec toute la puissance du sacrifice collectif. Je suis issue du peuple qui, bien avant ma naissance, a accepté la mort comme prix de la liberté. Vous ne trouverez le nom de ma grand-mère ni dans les livres d’histoire ni sur les monuments mémoriels, car je ne viens pas d’une famille connue. Mais moi je ne l’oublie pas. Je n’oublie pas les larmes sur les joues de ma mère le jour où elle me raconta l’histoire de sa mère qui fut battue et torturée pendant des mois jusqu’à ce que son corps n’ait plus la force de résister.

Le sacrifice des anciennes générations

Fatna Badaî, comme des millions d’algériennes et d’algériens, a donné sa vie pour que nous soyons aujourd’hui les seuls maîtres de notre destinée nationale. Fatna Badaî, comme des centaines de millions d’africaines et d’africains, a vu le corps de son père criblé de balles, traîné sur les routes râpeuses et a su qu’il lui faudrait donner sa vie pour que nous soyons les seuls maîtres de notre destinée continentale. Je refuse que les larmes de ma mère soient gratuites et que le meurtre des miens ait été vain. 

Je suis partie pendant longtemps, comme des millions d’autres africains, poussée à l’exil, car nos gouvernements n’ont pas su être à la hauteur du sacrifice de nos grands-parents. Fatna n’était personne, elle ne savait ni lire ni écrire, elle n’avait pas le droit d’aller à l’école selon la loi du colon. Fatna faisait la cueillette dans les champs pour nourrir sa famille pendant que son mari, mon grand-père, menait une guerre nécessaire. Fatna n’était personne pour les colons, et Fatna a été oubliée par le pouvoir algérien qui n’existerait pourtant pas sans elle. Mais Fatna, nom sans sépulture, est une Héroïne dans la mémoire de ma mère, elle est l’Inspiration dans la vie de sa petite fille, et vit à travers chacune de nos convictions. 

Un retour pour terminer l’inachevé

Je suis partie pendant longtemps mais Henna Fatna m’a appelée à revenir. Depuis bientôt un an, je travaille au sein de l’Union Africaine. J’œuvre pour et fais partie de quelque chose de plus grand que moi, car bien avant ma naissance, toutes les Fatna du continent m’ont pavé cette route sacrée. Je vis depuis un peu moins d’un an à Addis Abeba et bien que l’Ethiopie ne soit pas mon pays, mon corps a retrouvé sa place depuis que mes pieds reconnaissent le sol auquel ils appartiennent. 

J’ai la chance d’avoir pu revenir et de contribuer à la tâche inachevée de ceux qui, bien avant nous, ont osé rêver, une nuit de 5 Juillet… 

« Nous méritons mieux »

Depuis mon Algérie jusqu’à l’Afrique du Sud de mes frères, depuis Djibouti jusqu’à la Guinée de mes sœurs, nous sommes réunis au Royaume d’Habesha pour continuer l’Histoire qui nous a été confiée en héritage. En nous retentissent les voix de nos nationaux et de nos peuples qui ont sacrifié dans leur chair et dans leur sang pour que nous soyons entre ces murs. Nous faisons écho à un appel commun : Nous méritons mieux, nous vallons mieux, les vies de nos grands-parents valent mieux que le sort duquel notre Afrique ne semble pouvoir se défaire. 

Nos terres ont été bénies par les cieux et pourtant maudites par les hommes. Nous sommes le contient le plus riche du monde pourtant nos richesses sont éparpillées aux quatre coins du monde, inaccessibles à ceux-là même qui les cultivent, les extraient, les façonnent de leurs mains cornées. Nos gens naissent et meurent ici dans une Afrique pillée et stagnante pour la grande majorité de sa population, victime d’une économie incontrôlée et de politiques qui l’ignorent. 

Indépendance, où t’en es-tu allée ? Nous te tenions au creux de nos jeunes mains, avant que tu ne te dérobes entre nos doigts vieillissants tels les milliers de grains de sable s’envolent au vent. Indépendance et promesses où vous en êtes-vous allées ? 

Des rêves pour l’Afrique

Je rêve d’une Afrique à la hauteur de sa grandeur. Je rêve d’une Afrique qui saura offrir à chacun de ses citoyens la dignité qui nous a été arrachée il y a des siècles et que nous pourchassons depuis des générations. Entendez l’appel des peuples qui réclament ce que Dieu, la Terre et l’Histoire leur ont fait espérer. Entendez les présages du passé et les leçons apprises puis écrouées par les égos et les arrogances qui les ont sous-estimées.

Ce rêve est en plein essor et n’attendra plus personne. Ce rêve se battra jusqu’à nos derniers souffles car c’est la volonté de nos ancêtres et de nos entrailles. Ce rêve tombera et se relèvera sur nos épaules robustes des utopies nées des contes qui nous ont été transmis. Ce rêve rayonnera à travers nos cordons ombilicaux et plus jamais ne s’éteindra, car il n’est pas mu par la volonté individuelle. Ce rêve trouve ses racines dans le sacrifice collectif de ceux, qui bien avant notre naissance, ont osé rêver pour nous et mourir pour nous.   

*Nous avons décidé de publier ce témoignage de Soraya Addi, il relève de la subjectivité de l’auteure et n’engage pas la position de Guiti News sur ces questions. 

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