À la loterie « Le RER D va-t-il fonctionner correctement aujourd’hui ? », Sayara n’a pas tiré le bon numéro. « Des galères, comme d’habitude ! », s’exclame-t-elle en arrivant. Dans le hall de l’Université Paris-Nanterre, elle pose son manteau camel et son sac sur une banquette rouge. L’endroit est entièrement vitré. Lumineux. Agréable.
Depuis septembre 2025, Sayara fait ce trajet plusieurs fois par semaine. Elle y suit les cours du DU (diplôme universitaire) qu’elle et les autres députés du Parlement des exilés doivent obtenir pour leur première année de mandat. Son emploi du temps est bien rempli, ses journées bien rodées.
Elle se lève, va chercher deux cafés à la machine bruyante du hall. Sa voix, douce et timide, contraste avec son assurance lorsqu’elle me dit qu’elle ne me racontera pas tout. Elle sait y faire avec les journalistes, Sayara. Parce qu’elle en est une, elle aussi.
« Je crois que c’est assez cliché, mais je prenais des magazines et je présentais les textes. » Enfant puis jeune adulte, elle semble aussi déterminée qu’elle l’est aujourd’hui en France, presque dix ans après son départ d’Afghanistan. Elle grandit à Mazâr-e Charîf, dans une famille ouzbèke. Elle attache alors, dès l’enfance, une importance particulière aux mots, à cette langue qui lui inspirera des recueils de poèmes transformés en exutoire dans le train quand elle rentre chez elle le soir : « La poésie a été pour moi un refuge, mais aussi une manière de témoigner, de résister », explique-t-elle.
Lors de ses études en langue et littérature ouzbèke, elle se rapproche du journalisme à travers des interviews d’auteurs et de poètes. Puis arrive une occasion : la BBC lance un appel aux jeunes journalistes pour réaliser un reportage lors de la Journée internationale des enfants. Sayara participe et propose un sujet sur les enfants travaillant dans les rues en Afghanistan. De cette expérience, elle repart avec une petite visibilité grâce à laquelle la BBC l’embauche comme correspondante ouzbèke. C’est en 2011, elle a tout juste 20 ans. « C’était ma langue maternelle et le métier que j’aimais. Ma famille me soutenait dans cette voie. » Les étoiles s’alignent pour Sayara. Malheureusement, cela ne dure qu’un temps.
La situation des femmes afghanes se durcit. Sayara se souvient de journées entières à couvrir des zones où il était difficile pour une femme d’exercer son métier. Elle se souvient de tout. Tout ce qui la contraindra à s’exiler. Son regard parle pour elle. Une ombre vient de passer et remplace tous les mots qui décrivent ce qu’elle a vécu.
L’évidence de l’engagement associatif
« Les premiers jours en France, c’était profondément difficile. » Elle est pensive et raconte qu’elle a dû repartir de zéro, en 2016. Tout quitter de ce qu’elle connaissait : « Je ne parlais pas un mot de français. J’ai compris que je devais commencer par là pour m’intégrer : apprendre la langue et avoir accès à l’information. »
Sayara passe alors beaucoup de temps dans les bibliothèques. Elle continue de collaborer avec la BBC depuis la France quand il y a des occasions, des fêtes entre Afghans. « Continuer de travailler, ça m’a permis de surmonter la pression psychologique », confie-t-elle. Très vite, elle s’inscrit à l’université pour apprendre le français. Sa vocation se dessine alors : celle d’aider les autres grâce à son niveau de langue. « J’ai participé à la fondation de l’association Ariana, dédiée à l’accompagnement des réfugiés en France. Je suis actuellement secrétaire générale de l’association Abajad Global, qui œuvre pour l’apprentissage du français et l’accompagnement à l’insertion professionnelle des primo-arrivants en France. »
Sayara ajoute en 2025 sa touche journalistique en créant Abajad Global Média, dont elle est particulièrement fière : « Chaque jour sur Abajad Média, on donne quatre news en persan et en pachto aux Afghans qui habitent en France et qui veulent connaître l’actualité de leur pays d’accueil. » Le matin, Sayara a pris l’habitude de faire une revue de presse complète, BFMTV et Le Parisien devant les yeux : « Au fur et à mesure de la journée, on partage les actualités sur nos réseaux, et à 19 h on publie un réel en persan, et à 20 h en pachto. On n’est que trois pour l’instant, alors ça prend du temps. Mais on est contents du résultat. Beaucoup de personnes nous suivent alors que ça ne fait que six mois qu’on a commencé ! » Déjà 23 000 followers sur Facebook et 1 500 sur Instagram. Sayara a pour projet de faire une version ouzbèke prochainement. Ses yeux brillent à cette idée. Durant cette période, Sayara donne de son temps aux associations, à la BBC, à ses deux premières filles en bas âge. Elle se donne à sa passion pour la poésie en rédigeant un recueil de vers libres. Elle fonce tête baissée dans un rythme soutenu. Sayara devient ce socle silencieux et stable qui permet aux autres de prendre de la hauteur et de s’élever avec fierté. « Être utile me rend heureuse », dira-t-elle plusieurs dizaines de fois durant la conversation. Peut-être est-ce aussi une façon d’occuper pleinement son esprit ?
Un début de carrière politique
Un jour, sur les réseaux sociaux, elle découvre le projet du Parlement des exilés. Avec aplomb -celui-là même qui l’a sûrement poussée à devenir journaliste-, elle se dit que c’est pour elle et prépare sa campagne : « Pendant ces élections, on a mobilisé notre diaspora et d’autres réfugiés qui n’étaient pas du même pays que nous. Des électeurs de pays voisins de l’Afghanistan ont voté pour moi. Des députés afghans, qui étaient aussi mes amis, ont partagé certains de mes posts sur leurs réseaux sociaux. »
C’est à ce moment précis qu’elle mesure l’importance de la solidarité entre les Afghans, qu’ils soient tadjiks, ouzbeks ou turkmènes, et plus largement entre tous les exilés et réfugiés. Tous se sont réunis pour voter. Lors de ses déplacements en France pour rencontrer les électeurs, Sayara a ressenti beaucoup d’émotion chez certains : ils étaient heureux de voir qu’une femme pouvait porter leur voix. Elle a aussi attiré des regards désapprobateurs, mais ça, elle y est habituée.
La fierté dans son regard laisse place à la sagesse : « Mais l’important maintenant, c’est de se mettre au travail. » Au fil des années, elle a su identifier deux difficultés majeures : la fracture numérique pour les personnes venues de pays en guerre et l’accès aux cours de français pendant les procédures d’asile. Avec ses collègues, elle prépare des propositions pour les commissions de l’année prochaine.
« L’important maintenant, c’est de se mettre au travail »
Sayara Rahmani
Sérieuse, Sayara porte cette responsabilité avec respect et sang-froid, marque des grandes politiciennes. La députée est fière de l’équilibre qu’elle a construit entre sa vie familiale, sa vie professionnelle et ses engagements pour une vie plus juste. Elle a reçu beaucoup de soutien de la part de ses électeurs, mais son soutien principal reste son mari, également journaliste, qui a partagé le chemin de l’exil avec elle. Depuis qu’elle est en France, elle puise son énergie auprès de lui, mais aussi de ses enfants, qui font d’elle une femme convaincue de pouvoir faire le bien.
Une boussole familiale
« Grâce à mes filles, qui sont nées en France, c’est facilitant pour s’intégrer. » Aujourd’hui âgées de 9 ans, 7 ans et 2 ans et demi, Sayara est curieuse de voir ses filles construire une vie ici. Elle connaît de nouvelles chansons grâce à elles. Et en échange, elle leur transmet son goût pour la politique. Sa plus grande fille est très investie dans sa classe et a été élue déléguée : « J’ai vu comment elle a mené sa campagne : elle a fait une coalition avec l’un de ses camarades. Elle m’a dit : “Maman, j’ai dit à mon camarade que s’il arrivait à convaincre ses amis proches, je le ferais aussi de mon côté.” J’étais tellement surprise. En parallèle, elle a aussi essayé de passer au Conseil municipal des enfants. »
Elle trouve son inspiration chez ses deux grandes filles qui se rêvent juriste « comme papa » pour l’une, et dentiste pour l’autre. Plus que fière, Sayara est émue : « Quand j’en parle, j’ai des larmes sur le cœur. » Elle voit l’avenir plus sereinement aujourd’hui, même si tout reste encore à construire.
Elle enfile son manteau camel et file à la boulangerie qu’elle fréquente souvent le midi. Elle s’achète un sandwich avant que son cours ne débute, à 13 h. Après cela, elle ira vite prendre le RER retour pour aller chercher ses filles à l’école. Comme tous les jours, ou presque. Plus tard, via WhatsApp, Sayara partagera un poème de son recueil Bïr tilim tilək, qui se traduit par Un fragment de rêves en français. En voici un extrait :
زار بوکیلگن چاغلرینگنی اۉتی قلبیم قیینهسه
قیتهدن سېن قدّیمه همسایه بۉلگهی سن وطن
Quand tes jours lourds et brûlants viendront tourmenter mon cœur,
reviens, comme autrefois, étendre sur moi l’ombre douce de ta présence, ô patrie.
